Tuesday, December 31, 2013

chapitre 17h 
(L'Infarctus) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



17h 
L'Infarctus 

Edmondine Belhumeur est de très mauvais poil. Elle ressent des bouffées de chaleur et transpire excessivement. Ses étourdissements lui font croire que sa tension artérielle et son glucose ont chuté en deçà de leurs limites normales. Edmondine vient de traverser le Flager Memorial Bridge à bord d'un taxi crotté et sans air climatisé, coincée entre son employé de maison, Guillermo, et un conseiller juridique recruté à la va-vite devant un bureau de chômage de Little Havana. Ce dernier a accepté de travailler pour Edmondine contre un collier en perles noires de Tahiti. 

L'épouse d'Ulysse-Hercule Légitime s'amène sur Seagate Road à Palm Beach pour régler ses comptes et confirmer sa nouvelle situation financière à sa belle-mère. Car tel que stipulé dans la clause douze de son entente prénuptiale, l'adultère constitue une raison valable pour obtenir le divorce et bénéficier de la moitié des avoirs du couple dans le cadre d'un éventuel partage matrimonial, cela devant n'importe quelle cour de justice des États-Unis. Or, selon les informations récemment obtenues au téléphone par Edmondine Belhumeur, de la part d'Eudoxie Angélique Légitime, son mari la trompait depuis fort longtemps et menait au grand jour une double vie active et sans aucun compromis. Guillermo se trouve désormais dans une situation plutôt inconfortable, car le domestique mexicain d'Edmondine Belhumeur était au fait des activités extraconjugales d'Ulysse-Hercule Légitime depuis au moins vingt ans. Il recevait même une prime spéciale de son patron pour garder le silence et les yeux clos. Afin de démontrer sa neutralité dans cette affaire de mœurs, Guillermo a insisté pour payer les billets d'avions de Chicago pour Miami. Il évitait ainsi à sa patronne multimillionnaire de perdre la face en se résignant à lui demander un prêt personnel. 

Eudoxie-Angélique Légitime, son jardinier, Alejandro et son reptile de compagnie, monsieur Norbert, prennent un bain de soleil autour de la piscine, une cruche de verre remplie de sangria à portée de mains, le joint du midi allumé, un transistor antique crachant du roots reggae. Edmondine Belhumeur surgit des buissons en douceur, telle une panthère. Guillermo et l'homme de loi sans emploi restent plantés derrière elle, manifestement gênés et désolés. Grossièrement, les intentions d'Edmondine se résument à montrer que les infidélités d'Ulysse-Hercule ne l'affectent guère, qu'elle en a plus qu'assez de cette famille de fous, et qu'elle ne doit absolument rien à personne. Mais, face à l'impassibilité glaciale et le regard plein de condescendance de sa belle-doche, qui continue de siroter son drink et de fumer son cannabis avec un sourire hypocrite, Edmondine décide de beurrer un peu plus épais. Elle rajoute quelques accusations sans fondement et des propos hautement diffamatoires au sujet de son mari dans le but évident de blesser ou, du moins, de faire réagir la vieille dame. Ainsi, en plus de déclarer avoir marié une mauviette et un voleur, Edmondine Belhumeur ajoute que tous les membres de cette famille de fous lui lèvent le cœur, en commençant par son névrosé d'époux impuissant, radin, lâche et menteur. 

