Tuesday, December 31, 2013

chapitre 17h 
(L'Infarctus) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



17h 
L'Infarctus 

Edmondine Belhumeur est de très mauvais poil. Elle ressent des bouffées de chaleur et transpire excessivement. Ses étourdissements lui font croire que sa tension artérielle et son glucose ont chuté en deçà de leurs limites normales. Edmondine vient de traverser le Flager Memorial Bridge à bord d'un taxi crotté et sans air climatisé, coincée entre son employé de maison, Guillermo, et un conseiller juridique recruté à la va-vite devant un bureau de chômage de Little Havana. Ce dernier a accepté de travailler pour Edmondine contre un collier en perles noires de Tahiti. 

L'épouse d'Ulysse-Hercule Légitime s'amène sur Seagate Road à Palm Beach pour régler ses comptes et confirmer sa nouvelle situation financière à sa belle-mère. Car tel que stipulé dans la clause douze de son entente prénuptiale, l'adultère constitue une raison valable pour obtenir le divorce et bénéficier de la moitié des avoirs du couple dans le cadre d'un éventuel partage matrimonial, cela devant n'importe quelle cour de justice des États-Unis. Or, selon les informations récemment obtenues au téléphone par Edmondine Belhumeur, de la part d'Eudoxie Angélique Légitime, son mari la trompait depuis fort longtemps et menait au grand jour une double vie active et sans aucun compromis. Guillermo se trouve désormais dans une situation plutôt inconfortable, car le domestique mexicain d'Edmondine Belhumeur était au fait des activités extraconjugales d'Ulysse-Hercule Légitime depuis au moins vingt ans. Il recevait même une prime spéciale de son patron pour garder le silence et les yeux clos. Afin de démontrer sa neutralité dans cette affaire de mœurs, Guillermo a insisté pour payer les billets d'avions de Chicago pour Miami. Il évitait ainsi à sa patronne multimillionnaire de perdre la face en se résignant à lui demander un prêt personnel. 

Eudoxie-Angélique Légitime, son jardinier, Alejandro et son reptile de compagnie, monsieur Norbert, prennent un bain de soleil autour de la piscine, une cruche de verre remplie de sangria à portée de mains, le joint du midi allumé, un transistor antique crachant du roots reggae. Edmondine Belhumeur surgit des buissons en douceur, telle une panthère. Guillermo et l'homme de loi sans emploi restent plantés derrière elle, manifestement gênés et désolés. Grossièrement, les intentions d'Edmondine se résument à montrer que les infidélités d'Ulysse-Hercule ne l'affectent guère, qu'elle en a plus qu'assez de cette famille de fous, et qu'elle ne doit absolument rien à personne. Mais, face à l'impassibilité glaciale et le regard plein de condescendance de sa belle-doche, qui continue de siroter son drink et de fumer son cannabis avec un sourire hypocrite, Edmondine décide de beurrer un peu plus épais. Elle rajoute quelques accusations sans fondement et des propos hautement diffamatoires au sujet de son mari dans le but évident de blesser ou, du moins, de faire réagir la vieille dame. Ainsi, en plus de déclarer avoir marié une mauviette et un voleur, Edmondine Belhumeur ajoute que tous les membres de cette famille de fous lui lèvent le cœur, en commençant par son névrosé d'époux impuissant, radin, lâche et menteur. 

Combien de secrets un clan familial peut-il maintenir sous le tapis humide de la cave à l'abri du vent ? questionne-t-elle. Edmondine amorce ensuite une longue série de dénonciations. Elle débute en dévoilant l'implication directe d'Ulysse-Hercule dans le conseil d'administration du Chicago Outfit ; ses relations plus que douteuses avec William-Anne Dumortier, alias Willy Bossal, pratiquement le propriétaire de l'Île de la Gônave ; le système de pots-de-vin mis en place par son bandit de mari afin de contrôler les ports de Miragoâne et de Petit-Goâve, ainsi que sa main mise sur les rouages du dédouanement dans ces deux localités. Et que dire d'Achille-Hector et de son jeu d'acteur ? poursuit Edmondine Belhumeur avec hargne. Le petit frère d'Ulysse-Hercule n'est-il pas au fond aussi athée que Bertrand Russell et un fervent admirateur de Richard Dawkins ? Ulysse-Hercule brade des voitures qu'il ne conduirait pas lui-même ; Achille-Hector est pareil, car il vend du Jésus Vous Aime qu'il croit fermement inventé de toutes pièces par les mêmes capitalistes qui ont enfanté le Père Noël pour faire rouler l'économie. Pedro Francisco Maria Alvarez a gagné une somme phénoménale à la loterie. Achille-Hector a posé ses pattes de veuves noires sur ce pauvre bougre. Cet homme réside maintenant dans une baraque moisie dans une vieille plantation de cannes à sucre de Dajabón, en République Dominicaine. Qui en est le propriétaire ? Arcadio Enrique Jesus Mendes, un associé d'Ulysse-Hercule qui exporte ses automobiles volées vers le Moyen-Orient. À noter que ce monsieur Mendes est aussi l'actionnaire principal de l'entreprise de fabrication de cercueils du buveur de sang dénommé Déodas-Démosthène Légitime, le beau-frère de madame. Quelqu'un peut-il expliquer pourquoi un ancien trafiquant de drogue de Ciudad Juárez, figurant toujours dans le top dix des fugitifs recherchés par le DEA, recyclé supposément en sucrier, s'intéresse tellement à l'import-export de coffres mortuaires artisanaux asymétriques gauchement fabriqués ? Achille-Hector vante constamment les réussites académiques de ses filles. Si elles ont autant de succès, qu'est-ce qui pousse Frédeline à travailler après ses cours d'anatomie comme effeuilleuse dans des bars miteux ? Comment expliquer les deux tentatives de suicides de Delcine ? Serait-ce pour échapper au contrôle de ce père qui veut faire d'elle une juriste, quand elle rêve depuis sa tendre enfance d'élever des chevaux, des chiens, de la volaille et des bovins sur une ferme collectiviste ? Jeanne d'Arc-Victoria Légitime est arrivé à West Hollywood avec une valise pleine de rêves et juste assez de fonds pour survivre une saison. Après s'être alliée au redoutable clan des Grosbois, ses affaires ont miraculeusement démarré. Elle possède désormais un des plus gros studio de Santa Monica et trois tours d'habitation résidentielle dans Marina Del Rey. Se fiancer au président national des Filthy Cobras a dû lui ouvrir bien des portes normalement fermées, suppose Edmondine. Avoir des projets de mariage avec le fils du plus grand blanchisseur d'argent de New York facilite sûrement l'obtention de contrats intéressants. N'oublions surtout pas oncle Quick, monsieur mille compagnies à numéros. Tout le monde sait que le financier de Boston travaille en étroite collaboration avec la Bratva de Kaliningrad et les barons du Chihuahua. Les camorristes marseillais le surnomment Javex, tellement il nettoie bien leurs activités. Mais le gala des exécrables peut-il se dérouler en l'absence de Léviathan en personne ? s'interroge Edmondine en gesticulant comme une personne possédée. Déodas-Démosthène Légitime est cette créature maléfique qui a vendu au plus offrant, des armes rejetées par l'armée américaine, pour cause de défectuosité, afin d'alimenter plusieurs conflits impopulaires, notamment au Libéria, en Sierra-Leone, au Rwanda, dans l'état du Darfour, en Bosnie et en Tchétchénie. Si sa fille unique a décidé d'affronter l'Himalaya sans préparation, c'était seulement pour essayer d'attirer l'attention de son père afin de lui rappeler son existence. Il s'agissait en fait d'un appel à l'aide. Depuis la sortie du placard d'Evelyne-Laure, plus personne dans cette sacrée famille de débiles n'osait lui adresser la parole de peur de mal paraître devant les membres de leurs clubs privés et de ces innombrables hypocrites de la haute société. Pauvre Evelyne, comme si tout d'un coup, tout son être se réduisait à son orientation sexuelle. 

