chapitre 18a
(La Première Phase du Tumulte)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
18a
La Première Phase du Tumulte
Cyril Lavache revient à la maison en fin d'après-midi par la route de Darbonne. Le moral du cordonnier frôle le plancher. Le bus qui devait le réunir avec sa fille n'est jamais parvenu au terminus de Pétionville. Gêné de rentrer bredouille aussi vite, il est allé se recueillir quelques heures dans le parc national La Visite, puis au bord de la mer près de Marigot, seul avec sa peine et plusieurs souvenirs de sa tendre Violette.
À proximité de la centrale électrique de Mizérikod, Cyril Lavache aperçoit une colonne de fumée noire. Elle s'élève en spirale et se mêle au ciel ennuagé. Le PNH et la UNPOL sillonnent tous les chemins qui mènent vers la commune. Flics et soldats semblent clairement dépassés par l'ampleur du désordre. Cyril doit montrer des pièces d'identités à trois reprises avant de franchir le pont Jacques-Roumain, partiellement obstrué par une ambulance calcinée. Les forces de l'ordre recherchent activement une centaine de bandits, redoutables gens de sac et de corde, fondus dans la population. Cyril Lavache porte son arme de service, mais sans chargeur. Comme personne ne le fouille, il se garde de mentionner qu'il fait partie de la police locale.
Des pilleurs font l'inventaire de leur rapine sur le seuil du marché, au vu et au su des Casques bleus débordés. Une montagne de pneumatiques brûle toujours sur l'allée Capois-la-Mort. Des barricades composées de matériaux divers nuisent au travail des pompiers volontaires appelés en renfort. Une marche pour le retour au calme est menée par des femmes éplorées. Elle fusionne avec la manifestation des Étudiants pour l'Équité, la Justice Sociale et l'Égalité. Des effectifs de la Police Militaire défont une barricade improvisée, rue Jean-Baptiste-Riché, un autre s'érige aussitôt, angle Joël-Desrosiers et Dumarsais-Estimé.
Cyril Lavache surprend Fresnel Beltias et Isidore Mullet sur le Chemin Nord-Alexis, en train de transporter une machine à laver légèrement cabossée.
- Jésus, Marie, Joseph, mais qu'est-ce qui s'est passé ici, dites donc ?
- Tu fonctionnes sur du 120 ou du 220 volts par chez vous, Chausseur ? lui demande Mullet Dot Org. Cet électroménager haute technologie de la marque… ah! le logo ne s'y trouve plus, mais c'est du Japonais, pas du Chinois. Eh ben, laisse-moi te dire qu'il irait parfaitement avec le mobilier de ton salon.
- Qu'est-ce qui a déclenché l'explosion de la centrale électrique, Mullet, ce truc vient tout juste d'être achevé et inauguré ?
- Tu as manqué quelque chose de grandiose, boss Cyril, déclare Fresnel Beltias. Le peuple s'est métamorphosé en une entité méconnaissable devant nos yeux. D'une seule voix, tonitruante et enragée, la population a exigé la fin des injustices et de toutes les inégalités qui nous rapprochent du monde animal. C'était Bois-Caïman par ici, boss Cyril, je te le jure. On sentait la présence de Boukman, de Biassou et de Jeannot Billet.
- D'après toi, Fresnel, cette entité transfigurée dont tu parles possède-t-elle un cerveau suffisamment évolué pour contrôler tous ses membres ?
- Le bruit qui court fait mention d'un chauve complètement à poil à la tête du mouvement.
- Légende urbaine ou pas, fait Isidore Mullet, les forces de maintien de la paix n'ont aucune chance contre l'incohérence et l'imprévisibilité du soulèvement.
- Le même individu qui exige le départ immédiat des ONG et des supposés bailleurs de fonds qui sucent le sang d'Haïti réclame l'ouverture immédiate des banques et d'une clinique d'urgence avec des réserves de sang, poursuit Fresnel. Il revendique aussi plus de coordination entre le gouvernement et la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement. Il faudrait au moins cent ambulances pour transporter tous les habitants traumatisés vers un hôpital de la capitale et autant de psychiatres pour les évaluer. Nous avons vu des camions remplis de soldats fuir avec leurs blessés. Ça se voyait dans leurs yeux qu'ils avaient été témoins de choses nocives pour leur équilibre mental.
- Je veux bien me mêler de mes affaires, Cordonnier, tu connais ma devise, mais depuis quand tu roules en Lincoln Town Car ? demande Isidore Mullet, un brin jaloux. On dirait bien la limousine de Millionnaire, le président de la Fondation Zanmi d'Haïti. Tu nous cachais des gains loto à la borlette ou t'as vendu un de tes organes vitaux sur Amazon Dotcom ?
- Le tonton Elzéar voulait que je la vende pour lui à rabais chez un concessionnaire de Port-au-Prince, tout près de l'institution Saint-Louis de Gonzague. Lorsque je me suis pointé à son commerce, le type en question s'est enfermé à double tour dans son bureau et m'a offert du comptant pour que je lui foute la paix et m'éloigne au plus vite. J'avais juste besoin de cette caisse pour aller à Saint-Marc. Je devais absolument me rendre là-bas afin d'intercepter ma fille et tâcher de la convaincre de renoncer à la violence.
- Violette est rentrée au bercail sans faire de bruit pendant ton absence, annonce Fresnel Beltias. Ça c'est la bonne nouvelle, boss Cyril. La mauvaise, c'est qu'elle repose au dispensaire de la Mission Baptiste du Calvaire, victime d'un malaise. Docteur Lola Sauvegarde a dit que c'était courant chez la femme primigeste.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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