Combien de secrets un clan familial peut-il maintenir sous le tapis humide de la cave à l'abri du vent ? questionne-t-elle. Edmondine amorce ensuite une longue série de dénonciations. Elle débute en dévoilant l'implication directe d'Ulysse-Hercule dans le conseil d'administration du Chicago Outfit ; ses relations plus que douteuses avec William-Anne Dumortier, alias Willy Bossal, pratiquement le propriétaire de l'Île de la Gônave ; le système de pots-de-vin mis en place par son bandit de mari afin de contrôler les ports de Miragoâne et de Petit-Goâve, ainsi que sa main mise sur les rouages du dédouanement dans ces deux localités. Et que dire d'Achille-Hector et de son jeu d'acteur ? poursuit Edmondine Belhumeur avec hargne. Le petit frère d'Ulysse-Hercule n'est-il pas au fond aussi athée que Bertrand Russell et un fervent admirateur de Richard Dawkins ? Ulysse-Hercule brade des voitures qu'il ne conduirait pas lui-même ; Achille-Hector est pareil, car il vend du Jésus Vous Aime qu'il croit fermement inventé de toutes pièces par les mêmes capitalistes qui ont enfanté le Père Noël pour faire rouler l'économie. Pedro Francisco Maria Alvarez a gagné une somme phénoménale à la loterie. Achille-Hector a posé ses pattes de veuves noires sur ce pauvre bougre. Cet homme réside maintenant dans une baraque moisie dans une vieille plantation de cannes à sucre de Dajabón, en République Dominicaine. Qui en est le propriétaire ? Arcadio Enrique Jesus Mendes, un associé d'Ulysse-Hercule qui exporte ses automobiles volées vers le Moyen-Orient. À noter que ce monsieur Mendes est aussi l'actionnaire principal de l'entreprise de fabrication de cercueils du buveur de sang dénommé Déodas-Démosthène Légitime, le beau-frère de madame. Quelqu'un peut-il expliquer pourquoi un ancien trafiquant de drogue de Ciudad Juárez, figurant toujours dans le top dix des fugitifs recherchés par le DEA, recyclé supposément en sucrier, s'intéresse tellement à l'import-export de coffres mortuaires artisanaux asymétriques gauchement fabriqués ? Achille-Hector vante constamment les réussites académiques de ses filles. Si elles ont autant de succès, qu'est-ce qui pousse Frédeline à travailler après ses cours d'anatomie comme effeuilleuse dans des bars miteux ? Comment expliquer les deux tentatives de suicides de Delcine ? Serait-ce pour échapper au contrôle de ce père qui veut faire d'elle une juriste, quand elle rêve depuis sa tendre enfance d'élever des chevaux, des chiens, de la volaille et des bovins sur une ferme collectiviste ? Jeanne d'Arc-Victoria Légitime est arrivé à West Hollywood avec une valise pleine de rêves et juste assez de fonds pour survivre une saison. Après s'être alliée au redoutable clan des Grosbois, ses affaires ont miraculeusement démarré. Elle possède désormais un des plus gros studio de Santa Monica et trois tours d'habitation résidentielle dans Marina Del Rey. Se fiancer au président national des Filthy Cobras a dû lui ouvrir bien des portes normalement fermées, suppose Edmondine. Avoir des projets de mariage avec le fils du plus grand blanchisseur d'argent de New York facilite sûrement l'obtention de contrats intéressants. N'oublions surtout pas oncle Quick, monsieur mille compagnies à numéros. Tout le monde sait que le financier de Boston travaille en étroite collaboration avec la Bratva de Kaliningrad et les barons du Chihuahua. Les camorristes marseillais le surnomment Javex, tellement il nettoie bien leurs activités. Mais le gala des exécrables peut-il se dérouler en l'absence de Léviathan en personne ? s'interroge Edmondine en gesticulant comme une personne possédée. Déodas-Démosthène Légitime est cette créature maléfique qui a vendu au plus offrant, des armes rejetées par l'armée américaine, pour cause de défectuosité, afin d'alimenter plusieurs conflits impopulaires, notamment au Libéria, en Sierra-Leone, au Rwanda, dans l'état du Darfour, en Bosnie et en Tchétchénie. Si sa fille unique a décidé d'affronter l'Himalaya sans préparation, c'était seulement pour essayer d'attirer l'attention de son père afin de lui rappeler son existence. Il s'agissait en fait d'un appel à l'aide. Depuis la sortie du placard d'Evelyne-Laure, plus personne dans cette sacrée famille de débiles n'osait lui adresser la parole de peur de mal paraître devant les membres de leurs clubs privés et de ces innombrables hypocrites de la haute société. Pauvre Evelyne, comme si tout d'un coup, tout son être se réduisait à son orientation sexuelle. 