- Je vous accuse, vous, les Légitime, de la mort de cette jeune femme à l'avenir prometteur. Je vais remplir les papiers de divorce dès mon retour à Chicago. Je vais vous prouver, espèce de vieille peau, que je vaux beaucoup plus que vous. Votre incapable de fils va se retrouver à la rue quand j'en aurai terminé avec lui. 
- Vous n'aviez pas besoin de parcourir autant de kilomètres, vous savez ? fait posément la vieille dame. Un simple coup de téléphone aurait amplement suffit. 
- Je voulais vous regardez droit dans les yeux en vous dévoilant les détails du partage de la communauté de biens entre Ulysse et moi. Je voulais entendre votre cœur se briser à l'idée que je devienne plus riche que vous, vous qui me méprisez. 
- Vous n'avez pas répandu votre sale venin sur mon défunt mari ou sur moi, prendrez-vous un verre ou un peu de marijuana pour raviver votre mémoire ? 
- Vingt-six fois ! c'est le nombre de fois que je vous ai vu en vingt ans. Je n'ai rien à dire sur vous parce que vous êtes une inconnue pour moi. Je ne sais rien de vous. 
- Disons que je suis aussi prévoyante que mon petit Hercule, ma chère. Après le prononcé final du divorce, vous obtiendrez un seau, une brosse et du savon à volonté pour nettoyer les écuries d'Augias à votre rythme. Voyez-vous, ma chère, à part ses vêtements, Ulysse-Hercule n'a presque rien de valeur à son nom. Vous ai-je mentionné qu'il a aussi trois beaux enfants avec sa maîtresse ? Toute sa fortune est légalement en leur nom. 

Edmondine Belhumeur ressent soudain une forte pression dans la poitrine. Elle se dit d'abord que c'est l'émotion, que cette foutue crampe va passer. Elle se concentre entièrement sur sa haine profonde de la doyenne de la famille et sur ce qu'elle vient de lui apprendre. L'inconfort thoracique persiste, la douleur s'accentue. Cette sorcière vient de faire entrer mon cœur en fibrillation, déduit Edmondine Belhumeur. Si je peux m'approcher un peu plus d'elle et placer mes mains autour de son cou, nous serons quittes. Le bord de la piscine est glissant. Edmondine Belhumeur se retrouve soudain à l'eau dans la partie creuse. Cet incident pour le moins cocasse provoque tout d'abord des rires. Tout le monde regarde la femme en colère se débattre une bonne minute, puis la voit tranquillement descendre vers le fond, les yeux écarquillés, la main droite posée sous le sein gauche, la bouche ouverte comme pour dire, oh ! On fronce alors les sourcils et on se met sur le mode panique et décision. Comme la plupart des gens nés à deux pas de la mer, Edmondine ne semble pas savoir nager. Elle est en train de mourir sous leurs yeux. Guillermo voudrait bien plonger pour sauver sa patronne, mais il s'imagine la une du journal de Palm Beach : un héros sans papiers, entré au pays il y a vingt ans à l'aide d'une catapulte, sauve de la noyade une femme activement recherchée par le fisc. Alejandro vient de payer 185 dollars pour son spécial manucure et pédicure avec motifs yin-yang sur les gros orteils. Son problème est que madame Huang ne rembourse pas. Le conseiller juridique se souvient de la raison pour laquelle il ne peut pas travailler dans les états de Caroline du Sud, de Georgie et de Floride. Les trois hommes hésitent donc à se mouiller. Eudoxie-Angélique Légitime éteint son joint en pensant aux conséquences néfastes que pourraient avoir une mort suspecte sur le réajustement de sa prime d'assurance pour l'année prochaine. 

