chapitre 11e
(L'Embuscade)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
11e
L'Embuscade
Non loin de là, dans la ville de Longueuil, toujours sur la Rive-Sud de Montréal, à quelques kilomètres du motel de Châteauguay, où Hilaire Vériquin est retenu prisonnier par un sociopathe brutal et outré, les quatre dissidents du SSG Crew arrivent au lieu du rendez-vous fixé par le chef du clan. Cette rencontre a été orchestrée par Chuck Trois-Frères à partir de son repaire afin d'élire un nouveau dirigeant. Les rebelles ont fait le tour du voisinage une dizaine de fois avant de venir garer la Dodge Charger noire du gang dans l'aire de stationnement d'un complexe d'habitations à loyer modique du Chemin Chambly. Ils n'ont détecté aucun guetteur, ni croisé de voitures de police autour du lieu de résidence de Big Moose. L'Embuscade
Candy demeure au volant du véhicule pour assurer le guet, armée de son courage et d'un Walther P99 en polymère. Chuck Trois-Frères a décrété une réunion extraordinaire sans métaux, c'est-à-dire sans armes, mais Tit Ronnie Costco en a décidé autrement. Jedi cache un fusil de calibre 12 pompeux Mossberg à canon court sous son imperméable ; Gunjah Spliff à un doigt sur la détente de son pistolet-mitrailleur Uzi ; Tit Ronnie Costco tient un Browning 9 millimètres à manche plastique dans chaque main. Il ne peut cacher sa nervosité, mais son attitude et sa démarche assurée semblent communiquer : qui vivra, verra, qui verra, mourra. C'est Jedi qui appuie sur la sonnette avec la jointure de son index.
- SSG ! répond Paolo en leur ouvrant la porte d'entrée principale de l'édifice. Prenez l'ascenseur jusqu'au quatrième et enlevez vos chaussures pour faire moins de bruit, ajoute-t-il via l'interphone.
Gunjah Spliff et Jedi obéissent aux directives de Paolo. Sans surprise, Tit Ronnie Costco emprunte les escaliers pour se rendre à destination. Il s'arrête au deuxième étage pour inhaler un produit psychotrope stimulant afin de se donner un peu de courage. L'insensé ne fait qu'amplifier ses symptômes paranoïdes. Pendant ce temps, Anaïs et Florence profitent du champ libre pour surgir du garage. Les filles restées fidèles à Chuck Trois-Frères utilisent des stylos-feutres noirs pour masquer les deux caméras du portique de l'immeuble, puis vont se cacher dans la salle de lavage. Anaïs et Florence composent ensuite le 911 à trente secondes d'intervalle avec des téléphones distincts. Elles annoncent à la police de Longueuil qu'une fusillade a eu lieu dans leur quartier. Anaïs prétend avoir été touchée à un pied. Florence se plaint qu'il s'agit de son troisième appel. Elle déclare que deux petits Somaliens saisis de convulsions saignent abondamment des oreilles au beau milieu de la rue. Elle rajoute en geignant qu'une grand-mère portant le hijab gît sur le trottoir, complètement inerte et les yeux vitreux. Le réseau RDI et la Ligues des Noirs sont déjà au courant du scandale, précise-t-elle. Serait-ce à cause de la couleur de leur peau, de leur religion ou de leur statut social-économique, si les forces de l'ordre au service du citoyen prennent tout ce temps pour venir en aide à ses pauvres immigrants ? ajoute Florence avec beaucoup d'aigreur dans sa voix. Elle détruit ensuite les deux appareils téléphoniques en les fracassant sur une sécheuse en marche.
La porte de l'appartement de Big Moose est grande ouverte. Gunjah, Jedi et Tit Ronnie Costco passent en mode commando. Il y a quelque chose qui cloche. Ça sent le piège à plein nez, se plaint Gunjah Spliff, soudainement alarmé. Jedi inspecte prudemment les pourtours de la porte et tâte soigneusement le plancher, à la recherche d'un fil ou d'une manivelle susceptible de déclencher un quelconque système de défense meurtrier habilement dissimulé.
- Yo, les gars ! crie Jedi. Qu'est-ce qui se passe, vous êtes où ? demande-t-il, comme à lui-même, décidément très inquiet, car se faire tirer dessus ou viser des anciens copains lui déplairait profondément.
- Entrez ! répond Paolo à partir de la salle de bain. Mettez-vous à l'aise. Les boys sont allés chercher de la bière et des chips. Les bretzels et les peanuts sont sur la table.
Tandis que Paolo ajuste sa veste blindée et les sacs de sable qu'il a empilés derrière la porte des toilettes, Big Moose, Ricardo et Drive-by descendent du toit, équipés comme des Navy SEALs. Ils se mettent à décharger leurs outils militaires dans les escaliers de secours de l'immeuble. Leur but n'est pas de blesser, mais de terroriser l'adversaire afin de provoquer la panique et surtout une réplique. Les rebelles du SSG réagissent comme prévu par Chuck Trois-Frères du fond de son trou en Haïti. Jedi, Gunjah et Costco, complètement affolés, transforment automatiquement le logement de Big Moose en un véritable fromage suisse géant. Ils se frayent ensuite un passage dans le corridor en continuant à vider leurs chargeurs. Les membres du gang fidèles à Chuck Trois-Frères tirent quelques coups dans le couloir du quatrième, puis déposent doucement leurs soufflants sur le sol. Ils remontent ensuite vers le toit sur la pointe des pieds. Le trio se dirige ensuite vers le bâtiment voisin, où il trouve refuge dans l'appartement d'Anaïs.
Des échos de sirènes de police et de pompiers se font entendre au loin. La déroute des intrus atteint son paroxysme dans les escaliers au niveau du troisième. Jedi bifurque au deuxième, défonce une porte au hasard et ajoute preneur d'otages à la longue liste d'accusations qui nuira certainement à son sommeil en fin de soirée. Gunjah Spliff choisit de descendre jusqu'au garage, où il espère trouver une poubelle à sa taille pour se cacher. Malchance pour lui, il ne s'y trouve qu'un amas de sacs multicolores ainsi qu'un énorme conteneur à déchets jaune-orange plein à ras bord. Gunjah Spliff balance son fusil dans la caisse de métal et sort de l'édifice par une issue de secours qui débouche sur le parking. Spliff constate rapidement que Candy a pris la poudre d'escampette avec la Dodge.
La flicaille cerne le secteur. Des tireurs du Groupe Tactique d'Intervention sont déjà postés sur un toit voisin. Gunjah Spliff se voit mettre en joue. Des ambulanciers dévoués tournent en rond avec leur équipement. Plusieurs paraissent consternés. Certains se demandent où diable se trouvent les nombreux blessés signalés par le répartiteur du centre d'appels. Les trouver avant qu'ils ne soient photographiés ou filmés par des sensationnalistes relève du respect de la vie privée et de l'éthique professionnelle. De son côté, Tit Ronnie Costco dépose tranquillement ses armes ultra sophistiquées dans une boîte aux lettres laissée entrouverte, piétine ce qui lui reste de drogues illégales, puis se rend aux forces publiques par la porte principale, les mains hautement levées et l'air complètement médusé. Cet enfoiré de Chuck a définitivement gagné cette manche, se dit-il, en s'allongeant face contre terre, les yeux écarquillés comme une victime soulagée par l'arrivée des policiers.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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