- Je vous accuse, vous, les Légitime, de la mort de cette jeune femme à l'avenir prometteur. Je vais remplir les papiers de divorce dès mon retour à Chicago. Je vais vous prouver, espèce de vieille peau, que je vaux beaucoup plus que vous. Votre incapable de fils va se retrouver à la rue quand j'en aurai terminé avec lui. 
- Vous n'aviez pas besoin de parcourir autant de kilomètres, vous savez ? fait posément la vieille dame. Un simple coup de téléphone aurait amplement suffit. 
- Je voulais vous regardez droit dans les yeux en vous dévoilant les détails du partage de la communauté de biens entre Ulysse et moi. Je voulais entendre votre cœur se briser à l'idée que je devienne plus riche que vous, vous qui me méprisez. 
- Vous n'avez pas répandu votre sale venin sur mon défunt mari ou sur moi, prendrez-vous un verre ou un peu de marijuana pour raviver votre mémoire ? 
- Vingt-six fois ! c'est le nombre de fois que je vous ai vu en vingt ans. Je n'ai rien à dire sur vous parce que vous êtes une inconnue pour moi. Je ne sais rien de vous. 
- Disons que je suis aussi prévoyante que mon petit Hercule, ma chère. Après le prononcé final du divorce, vous obtiendrez un seau, une brosse et du savon à volonté pour nettoyer les écuries d'Augias à votre rythme. Voyez-vous, ma chère, à part ses vêtements, Ulysse-Hercule n'a presque rien de valeur à son nom. Vous ai-je mentionné qu'il a aussi trois beaux enfants avec sa maîtresse ? Toute sa fortune est légalement en leur nom. 

Edmondine Belhumeur ressent soudain une forte pression dans la poitrine. Elle se dit d'abord que c'est l'émotion, que cette foutue crampe va passer. Elle se concentre entièrement sur sa haine profonde de la doyenne de la famille et sur ce qu'elle vient de lui apprendre. L'inconfort thoracique persiste, la douleur s'accentue. Cette sorcière vient de faire entrer mon cœur en fibrillation, déduit Edmondine Belhumeur. Si je peux m'approcher un peu plus d'elle et placer mes mains autour de son cou, nous serons quittes. Le bord de la piscine est glissant. Edmondine Belhumeur se retrouve soudain à l'eau dans la partie creuse. Cet incident pour le moins cocasse provoque tout d'abord des rires. Tout le monde regarde la femme en colère se débattre une bonne minute, puis la voit tranquillement descendre vers le fond, les yeux écarquillés, la main droite posée sous le sein gauche, la bouche ouverte comme pour dire, oh ! On fronce alors les sourcils et on se met sur le mode panique et décision. Comme la plupart des gens nés à deux pas de la mer, Edmondine ne semble pas savoir nager. Elle est en train de mourir sous leurs yeux. Guillermo voudrait bien plonger pour sauver sa patronne, mais il s'imagine la une du journal de Palm Beach : un héros sans papiers, entré au pays il y a vingt ans à l'aide d'une catapulte, sauve de la noyade une femme activement recherchée par le fisc. Alejandro vient de payer 185 dollars pour son spécial manucure et pédicure avec motifs yin-yang sur les gros orteils. Son problème est que madame Huang ne rembourse pas. Le conseiller juridique se souvient de la raison pour laquelle il ne peut pas travailler dans les états de Caroline du Sud, de Georgie et de Floride. Les trois hommes hésitent donc à se mouiller. Eudoxie-Angélique Légitime éteint son joint en pensant aux conséquences néfastes que pourraient avoir une mort suspecte sur le réajustement de sa prime d'assurance pour l'année prochaine. 

- Je dois bien être la seule grand-mère de Palm Beach à se voir forcée de mettre en pratique les cours de RCR du docteur Stewart, se plaint-elle, avant de sauter à l'eau. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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