- Je dois bien être la seule grand-mère de Palm Beach à se voir forcée de mettre en pratique les cours de RCR du docteur Stewart, se plaint-elle, avant de sauter à l'eau. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 17g 
(Les Potes de Junior Grosbois) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



17g 
Les Potes de Junior Grosbois

Jeanne d'Arc-Victoria Légitime a passé l'avant-midi en compagnie d'agents issus de trois différents corps policiers de la Californie : le USMS, la CHP, ainsi que le SMPD. Les motards envoyés par Junior Grosbois pour secourir Victoria se sont butés aux employés résolus de Legit Imco Media Corp, armés eux aussi jusqu'aux dents, leur permis de port d'arme bien en vue. En ce matin brumeux, le stationnement de l'entreprise médiatique, habituellement propre et rangé, ressemble désormais à une zone de guerre où circulent, parmi les véhicules incendiés et les belligérants ensanglantés, ambulances, paramédicaux et sapeurs-pompiers. Malgré le nombre effarant de blessés, personne n'a trouvé la mort durant les combats au couteau, à coups de barres de fer, de crics et de clés à griffes, ni même après la fusillade en plein jour. 

La département de police de Santa Monica (SMPD) a consacré sa présence sur les lieux à la délimitation de la scène de crime, à la collecte des dépositions contradictoires des témoins, à la reconstitution chronologique des événements, ainsi qu'aux analyses scientifiques visant à déterminer la position des adversaires de la rixe, à établir les trajectoires empruntées par les balles, à identifier les types de cartouches utilisées et à marquer les sites d'impacts des projectiles. La police d'état (CHP) a quant à elle longuement interrogé Jeanne d'Arc-Victoria sur les liens qu'elle entretenait avec le gang des Filthy Cobras du Nevada et sur la raison de la soudaine visite impromptue de ce groupe criminel en territoire californien. Les deux US Marshals de l'USMS s'intéressaient de leur côté beaucoup plus aux derniers appels téléphoniques effectués à partir du bureau de mademoiselle Légitime, plutôt qu'aux billets de banque aux numéros de série identiques retrouvés sur les lieux de l'échauffourée et dans le losange géographique formé par Burbank, Santa Monica, Long Beach et Monterey Park. 

L'agente Znatchko garde ses verres fumés et un visage grave afin d'intimider Jeanne d'Arc-Victoria. Elle maugrée de temps à autre des bribes de phrases en russe pour montrer son insatisfaction face aux réponses vagues et toujours incomplètes de la jeune entrepreneure. L'agente Galardo adopte de son côté une attitude plus cordiale. Elle veut mettre la suspecte en confiance afin de lui tirer les vers du nez, allant jusqu'à lui faire part de sa propre expérience, sa famille ayant directement été touchée par le séisme de L'Aquila en 2009. 

- Votre père était un véritable patriote. La persévérance et le dévouement de cet homme pour son pays transcendent la mort. Le fait que vous ayez choisi de poursuivre son œuvre fait de vous une combattante qui mérite notre respect. Oksana et moi sommes Américaines, mais il suffit qu'une catastrophe se produise dans la contrée de nos aïeux ; et nous nous rappelons instantanément que l'arbre s'abreuve pour toujours par ses racines. 
- Que savez-vous de Slugger ? intervient l'agente Znatchko avec une absence totale d'émotion dans la voix. 
- Aidez-moi un peu à voir clair dans tout ça, j'emploie beaucoup de gens, répond Victoria, confuse. 
- Il ne s'agit pas de son vrai nom. Et je doute que ce parasite ait jamais travaillé pour quiconque. 
- Une sorte de champignon vénéneux, précise Galardo avec un sourire en coin. 
- Nous possédons l'antifongique pour l'éradiquer, mais il nous reste à l'isoler pour mieux le traiter. Les faux billets que vous avez distribués à vos employés… 
- J'ignorais totalement qu'il s'agissait d'argent contrefait, proteste Jeanne d'Arc-Victoria. 
- Nous ne sommes pas procureurs, dit fermement l'agent Znatchko. Laissons l'état de la Californie et les Fédéraux décider des suites légales. Nous nous limiterons à l'enquête. Alors, suite à vos démarches pour obtenir un prêt personnel, le salaire de vos employés est délivré par un membre en règle des Filthy Cobras du Nevada, hier midi. Vous prétendez n'avoir jamais rencontré cet individu auparavant. 
- J'ai commis une erreur en demandant l'aide de mon ex-fiancé. 
- Qui est Philbert Hans-Orville Grosbois Fils. 
- C'est effectivement le nom de cet enfant de truie. 
- S'agit-il d'un pseudonyme ? demande Galardo. 
- Ce nom de famille est connu en Haïti depuis plusieurs générations, tout comme les Légitime d'ailleurs. Je connais Junior depuis l'adolescence, nos parents travaillaient jadis ensemble. 
- Vous parlez le français et le créole. Légitime se traduit par Legitimate, comment traduiriez-vous Grosbois en anglais ? 
- Big Wood ou Large Timber, littéralement. 
- Au baseball, un slugger est un frappeur redoutable. Je sens la fin de ce faussaire toute proche, Donatella. 
- Que va-t-il m'arriver ? s'inquiète Jeanne d'Arc-Victoria. 
- Les agents du FBI sont en chemin, répond jovialement Galardo, la contrefaçon constitue une infraction fédérale majeure. Une peine de prison particulièrement sévère est recommandée par les juristes conservateurs. 
- À votre place, rajoute l'agente Znatchko, je contacterais un avocat au plus vite, miss Légitime. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 17f 
(Mèrdè Wan) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



