chapitre 11b
(Le Converti)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
11b
Le Converti
Pendant ce temps, aux Antilles, dans l'Arrondissement de Port-au-Prince, Yvon Baudouin-Lacroix, dit Yvon Baudouin, rôde, tel un prédateur, autour des tentes installées sur le terrain de football du Centre Sportif de Carrefour. Les antennes imaginaires qui lui permettent de détecter les Haïtiens de la diaspora sont au diapason avec ses autres sens et son intuition. Yvon maintient que ces visiteurs et vacanciers sont facilement identifiables par leur façon de marcher, de s'habiller, de négocier et surtout de se cacher du soleil. L'odorat développé du jumeau Baudouin-Lacroix lui permet aussi de distinguer l'indigène du touriste qui est demeuré assez longtemps sur le territoire pour finir par se fondre dans la masse. La théorie hypothético-déductive d'Yvon Baudouin repose sur la qualité des épices ingérées par les sujets, ainsi que sur l'efficacité de leurs glandes sudoripares, chargées de l'élimination des toxines stockées dans leurs tissus adipeux.
Le contact d'Yvon Baudouin-Lacroix se nomme Miron la dague. Yvon n'a aucune idée de quoi ce Miron a l'air, car la photo affichée sur le profil Facebook du mec en question est une vue aérienne du mont Corcovado de Rio de Janeiro. Le jumeau marche donc d'un pas rapide, tout en faisant aller sa tête de gauche à droite, pareil à un périscope. Un temps passe. Yvon Baudouin remarque soudain, à cent mètres droit devant, un individu modestement vêtu qui s'arrête subitement en l'apercevant. Le type enlève ses verres fumées, fronce les sourcils, dandine un peu sur place, prend le temps de bien toiser Yvon Baudouin, tourne nerveusement sur lui-même à deux reprises en continuant à le lorgner, puis détale brusquement en sens inverse, comme s'il avait vu un fantôme. C'est alors que le jumeau Baudouin-Lacroix se souvient qu'il ressemble étrangement à Chuck Trois-Frères lorsqu'il porte son chapeau rasta. Ce Miron la dague est techniquement un déserteur du gang longueuillois de Chuck Canada. Si Miron doit encore de l'argent à Chuck, ce lascar n'a sûrement pas envie de vivre une confrontation de la sorte avec une vieille connaissance réputée fugitive, armée et dangereuse durant son bref séjour. Yvon Baudouin presse donc le pas à la poursuite du fuyard en évitant toutefois de courir pour ne pas attirer l'attention. Ce n'est vraiment pas le moment de se faire coller par les gardiens de la paix du coin, se dit-il. Certains policiers du secteur ont pour coutume de ne pas porter d'uniforme et de ne jamais montrer leur badge. Ils ont aussi la mauvaise habitude de faire éclater la rate de leurs suspects avant de procéder à la lecture de leurs droits.
Miron surprend Yvon lorsqu'il adopte soudain la course à reculons. Il n'y a rien de plus bizarre et radicalement louche en ce bas monde aux yeux d'Yvon Baudouin. Le jumeau demeure bouche bée en observant la danse du zigoto. Se croyant fin finaud ou propriétaire de la cape d'invisibilité d'Harry Potter. Miron la dague décide finalement de semer Yvon Baudouin-Lacroix sur son propre territoire. Le jumeau laisse prendre de l'avance au fin finaud afin de le rassurer. Puis en contournant l'école Sœur de La Charité Saint-Louis par le nord, Yvon vient piéger son homme une quinzaine de minutes plus tard dans une impasse de la rue Carrelet. Yvon Baudouin prend soin de plaquer une main sur la bouche de Miron la dague quand il lui plonge dessus par derrière.
- Tu restes tranquille ou je te perce un poumon avec mon pic à glace, menace le jumeau sur un ton glacial. Je vais te relâcher très doucement, mais reste posé, l'amitié. Entendre crier dans le coin n'a rien d'extraordinaire et je suis très spontané.
Miron la dague retrouve instantanément son calme.
- Je t'ai pris pour...
- Je sais. Moi, c'est Cherokee. Suis-moi sans faire de bruit.
Une fois à l'abri des regards au fond de la cour d'un commerce de la rue Moreau, Yvon Baudouin commence tranquillement à cuisiner Miron. L'exercice s'avère beaucoup plus rapide et efficace que prévu. Semble-t-il que Miron avait grand besoin de se confesser. L'ancien membre du SSG de Longueuil commence à avoir des doutes sur sa nouvelle passion pour la chose religieuse. Depuis qu'il est redevenu croyant à temps plein, Miron dit remarquer que les gens abusent de sa bonhomie, que plusieurs lui mentent désormais effrontément ou le traitent comme un simple d'esprit. Peu d'entre eux réalisent qu'ils ont toujours affaire à un ancien maniaque du couteau qui fut jadis tellement mauvais, que battre une femme enceinte pour lui rappeler de payer ses dettes de drogues étaient une chose moralement acceptable dans son code d'éthique. Miron dit prier pour que sa relation avec Corinne perdure afin de protéger tous ceux qui lui ont récemment manqué de respect. Une peine d'amour pourrait réveiller ses vieux instincts de la même façon que la lave se libère soudain d'un volcan dormant.
À propos du supposé trésor de Chuck ? Laisse-moi rire, cela s'appelle de la vanité maladive, prévient Miron. Chuck Playa dépensait dix fois plus qu'il ne gagnait à l'époque, poursuit-il, toujours afin d'épater la galerie. Chuck ignore tout code de déontologie. On parle d'un type sans aucune valeur, d'un être détestable, imbu de lui-même, prompt à la colère et très à l'aise avec la trahison. C'est entièrement de la faute de ce foutu lâche, se souvient Miron avec amertume, si mon pote Jumpy D a terminé sa carrière de bandit dans un centre de soins longue durée. Et Chuck Playa vole tout le monde depuis l'école primaire, ajoute Miron la dague. S'il découpe un billet de banque en deux, par exemple, il s'assure d'effacer le numéro de série du morceau qu'il te tend. C'est dans sa nature. Il a deux cornes, une queue, trois six tatoués sur le crâne. Loyauté et respect ne figurent pas dans son vocabulaire. S'il te dit de prendre les devants pendant qu'il surveille tes arrières, attention, c'est exactement là qu'il compte rester ; sois aux aguets, il a un poignard et ton souffle lui appartient.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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