17f 
Mèrdè Wan 

La loyauté de Big Moose frôle la légende, tout comme son appétit. Les jumeaux Baudouin-Lacroix l'ignoraient certainement lorsqu'ils lui ont proposé, au cours d'un appel interurbain en provenance d'Haïti, et cela pendant l'heure du brunch, un marché qui obligerait techniquement le grand gaillard à trahir tous les membres de son clan. Yves Lacroix lui a promis une part de cinquante pour cent du fameux trésor de Chuck Trois-Frères, s'il acceptait d'aller chercher celui-ci en compagnie d'un associé délégué et approuvé par lui. Big Moose a bien sûr voulu en savoir plus, questionnant habilement ce bandit des Grandes Antilles dans l'espoir de lui soutirer des indices ou un semblant de piste pouvant mener à la cachette du prétendu magot de Chuck. 

Yves Lacroix, connu aussi sous les noms de Loverboy, Volè Poul et de Jumeau, a informé Big Moose que son contact passerait le prendre à la station de métro Longueuil-Université-de-Sherbrooke à bord d'une voiture de location de la compagnie Via Route rouge vers midi. Ce collègue se chargerait ensuite de guider le géant du SSG Crew vers le pognon, mis en sûreté dans un lieu si secret, une planque tellement improbable, que même un farfadet n'aurait songé à l'utiliser. Big Moose n'a pas terminé son secondaire trois, mais le quotient intellectuel, les compétences mathématiques et les capacités de déductions du comptable des SSG se compare au plus compétent des actuaires de la Banque du Canada. Il y a anguille sous roche, pressent profondément l'homme d'affaire en lui. 

- Alors, si je saisis bien le contenu de ton charabia, tu m'appelles du fin fond de ta montagne tropicale pour me traiter d'imbécile ? 
- Je comprends pas. Fffffht ! On peut toujours composer avec les émotions humaines. Tu veux faire soixante-quarante pour équilibrer ta pression et ramener la joie et la vigueur dans tes veines ? 
- Si ton homme sait où se trouve le cash, pourquoi donc que t'aurais besoin de mon aide au juste ? 
- Là, se trouve notre problème. Fffffht ! Le type que je t'envoie connaît les détails de la cache, toi tu connais l'adresse globale. 
- Adresse globale ? De quoi tu parles, Alphonse-Jacques ? Attends un peu, serais-tu en train de fumer de l'herbe à Jeanne-Marie pendant notre petite causerie ? 
- So what ? Colorado 64, l'amendement est passé, mon compère, y a plus de crise ; problématique zéro dans les Rockies. 
- Que... quoi... qu'est-ce que tu me racontes là, Chose Bine ? Les antennes paraboliques bons marchés ont dû dépolariser le courant électrique dans tes lobes. Je sais rien de toi, Rosario, mais ton dossier médical est déjà complété, coché pis signé de mon côté. Je prends des notes. Ça regarde mal, Johnny. M'as l'air que tu penches vers le délire pathologique et la divagation générale chronique. Je passe mon tour avec beaucoup de conviction. What the hey ? Problématique zéro... dans les Rockies. Tu me prends pour qui, le comique ? J'embarque pas dans une combine avec un businessman drogué durant les pourparlers. Next thing you know, tu te souviens plus de rien et ça devient mon travail de remettre de l'ordre dans tes souvenirs pour me faire payer. Aussi bien entrer en politique municipale avec la promesse de diminuer les taxes en améliorant les services. 
- On parle d'un minimum de cent mille dollars. Je préfère rêver du maximum sans trop spéculer, question de pas jeter un mauvais sort sur nos chances de récolter. 
- Cent mille balles bien rondes ? Impossible que Chuck ait réussi à stocker autant d'argent. Je sais pas combien vous coûte vos danseuses exotiques au fin fond de la savane, mais ici, en pays voisin de la toundra, le permafrost commande. Si ton asperge participe de près ou de loin aux décisions économiques que tu prends, tes épargnes sont gelés et t'es ruiné bien avant d'avoir dégonflé. 
- Tu veux devenir riche, oui ou non, Canadien ? 
- Répète ton truc à propos de la planque à Chuck. 
- Conduis mon contact au Louvre, y te pointera la Joconde. Atterris à Kinshasa avec lui, y t'indiquera où creuser pour le coltan. Ffffft ! Midi, à la station de métro, Longueuil-Université-de-Sherbrooke ; sois seul, sans outils et sans morceaux. 
- Joconde ? Coltan ? J'espère que les cordes utilisées pour t'attacher en fin de soirée sont solides, testées et vérifiées. Et comment y s'appelle encore ton ticket de loto ambulant ? 
- Pepito, mais y préfère Murder One. 
- Répète-moi ça ? 
- Mèrdè Wan. 
- Oestie d'malade. 

Big Moose organise alors une réunion extraordinaire du clan SSG dans la ville de Saint-Hubert. Le jumeau Baudouin-Lacroix ne sonne pas bien dans sa tête, pense Big, mais il a bien parlé de cent mille dollars, un chiffre qui porte à réfléchir et à prendre des risques. Selon le réseau de nouvelles, LCN, Anaïs et Moose seraient intimement reliés à la violente fusillade survenue la veille dans les rues de Longueuil. Un déménagement chez la mère de Florence s'avérait nécessaire pour un temps. Le colosse du SSG Crew divulgue donc le contenu de son mystérieux échange international au reste de la bande sans rien omettre. L'avis de chaque membre est pris en considération, comme dans la Charte des Nations Unies. 

Ricardo croit que cette histoire de pactole caché est un bobard ou un piège orchestré par des sympathisants déloyaux du gang, notamment Ace le Brigand et Miron le Truand. Paolo propose quant à lui de faire semblant de coopérer avec ce Loverboy, de suivre la voiture de ce Pepito jusqu'au site inconnu puis d'improviser très violemment par la suite. De son côté, Drive-by craint qu'envoyer Big Moose seul serait une erreur monumentale. Une photo récente du géant de la bande a été présentée à plusieurs reprises depuis hier soir à des millions de Québécois branchés sur les nouvelles en continu. Or, le métro est un lieu truffé de caméras et de citoyens armés de cellulaires. Florence finit par se prononcer. Elle considère que la première chose à faire est de mener une enquête sur ce nébuleux Pepito, alias Murder One, afin de savoir avec quel genre de fricoteur l'organisation doit négocier. Anaïs démarre alors les recherches en communiquant avec les plus grandes commères de la Rive-Sud disponibles sur le cyberespace. Les résultats rapidement obtenus déclenchent un fou rire contagieux au sein de la bande. Pepito est le cadet de Paquito Luis Villacampa, dit San Salvador, mieux connu sous le nom de Poseur. Il a dix-sept ans, mesure cinq pieds trois pouces pour cinquante kilos tout mouillé ; et son arme de prédilection est un pistolet à air comprimé de chez Canadian Tire. Les camarades du SSG décident finalement qu'ils iront carrément ramasser Pepito en date et lieu du rendez-vous, et que c'est avec l'aide de baffes et de coups de pieds au cul que monsieur Mèrdè Wan devra s'exécuter et les conduire à destination. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 17e 
(L'Incendiaire et Petite Sœur


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


17e 
L'Incendiaire et Petite Sœur 

Au Centre Opérationnel de l'Ouest de Montréal, les sergents-détectives Pinheiro et Shaughnessy célèbrent l'arrestation fortuite de Joey l'Asperseur ; Emerson Fournier de son vrai nom. L'atmosphère est festive. Les deux policières ont reçu des félicitations du sous-ministre de la justice, un gâteau au fromage de la mairie et des éloges des ministres de la sécurité publique et de l'éducation. Emerson Fournier est cet étudiant audacieux et téméraire qui prenait plaisir à canarder les policiers de la brigade anti-émeute à l'aide de ballounes remplies de matières fécales durant les manifestations étudiantes du printemps 2012. Le SPVM ne possédait qu'un seul cliché flou de sa tronche démasquée. Le service de police avait perdu tout espoir de le retrouver. 

La liste des accusations additionnelles qui planent sur Georgelina Vériquin et Emerson Fournier s'annonce longue et corsée. Non-assistance à une personne en détresse arrive en tête. Ils auraient dû rester auprès de Candy durant l'appel 911 afin de suivre les directives de l'infirmière. Une surdose d'héroïne n'est pas une condition médicale à prendre à la légère. Des délits de fuites s'ajouteront sûrement. La Chevrolet Malibu de Minerva Vériquin a été impliquée dans trois accrochages distincts. Des charges de négligences criminelles et de conduite dangereuse causant des dégâts matériels à la Ville de Saint-Basile, à une crèmerie familiale ainsi qu'à un centre de la petite enfance, sont pratiquement inévitables. Les deux jeunes gens se feront aussi rappeler qu'ils ont techniquement résisté à leur arrestation en refusant d'obtempérer aux ordres de s'arrêter, réitérés de nombreuses fois par les policiers qui ont même eu recours au tapis clouté durant la poursuite à haute vitesse sur la 116. 

Finalement, Emerson devra s'attendre à subir les conséquences d'avoir conduit avec un permis suspendu depuis sept mois pour cause d'ivresse au volant. Une bonne nouvelle dans tout ça : le test au luminol confirme que le liquide rouge répandu sur le pare-brise de la Malibu de Minerva Vériquin n'est pas du sang humain. Une bien mauvaise nouvelle par contre : une des victimes des bombes à merde d'Emerson Fournier vient de monter en grade et risque d'être appelé à témoigner lorsque s'ouvriront les procès des casseurs disséminés parmi les supporters de la contestation estudiantine de l'été 2012. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  


chapitre 17d 
(Trois Questions pour le SSG) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



17d 
Trois Questions pour le SSG 

Raymond 

Jedi est enfermé dans une pièce sombre du poste de police de Longueuil. Il compte les carreaux du plancher pour tuer le temps. Jedi connaît la routine par cœur. On te laisse crever de faim et d'ennui des heures durant, puis s'amène soudain un policier amical qui te donne l'illusion de pouvoir retourner bien quiet à la maison si tu collabores. Tout ce que tu déballes est par la suite utilisé contre toi en temps et lieu. 

Le sergent-détective Parent entre dans le local avec son lunch et un coussin orthopédique lombaire en mousse mémoire. C'est un barbu poivre et sel à l'allure robuste qui affiche une placidité suspecte. Il utilise un papier-mouchoir pour désembuer ses lunettes, ajuste posément son support dorsal, puis se met à déguster son riz brun, des morceaux de fromages à pâte molle et un sandwich au jambon et mortadelle. Tout cela ressemble à un rituel exécuté pour la millième fois dans les mêmes circonstances. Jedi perd rapidement patience quand un bruit analogue à celui d'un petit rotor endommagé se met à sortir des narines de l'agent qui mâche techniquement comme une sorte de ruminant vorace au regard fulminant. 

- Tabarslak ! s'exclame soudain Jedi avec dégoût. Mets tout ça dans un broyeur pis utilise une paille, maudit sagouin ! T'entends-tu manger, crisse de cochon ? 
- Allergies..., pff, pff, pas pris ma pilule à matin, parvient à bredouiller Parent entre deux inspirations.  
- Je veux parler à mon avocat, si ça te dérange pas, Five-O
- Ça sera pas long, mon jeune ami, pff, pff. 
- Admettons que tout de suite ferait considérablement mon affaire ! 
- Mon collègue arrive avec le téléphone d'un moment à l'autre. Prends ça cool, mon Raymond. Pendant qu'on attend, parle-moi donc de ton nouveau fournisseur, pff, pff. La Dodge Charger est pas enregistrée à ton nom. C'est pas vraiment ton problème si le coffre contenait un arsenal militaire pis assez de munitions pour alimenter une p'tite guerre urbaine. Toi, pff, pff, t'es ici pour ton douze coupé, uniquement. Les gens que tu gardais en otage refusent de porter plainte ou de partager leur désagréable expérience en enfer avec toi dans le rôle du Prince des Ténèbres. Est-ce que j'ai l'air surpris ? Moi, je te laisse partir avec une tape sur les mains si tu peux me dire d'où y viennent ces armes à feu là ; c'est fait en polymères, pff, pff, le nec plus ultra sur le marché en ce moment. Peux-tu ben me dire comment des gangsters de banlieue comme vous autres, les pantalons baissés au niveau des rotules, peuvent se payer des silencieux, pff, pff, des grenades pis des bidules neufs dans cette tranche de prix ? 
- J'ai rien à dire, Babylone. J'vous connais. 

Quelqu'un frappe à la porte. Un second détective entre dans la pièce, vraisemblablement pour jouer le rôle du méchant. Le sergent Gilbert est un gaillard ventripotent avec une coupe de cheveux métrosexuel et une moustache disco. Son regard est celui d'un enragé du volant pris dans un embouteillage avec la vessie pleine et un shih tzu qui vient de découvrir les joies sans limites du jappement continuel. Gilbert tient un bâton de golf par le bois. Il agit comme si Jedi était absent de la pièce. 

- Coudonc, Parent, nous rejoins-tu à Boucherville pour le départ ? 
- J'attends la signature du commandant pour les chefs d'accusations. 
- Ça va attendre à lundi, d'après moi, pour confier ce dossier-là au procureur de la Couronne. Le commandant regardait une émission de cuisine dans son bureau, tantôt. Nos p'tits amis ici semblaient pas être une question ben, ben, ben, prioritaire. En passant, Meunier, de la balistique, y pense que le pistolet trouvé dans le coffre à gants de la Dodge est du même calibre que celui qui a mis Davidson Jumpy D. Duguas en chaise roulante, à Saint-Henri, l'an passé. Charles Chucky Vériquin a été extradé pour ça, tu t'en souviens ? 
- Ouan, ouan, mais toi t'as oublié le téléphone, pff, pff, y faut ben respecter les droits de notre Raymond national. 
- Tant qu'à moi, y peut ben manger de la marde, ton Raymond national. 

Samuel 

Dans la pièce voisine, Gunjah Spliff réfléchit aux failles de ses nombreuses menteries afin de les colmater adéquatement. Les lieutenants-détectives Marcotte et Samson en savent beaucoup plus qu'elles ne le prétendent. C'est la troisième fois que Spliff rencontre Marcotte. Il a déjà essayé de charmer cette brunette fessue et membrue du temps que la police de Longueuil tentait d'infiltrer les soirées hip hop de la Rive-Sud. Pendant que Spliff s'efforçait d'inventer toute sortes d'histoires et d'invraisemblances pour leur bourrer le crâne et les confondre, les deux policières magasinaient sur leur portable une maison sur l'Île de Montréal et des vêtements pour enfants. Samson est une blonde fluette avec la personnalité d'un pit-bull antisocial jamais vacciné. Elle décide de passer à l'action quand son ras-le-bol est atteint. 

- Okay, là, Samuel, t'arrêtes de nous prendre pour des cruches, tabarnak ! J'suis prête à fermer les yeux sur le cannabis trouvé dans tes poches, mais on veut savoir d'où vient l'héroïne. 
- Puisque je vous dis que j'étais pas au courant. Je savais pas que Candy se piquait. 
- Si elle crève, fait Marcotte, tu prends le blâme pour complicité, si c'est pas pour meurtre au second degré. 
- Dérailles pas, Pouchonne
- Appelle-moi plus de même, mon câlice, je te le répèterai pas une autre fois. On essaye de te protéger, comprends-tu, maudit imbécile ? La prison de Bordeaux déborde, c'est la jungle en ce moment là-bas. La guerre est ouverte pour le contrôle du marché de la drogue dans les rues de Montréal. Personne sait qui est le véritable parrain de la ville en ce moment. Quand le père de Candy va apprendre ce qui est arrivé à sa fille, y va prendre une pause des combats pour chercher le coupable. 
- Sais-tu c'est qui son père, crisse de gnochon ? fait Samson. 
- Rose, le préposé du stationnement sur Bleury? 
- Rose, c'est le chum à sa mère, son beau-père, un mou qui a fait du temps pour des tickets impayés. Tu vas bientôt avoir besoin de nous autres pour changer de nom, mon Sam. Le père biologique de Candy a trois 6 pis une larme tatoués dans face. Ça regarde pas bien côté future pour toi, mon putto. 
- J'ai plus rien à dire. 

Wilmer  

Un étage plus bas, l'inspecteur Albanel compare les prix des outils entre deux dépliants publicitaires. Tit Ronnie Costco est peu porté sur le verbiage. Le policier d'expérience a tenté de l'amadouer en lui glissant quelques compliments, disant le préférer comme chef du SSG à la place de Chuck Vériquin. Car depuis qu'il est en charge, la violence a chuté de 67 pour cent autour des boîtes de nuits de la Rive-Sud aux heures de fermeture. Un contrôle plus serré sur les jeunes voyous de la relève semble aussi donner des résultats. Les directeurs de polyvalentes s'accordent sur la diminution du taxage, de l'intimidation, des vols et du décrochage au sein de leurs établissements. La seule chose que l'inspecteur Albanel reproche à Costco, c'est de travailler avec des traîtres. Dans le bureau voisin, soutient l'enquêteur, Samuel et Raymond sont en train de tout mettre sur son dos. Un dos qu'ils trouvent aussi vaste que le postérieur de sa grande sœur

- Me prends-tu pour un poisson, Yo ?
- Ça, c'est le nom de ton nouveau chimiste, fait le policier, affichant un large sourire et tendant un bout de papier froissé à Costco. Ça, c'est l'adresse de ton nouveau laboratoire de drogues de synthèse dans Greenfield Park, ajoute-t-il en lui glissant une seconde note écrite à la main. Avec combien de personnes fiables tu partages tes secrets au juste, mon p'tit Wilmer ? 
- Fuck ! 
- Mets-en, fuck. Tes empreintes sont partout dans le bungalow, mon gars. Ça vient de qui l'idée d'installer des pièges carrément mortels partout dans cabane, avez-vous pensez aux pompiers ou aux ambulanciers ? Là, on a un agent de vingt-cinq ans, marié ça fait pas dix mois, avec un harpon planté dans le front. Un harpon en plein front, Saint-Sacrement ! Je sais même pas où ça s'achète, ces affaires-là. On dit quoi à sa femme enceinte de jumeaux, nous autres ? 

La porte du local s'ouvre brusquement. Le commandant Bilodeau est rouge tomate, la veine frontale gonflée, l'épaule droite qui tressaute, la bave aux coins des lèvres. Il joue bien la comédie ou il est réellement fou à lier. 

- C'est lui ça, Wilmer ? Mon hostie d'cave à marde ! J'ai deux de mes hommes s'a table d'opération pis une ado au centre antipoison. Tu déballes ton sac dretou j'perds mon job pour strangulation prohibée des suspects en cours d'interrogation. Laisse-moi tout seul avec, Alain. Pis, barre la porte en sortant. 
- J'peux pas vous laisser faire ça, Commandant. Vous êtes à trois mois de la retraite. 
- Dehors ! 

La démence feintée du chef de quartier porte fruit à moitié. La police de Longueuil ne saura jamais la provenance des stupéfiants, mais Bilodeau obtient de Wilmer toutes les informations nécessaires pour mettre la main sur un certain monsieur B. L'entrepôt du marchand d'armes de haute technologie qui inquiète les autorités depuis bientôt trois ans se trouve sur la rue Beaubien à Montréal, au sous-sol du salon funéraire Passage Légitime. Ce monsieur B., un criminel international énigmatique réputé insaisissable, semble utiliser le territoire Mohawk d'Akwesasne, à cheval sur l'Ontario, le Québec et l'État de New York, comme poste frontière personnel pour assurer le passage de ses pétards de luxe entre les deux pays. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  


Friday, December 27, 2013

chapitre 17c 
(Le Pasteur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


17c 
Le Pasteur 

Le révérend Sylvestre Lamisère a pratiquement volé tout le contenu des coffres de la congrégation avant de s'évanouir dans la nature, y compris les huit cent mille dollars qu'il disait rester dans le fond de sécurité de la New Golgotha Baptist Church. Ses fréquentes visites aux casinos d'Atlantic City servaient vraisemblablement à blanchir l'argent qu'il prélevait systématiquement des comptes bancaires de l'association religieuse. L'enquête et sa conclusion se sont avérées élémentaires, comme si le pasteur voulait être pris la main dans le sac. Il aura suffi d'une seule et simple visite à un guichet automatique du quartier afin d'obtenir un relevé de l'historique des récentes transactions effectuées par Sylvestre Lamisère pour monter un dossier et constituer une preuve indubitable. Le bureau du procureur général a été avisé. Les doyens de la communauté se sont réunis dans le temple de Camden afin de digérer la nouvelle entre frères. 

- Nous aurions dû réagir plus fermement, dès les premières allégations d'inconduites sexuelles dirigées contre Sylvestre, soutient Freddy Odelin, même si ces gens ont plus tard avoué avoir été payés pour porter ces fausses accusations. 
- Je me suis entretenu avec sa fille, annonce Dudley, elle aussi a été victime d'intimidation. Un pendard anonyme et parfaitement illettré lui a fait parvenir un courriel la sommant de quitter Haïti ou d'être incendiée sur-le-champ avec l'édifice abritant son ONG. Vous connaissez tous le tempérament d'Immaculée Lamisère. Elle a répondu à son expéditeur analphabète qu'il fallait mieux s'activer et passer à l'acte pendant qu'elle manquait de munitions pour le recevoir. Immaculée m'a aussi prié de vous rassurer et de dire à son père, dès que j'en aurais la chance, de ne surtout pas s'inquiéter pour elle. Malgré les apparences, et elle a insisté sur ce point, Jésus le Christ Sauveur et le chargé de projet, Moïse Berri, jouent tous les deux pour son équipe. Toutes ces épreuves et tribulations ont un sens défini et une raison d'être. Immaculée m'expliquait comment elle allait remettre les pendules à l'heure et prendre plaisir à tordre le cou de quiconque l'empêcherait de remplir sa mission pour le Seigneur, lorsque j'ai entendu une grande clameur suivie d'une série d'explosions derrière elle. Immaculée a soudain crié : 
« Bon Dieu, je n'en crois pas mes yeux. Ces imbéciles viennent de faire sauter la centrale électrique ! » Puis la communication a été coupée. 
- Le révérend n'aurait pas dû fuir ainsi sans laisser de traces, regrette Achille-Hector, cela l'isole et le rend beaucoup plus vulnérable. Nous devons retrouver Sylvestre sans tarder, mes chers amis, car avec autant d'argent en liquide entre ses mains, sa vie risque d'être menacée à tout moment. 
- T'es pas supposé t'envoler pour Chicago au secours de ton grand frère ? 
- Ulysse-Hercule se débrouillera bien tout seul. Je ne l'ai pas choisi comme parent, le révérend Sylvestre Lamisère, si. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 17b 
(Le Délateur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


17b 
Le Délateur 

Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime a passé une nuit blanche, enfermé dans une cellule humide et surpeuplée du poste de Harwood Heights, une pièce réservée aux détenus difficiles et au cas psychiatriques. Deux de ses compagnons de tôle ont ronflé en canon toute la nuit, ne s'interrompant que pour tousser ou bafouiller quelques mots sans suites. Un autre prisonnier en manque de smack a continuellement fait grincer les ressorts de son lit en changeant constamment de position. Trois autres habitués de la vie nocturne, qui avaient pourtant roupillé toute la journée, ont bêtement attendu l'obscurité avant de se mettre à raconter chacun leur tour, et avec une certaine fierté, les hauts faits de leur passé criminel bourré de bobards et de vantardises. Un dernier taulard s'est gratté les coudes jusqu'au sang en poussant des gémissements de douleur et de plaisir. 

L'aîné des Légitime croit fermement qu'il ne survivra pas à cette impasse. Il croit voir une couche de saleté accumulée sur son corps depuis hier monter vers sa gorge dans le but de l'étrangler. Il sent sa propre sueur corroder sa peau. Ulysse-Hercule ne peut plus regarder ses mains qu'il juge trop souillées, peut-être même porteuse de la bactérie mangeuse de chair à l'heure qu'il est. Son regard demeure fixé vers le sol. Un sentiment de honte indescriptible l'envahit. Il évite son propre reflet. Une larme s'échappe quand on lui passe les menottes aux pieds. Le transfert vers la prison de Cook County est amorcé. 

Je vaux soixante-quatre millions de dollars, se dit Ulysse-Hercule. Quand la reconstruction de Mizérikod sera terminée, suivant l'article 12 de la clause 7 du testament de mon père, j'en vaudrai le quadruple. N'y a-t-il donc aucune justice pour les riches dans cette Amérique en chute libre ? 

L'autobus dégage une odeur rance. Le chauffeur et les deux gardiens ressemblent à des membres du Klan qui anticipent le départ des témoins pour se débarrasser de leur masque et passer à l'action, cordes et cravaches en main. Le prisonnier siégeant à la droite d'Ulysse-Hercule lui ordonne de changer de place avec lui. Il exige d'être près de la fenêtre pour des raisons socio-émotionnelles. L'aîné des Légitime n'a rien saisi des explications de l'individu. Il toise l'homme sans broncher d'un regard complètement vide. Ulysse-Hercule a l'impression de voir les molécules de mauvaise haleine de son voisin flotter dans l'air et se diriger tout droit vers ses narines. Il s'efforce maladroitement de souffler sur les germes et même d'éternuer. Rien n'est éjecté. Il panique. C'est l'hypochondrie psychotique aigu. 

- Ne me parlez plus, ordonne fermement Ulysse-Hercule en anglais. 
- Tu m'diras pas quoi faire, le mouchard. Les vermines de ton espèce me servent de papier-cul quand j'ai la diarrhée. 
- Gardes ! 
- Ferme ta saloperie de gueule, le bamboula. Eux non plus blairent pas les délateurs de merde. 
- Je suis pas un informateur, monsieur, si c'est ce que vous insinuez. Vous vous trompez de personne. gardez vos distances avec moi. J'ai la lèpre. Je vous paierai grassement pour me laisser tranquille, dès que j'aurai parlé à mon vrai avocat. 
- Tu vois ce tatouage ? fait le prévenu en remontant vivement le manche de sa chemise. Ça dit Lethal Irish, Joliet, Illinois, rajoute-t-il en chuchotant. J'sais pas ce qui fait de toi une cible remplie de privilèges, mais c'est indiqué dans mon contrat que je dois te nommer le commanditaire de ta mise à mort et noter ta réaction. Regarde-moi dans les yeux. Je suis déjà payé pour te faire la peau par D.P. Carrigan. 
- Mais je ne connais aucune Debbie Kerrigan, monsieur, pourquoi elle m'en voudrait autant ? 
- Pas Debbie, espèce de babouin de montagnes, D.P. D.P. Carrigan, le filleul mi-sadique et mi-vicieux de K.Q. O'Reilly. Ça te dit toujours rien, le charbonné ? 
- Un employé à moi… commence Ulysse-Hercule Légitime avant de se rétracter. Oubliez ce que je viens de dire, d'accord ? Cette conversation me rend terriblement inconfortable. Gardes ! Changez-moi de place sur-le-champ ! Cet homme menace ouvertement de me tuer. 
- Calme-toi, l'indic. Faudrait surtout pas que les Irlandais de Cook County apprennent que t'as tellement usé de violence sur la fille de O'Reilly qu'elle en a perdu son bébé dans les toilettes d'un McDonald's de La Grange. 
- Mais c'est complètement faux ! 
- Tu diras tout ça ce soir au manche à balai dans les douches... Debbie. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda