Friday, November 29, 2013

chapitre 12a 
(La Caution) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


12a 
La Caution 

Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime fait les cent pas au fond d'une salle mal éclairée et pauvrement meublée du poste de police de Harwood Heights, au nord de Chicago. Son avocat étant en vacance sur l'île de Grand Cayman, dans la mer des Caraïbes, Ulysse-Hercule attend l'arrivée d'un stagiaire mandaté par la firme Koenig, Blake, Stetson and Sons pour le sortir de ce cauchemar éveillé dans les plus brefs délais. L'aîné des Légitime est visiblement ébranlé et extrêmement tendu. Personne ne semble comprendre qu'il a besoin de récurer certains objets avant de pouvoir les toucher. L'homme d'affaire a du mal à concevoir qu'il est le seul à réaliser que les germes ont un plan bien déterminé pour accomplir leur sombre dessein, soit l'éradication totale de la race humaine. Lorsque cet officier insouciant a annoncé à Ulysse-Hercule sur un ton moqueur qu'il dormirait probablement dans sa cellule, bien embobeliné dans ces draps d'origine suspecte qu'il tenait à distance, ou qu'il serait transféré à la prison d'état de Cook County, en compagnie de ces criminels malotrus empestant la cigarette, l'alcool et la rue, Ulysse-Hercule a brièvement cessé de respirer. Mais à force d'insister sur son statut de businessman connecté et sur ses liens d'amitié avec le maire de la ville, Ulysse-Hercule a eu droit à un second coup de téléphone. Connaissant la faiblesse et les intérêts de l'appareil judiciaire pour les cautions en espèces, il est finalement parvenu à parler avec Bérénice, la mère de ses trois enfants, à son amante occasionnelle de Frankfort Square ainsi qu'à son frère cadet. 
Achille-Hector Donduciel Légitime était la seule âme capable de dépanner financièrement Ulysse en ce moment difficile. La conversation a hélas rapidement dérapé en raison de leur ego maladif et gonflé. 

- Trouve Amaury Quick pour moi, Achille, ça urge ! Ce vieux radin a sûrement de l'argent caché quelque part entre deux murs ou dans un matelas, bien à l'abri des ordinateurs et des contrôleurs de l'état. 

- Pourquoi tu ne demandes pas à ta femme de te secourir ? Edmondine vend un seul de ses bijoux et tu es un homme libre. 
- Ce serait plusieurs bijoux, mon petit frérot. Et je lui devrais techniquement une faveur par la suite. Cela n'est pas envisageable dans le monde où je vis. Je ne veux rien devoir à cette vipère. 
- Il s'agit de ton épouse, Ulysse. 
- Uniquement sur papier. 
- Alors, bazarde un de tes jouets pour adulte hébété. Tu n'es jamais allé pêcher avec le Bayliner que tu t'es procuré sur eBay. Tu collectionnes des Triumph et des Harley, mais t'as même pas de permis pour la conduite à moto. Tu es à craindre, Herco. Tonton Quick te croit fou à lier très serré avec de la laine d'acier. Il ne te prêtera pas un centime sans un acte notarié. Le vieux se souvient encore du ticket que tu ne lui as jamais remboursé pour le tout premier spectacle de Celine at the Cæsars. Écoute, j'ai quelques dollars et une poignée d'euros dans mon coffre, mais je dois être prudent. Comment savoir dans combien de temps ma situation économique actuelle va se régulariser ? Imagine un instant qu'un arnaqueur professionnel à la Bernie Madoff ait décidé de plumer notre fortune familiale jusqu’au dernier sou, et que la Justice prenne des années pour faire la lumière et nous faire indemniser ? 
- Le juge exige cent mille dollars et mon passeport, rien de moins. 
- C'est un montant exagéré pour une caution. Il n'y a pas eu mort d'homme à ce que je sache. Je comprendrais si tu avais détourné un avion ou envoyé une lettre bourrée d'anthrax au Congrès. C'est à n'y rien comprendre. Même riches, ces enfoirés nous rappelle à chaque jour que nous sommes Noirs et que la Justice est Blanche. Je peux t'avancer trente mille dollars, Ulysse, pas un rond de plus. Je ne m'attends même pas à les revoir, prends ça comme une donation. 
- Tu ne saisis pas, Achille. Y me faut cent mille balles sur le champ ou mon cul devient un manège public dans très peu de temps. Même si je sors vivant de la prison de Cook County, ces brutes vont m'enlever tout ce qui me reste de dignité. Ils vont sûrement me battre, me ridiculiser et m'appeler Shirley. Ce n'est pas là le destin d'un descendant de Sixte-Osmer Légitime.  
- N'exagère pas, Ulysse, t'as vu trop de films de série B. Dans la réalité, Y a des gardiens pour maintenir l'ordre et des mesures comme l'isolement pour prévenir les débordements. 
- T'as vu ? Tu crois tout savoir ! Combien de fois t'as été en taule, Achille ? Arrête de réfléchir en égoïste fini. Ça s'appelle avoir de l'empathie, le frérot, mets-toi à ma place. Viol ou pas, violence ou non, juste le fait que je ne puisse pas me laver comme je l'entends va directement contribuer à ma mort. 
- J'ai trente mille et des poussières, Ulysse. Tu trouveras bien un moyen pour réunir le reste avec tes nombreux contacts dans le monde des affaires. Mais ne va pas essayer d'empaumer ta petite sœur. Vicky évalue en ce moment son pouvoir d'achat à cent dollars, plus sa collection de timbres. Il te reste donc Maman. La Mère accumule des conserves dans sa cave pour la saison des cyclones, elle empile donc inévitablement de l'argent liquide en cas de sécheresse. 
- Mémé me tape sur les nerfs, tu l'sais. Elle prend toujours la parole de ma corniaude de femme pour de l'or et ça me met hors de moi. 
- Balivernes ! Arrête de fabuler, Ulysse, la Mère te défend toujours becs et ongles contre Edmondine. 
- De toute façon, Mémé est rendue complètement sénile. Elle va penser qu'on m'a enfermé parce que j'ai mal agi avec ma folle. 
- Tu dérailles encore. Je viens de lui parler. Maman est plus que réveillée. Si tu lui téléphonais plus que deux fois par année, tu verrais comme elle est lucide, alerte et dessalée. 
- Si tu ne me sors pas de ce pétrin, Achille, nous ne sommes plus frères. 
- T'es pas correct, Ulysse. Tout le monde en a marre de ta propension au chantage de bas niveau. 
- Ah ouais, parce que tu m'es supérieur tout d'un coup ? Depuis quand, allez, tiens-moi informé ? 
- J'ai pas dit ça dans ce sens-là. 
- Eh bien, éclaire-moi, le frérot, il semble que je sois ben trop bêta pour comprendre tes différents degrés de langage. C'est ta femme qui t'a dit de me laisser crever ? Elle veut que je me fasse empaler sur un tuyau de douche pour se venger de ma conduite à l'Action de Grâce, l'automne passé ? 
- De quoi tu parles, espèce de… 
- Dis-le, le frérot, espèce de quoi ? Monsieur, je suis bien trop parfait pour perdre mon temps avec les problèmes du peuple. Sauf que le peuple, des fois, Achille, c'est sa propre famille ! Tu m'entends, négro ? 
- Je vais raccrocher maintenant, Ulysse, tu commences à être incohérent. Négro, t'as vraiment dit négro ? Pour moi, c'est ton sucre qui chute en bas de zéro. 
- Raccroche, et je viens personnellement te servir une demi-douzaine de baffes durant ton prochain sermon devant ta bande d'arriérés qui te prend pour Élie comme témoins. Et quand j'y pense, fait Ulysse-Hercule en adoucissant soudainement la voix, il suffirait de demander à chacun des fidèles de ton église de mettre la main dans leur bourse pour régler mon problème. Combien ils sont déjà ? 
- … 
- Achille ? Achille-Hector !

Le stagiaire envoyé en remplacement de l'avocat d'Ulysse-Hercule par la firme Koenig, Blake, Stetson and Sons se pointe enfin. L'homme de loi est un gringalet aux cheveux rebelles avec des lunettes Rodenstock, des taches de rousseurs et une mauvaise dentition. Ulysse-Hercule dévisage le jeune homme et parvient rapidement à la conclusion que ce blanc-bec est un incompétent bourré de caféine et d'amphétamines. Une odeur de saucisse polonaise émane de sa peau et il a de la mayonnaise séché sur le col de sa chemise. Sans le complet britannique taillé sur mesure, la montre Rolex et l'alliance à son annulaire, pense Ulysse-Hercule, ce morveux qui combat encore l'acné juvénile a l'air d'un surveillant puceau de la piscine municipale. 


- Are you old enough to vote ? lui demande Ulysse-Hercule sur un ton fielleux. 
- Arthur Shane Thibodaux, pour vous servir, monsieur Légitime. Vous pouvez me parler en français. Le nombre de solstices que j'ai célébrés tout nu sur le peyotl à Stonehenge n'a aucune importance. Hé ! hé ! hé ! je blague, tss-tss, un clin d'œil sur vos charges. Ce qui compte vraiment, c'est que je sois le meilleur. The best you can test. Mon français est couci-couça, mais assez bon pour vous. Je suis natif de Church Point, Louisiana, Cajun côté paternel, Chitimacha côté maternel. J'ai le mandat de vous représenter en l'absence d'Alistair Stetson. Et c'est exactement ce que je vais faire. Vous êtes entre bonnes mains avec moi. Mon background est solide. Solid like a rock. J'ai fait mon droit à Yale, mon MBA à Stanford, le doctorat en commerce vient de Dartmouth et je suis professeur associé à Cornell. C'est plus fort que moi, j'adore voyager. Mais assez parlé de moi. C'est un défaut. Je travaille dessus. Parlons de vous. Soyons bref, vous êtes in deep shit, monsieur Légitime. La conduite sous l'effet de la drogue, no problem, votre femme a sans doute une prescription. Nous expliquerons au juge que c'est votre butler qui a servi d'intermédiaire. Ce Guillermo, la dernière personne à avoir manipulé cette substance, est-il un citoyen américain ? J'en doute, alors le juge en doutera aussi. Vous vous en sortirez avec une amende. Un chèque pour un organisme qui aide les junkies, tada ! vous devenez un state hero. La driver de l'autobus qui dit que vous avez essayé de la renverser a un dossier épais comme un burger de Chez Frankies. Elle accumule les poursuites en Illinois, en Iowa et en Indiana depuis dix ans. Toutes les compagnies d'assurances de la région des Grands Lacs ont sa photo dans leur office. Ça devrait tomber comme un château de cartes au centre d'une tornade. 
- Je peux donc rentrer chez moi ? 
- Vous oubliez le revolver. 
- Le revolver ? Ah, oui, il appartient à mon directeur des achats. Mes empreintes ne sont pas dessus. Je vous jure que je ne m'en suis pas servi. 
- Le State Attorney soutient que ce gun a été utilisé lors d'un cambriolage près de Forest Park le mois dernier. Ils en ont parlé aux nouvelles sur WBBM. Un gardien de sécurité a été blessé. C'est sérieux et surtout très grave. Dickie Parsons, does it ring a bell ? Il s'agit d'un vétéran populaire et très apprécié dans la communauté. Le baseball des ligues mineures et l'hôpital Shriners pour enfants, c'est pratiquement lui, leur colonne vertébrale. 
- Est-ce que ça veut dire que je vais devoir poireauter encore longtemps ici ? 
- Avez-vous amassé la somme requise pour bail out
- Demandez à votre patron de m'avancer cette somme. Tobias Koenig et Spencer Blake sont des partenaires d'affaires de longue date. Ils connaissent ma valeur en capital. 
- Vous faites partie de nos clients privilégiés, monsieur Légitime, j'ai eu un briefing sur votre importance. Le cabinet se fera un plaisir de vous aider. Don't you worry anymore, Sir. Nous allons monter une défense du tonnerre. Tout sera réglé lundi matin au plus tard. 
- Vous êtes malade ? explose Ulysse-Hercule. Vous me voyez, moi, Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime, m'étendre sur ces grabats remplis d'acariens et de punaises gros comme mon poing durant toute la fin de semaine ? Il est hors de question que je prenne ma douche dans le même espace que ces animaux de ferme. Y a des maladies qui s'attrapent par les pieds, vous savez ? Ces sauvages mangent avec leurs doigts. Ils lichent leurs assiettes et boivent l'eau du robinet, la bouche collée au bec. Ils sont pleins de vers dans les intestins, vous devriez sentir leurs flatulences. Horrible ! Les mouches tombent et meurent. Vous vous demandez si une mouffette bourrée de plaies purulentes n'a pas été oubliée dans le fin fond de leur abdomen. Ces malpropres visent à côté de l'urinoir par exprès et ils ne se lavent jamais les mains. Mystère, la première chose que font ses chiens galeux quand y croisent votre regard, ben y vous montrent la patte, couverte de pisse et de matières fécales. Refusez poliment de leur serrer la poigne et ils vous déclarent agent double, un allié des gardiens. Vous clignez des yeux une seule fois et ils sont sept qui vous encerclent avec des ustensiles et des brosses à dents modifiées. Je veux sortir d'ici, tout de suite ! Y a pas de place pour la négociation. 
- Calm down now, Mr. Legitime.  Nous allons trouver une banque ouverte le samedi. J'irai moi-même chercher l'argent à la première heure demain. Le golf peut attendre. Je vous prêterais cet argent sur-le-champ si la succursale de mon institution bancaire était encore ouverte. 
- Je vais mourir si je reste ici ! crie Ulysse-Hercule en empoignant l'avocat au collet. Ils veulent me transférer à Cook County avant la tombée de la nuit. Ces fumiers me prennent pour un informateur. Vous n'avez rien remarqué de bizarre dans leur regard ? Ces malveillants vont me tuer s'ils ont tout le weekend pour s'exécuter. La chose est claire. Ça, c'est si je n'attrape pas la lèpre ou la peste bubonique entre temps. Je vous rapporte textuellement la menace que l'un de ces ignobles personnages m'a faite. Ce rossard a juré puis craché de m'inoculer la syphilis en me plantant un tournevis dans le rectum, dès que je m'assoupis. Le sommeil est un besoin vital, jeune homme ! Comprenez-vous mon dilemme ? 
- Guards
- Ferme ta sale gueule de faux preppie de marécages, espèce d'idiot inconscient de merde ! Sors-moi d'ici sur-le-champ ou je te déchire la jugulaire avec mes dents. Je vais sucer tout le fer contenu dans ton sang de cochon pour en fabriquer une dague et te poignarder avec la chose entre les deux yeux, connard de fils de pute à rabais. Aaaaargh !
- Guards ! hurle le stagiaire de 
la firme Koenig, Blake, Stetson and Sons en se débattant. Help ! My client is insane ! 



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Thursday, November 28, 2013

chapitre 11g 
(Le Bungalow) 

Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11g 
Le Bungalow 

Après avoir tourné en rond durant une bonne demi-heure dans les rues avoisinantes, Georgelina Vériquin et son ami Emerson arrivent enfin devant le domicile de Chuck à Saint-Basile. Emerson avait pourtant juré qu'il connaissait le secteur comme le fond de sa poche. Cette perte de temps inutile a ouvert la porte à une remise en question légitime qui a permis de mettre au jour des révélations plutôt inquiétantes. Emerson désire maintenant recevoir sa juste part du magot. Douze pour cent, a-t-il exigé, ou il repartait chez lui sur le pouce ou en autobus. 

La clé du bungalow est exactement où Chuck trois-Frères leur avait indiqué. Ce dernier a aussi prévenu sa petite sœur de suivre l'itinéraire vers son studio de musique à la lettre. La maison unifamiliale contient des traquenards dangereux, voire mortel, a-t-il averti. Derrière la mauvaise porte peut se trouver une carabine chargée, reliée à un fil à pêche pratiquement invisible. Des tapis à clous et de nombreux pièges pour petits et gros gibiers sont installés sous la moquette dans chaque pièce et sur le plancher de bois franc du couloir. L'odeur à l'intérieur de la piaule frôle l'insupportable. Plusieurs murs de la résidence sont détruits, le sol, immonde, et des blattes grosses comme des taons sillonnent les plafonds. 

C'est Emerson Fournier qui découvre le vieux siège de type La-Z-Boy en premier. Il pousse un cri strident, se met à réciter le Notre Père et détale en portant la main à sa bouche, comme s'il allait vomir. Georgelina comprend vite son malaise. Candy est assise sur le fauteuil délabré, immobile, décolorée, une seringue plantée dans l'avant-bras gauche. Emerson revient en titubant pour aviser Georgelina qu'elle ne doit toucher à rien et surtout faire une croix sur l'argent. Ils sont officiellement sur une scène de crime encore inconnue des autorités. Emerson décide qu'il prendra le volant pour le trajet du retour. Il supplie Georgelina de déguerpir au plus vite avec lui. Elle se dirige plutôt vers Candy, la larme à l'œil. Malgré les protestations d'Emerson, Georgelina Vériquin ne peut s'empêcher d'appeler une ambulance avec le téléphone de la résidence, question de faire la paix avec sa conscience. 

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chapitre 11f 
(L'Usurpateur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11f 
L'Usurpateur 

Pendant ce temps au club Kompa Lakay de Mizérikod, Jim Falafel et Jeff Sprinter planifient la prise de contrôle du village avec la complicité et le support de son premier magistrat, le maire Amédée Fleurinor. Jim Falafel tient en sa possession le très précieux Blackberry de Chuck trois-Frères, récupéré aux objets perdus de la populaire boîte de nuit contre une cravate en soie et une promesse de garder le silence. Le numéro de téléphone de Noémie Naud apparaît 78 fois sur la liste des appels entrants de l'appareil. Aux yeux de ces deux malfaiteurs, le contenu de la carte SIM de ce téléphone intelligent est d'une valeur inestimable, l'outil principal de leur accession à la tête de la pègre locale. Le maire Amédée Fleurinor a choisi de rencontrer Jim Falafel et Jeff Sprinter dans cet établissement hautement fréquenté afin de montrer au public que les criminels de la commune mangent bel et bien dans le creux de sa main. 

L'animateur Rico Mars est aussi gérant et copropriétaire du fameux cabaret. Il prépare le programme de fin de soirée sur des feuilles en carton recyclé. Une minute de silence sera consacré aux victimes du cyclone tropical Sandy avant la performance du groupe résident, une seconde sera dédiée durant l'entracte à la mémoire de Millionnaire, un habitué et gros dépensier de l'endroit, décédé, selon les informations de Vidal Gascon, responsable de la maintenance à la clinique Mission Baptiste du Calvaire et journaliste amateur employé à temps partiel au quotidien L'Hexagone, au cours d'une violente fusillade survenu en matinée. Devant et derrière le bar, DJ Évasion, aide-cuisinier, barman, comptable et second propriétaire du Kompa Lakay, s'occupe du ménage, de la sécurité des lieux et du service pour les rares clients du lounge bar en attendant l'arrivée du personnel de soir. Cet homme de petite taille est prompt à la colère et vachement imprévisible. DJ Évasion a notamment agressé plusieurs personnes avec des bouteilles de cola vides, des pieds de chaises en fonte et des tabourets en acier, simplement parce qu'ils refusaient de reconnaître que le terme nain est péjoratif. En époussetant par ici et par là, il remarque qu'à fois qu'il s'approche de la table du trio, la conversation en langue française s'estompe instantanément. Fouinard comme un raton, Évasion finit par s'installer sur une chaise haute à proximité du maire ; un apéro, un cigare éteint et une copie du journal local entre les mains. Connaissant très bien le tempérament impulsif de DJ Évasion, mais le sachant aussi incapable de déchiffrer le français avec la moindre petite once de joual, Jeff Sprinter poursuit la discussion en baissant le ton et en adoptant un accent proche du gaspésien. Il abuse du double sens et inverse l'ordre syntaxique des mots dans presque chaque phrase afin de confondre encore plus l'espion maladroit campé à deux pas. 


Ce que Jeff Sprinter communique au maire Amédée Fleurinor est énormément troublant : une guerre totale éclatera cette nuit dans Mizérikod. Dans quelques heures à peine, Chuck Trois-Frères sera convaincu que Jones Brooklyn a causé la mort de sa protégée, Noémie Naud, et volé l'argent qui devait lui permettre de retourner au Québec. Cela devrait amplement suffire pour le rendre complètement marteau selon Sprinter. Les armes pullulent dans tous les recoins de la ville, du couteau à lame rétractable au fusil d'assaut, du marteau électrique sans fil au lance-roquettes de fabrication britannique. Personne ne verra rien venir, car toute la commune sera en mouvement. C'est en effet le Jour des Morts, la Fête des Guédés, nul ne trouvera étrange qu'il y ait autant de monde dans les rues et dans les environs du cimetière. Les belligérants choisissent l'un des trois camps à l'heure qu'il est, fait savoir Jim Falafel. Les Duvaliéristes préparent leur retour au pouvoir dans les mornes au sud, les Aristidistes occupent le nord et le bord de mer, les Martellistes contrôlent le centre. Les Anarchistes, les Communistes, les Extrémistes et les Socialistes Utopiques se mêlent déjà aux trois autres factions avec la ferme intention de se joindre à l'équipe gagnante. 

D'après Jeff Sprinter, les gens ordinaires décamperont sans réfléchir dès la première étincelle. Ils partiront sans vivres, sans culottes et sans brosses à dents. Après le déclenchement du chaos, les habitants plus téméraires déserteront d'eux-mêmes la cité, ce qui facilitera les procédures d'occupation et leur expropriation définitive du bourg, tel que désiré par le maire et les grandes pétrolières. Si le Québécois qui est supposé venir à Mizérikod pour faire un travail de contrôleur général, combattre la corruption et remettre de l'ordre dans les affaires publiques, possède la moitié de son bon sens, il ne mettra même pas les pieds dans le village voisin. Mais pour ce qui est de prévenir un bain de sang, prévient Jim Falafel avec un accent proche du madelinot, rien n'est plus impossible à prévoir. Les multinationales veulent protéger leur image, proteste le maire. Même si elles ont la réputation d'être outrageusement immorales, les actionnaires de ces compagnies demeurent des humains avec un cœur, une morale et des sentiments. Les citoyens effrayés et en exode n'auront rien à craindre, soutient Jim Falafel. Pour ce qui est des matérialistes attachés à leur propriété et aux biens temporels qui ne voudront pas lever le pied, eh bien malheur à eux, l'attachement aux choses inanimées de ce foutu monde est leur problème, pas le nôtre. 

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Tuesday, November 26, 2013

chapitre 11e 
(L'Embuscade) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11e 
L'Embuscade 

Non loin de là, dans la ville de Longueuil, toujours sur la Rive-Sud de Montréal, à quelques kilomètres du motel de Châteauguay, où Hilaire Vériquin est retenu prisonnier par un sociopathe brutal et outré, les quatre dissidents du SSG Crew arrivent au lieu du rendez-vous fixé par le chef du clan. Cette rencontre a été orchestrée par Chuck Trois-Frères à partir de son repaire afin d'élire un nouveau dirigeant. Les rebelles ont fait le tour du voisinage une dizaine de fois avant de venir garer la Dodge Charger noire du gang dans l'aire de stationnement d'un complexe d'habitations à loyer modique du Chemin Chambly. Ils n'ont détecté aucun guetteur, ni croisé de voitures de police autour du lieu de résidence de Big Moose. 

Candy demeure au volant du véhicule pour assurer le guet, armée de son courage et d'un Walther P99 en polymère. Chuck Trois-Frères a décrété une réunion extraordinaire sans métaux, c'est-à-dire sans armes, mais Tit Ronnie Costco en a décidé autrement. Jedi cache un fusil de calibre 12 pompeux Mossberg à canon court sous son imperméable ; Gunjah Spliff à un doigt sur la détente de son pistolet-mitrailleur Uzi ; Tit Ronnie Costco tient un Browning 9 millimètres à manche plastique dans chaque main. Il ne peut cacher sa nervosité, mais son attitude et sa démarche assurée semblent communiquer : qui vivra, verra, qui verra, mourra. C'est Jedi qui appuie sur la sonnette avec la jointure de son index. 

- SSG ! répond Paolo en leur ouvrant la porte d'entrée principale de l'édifice. Prenez l'ascenseur jusqu'au quatrième et enlevez vos chaussures pour faire moins de bruit, ajoute-t-il via l'interphone.

Gunjah Spliff et Jedi obéissent aux directives de Paolo. Sans surprise, Tit Ronnie Costco emprunte les escaliers pour se rendre à destination. Il s'arrête au deuxième étage pour inhaler un produit psychotrope stimulant afin de se donner un peu de courage. L'insensé ne fait qu'amplifier ses symptômes paranoïdes. Pendant ce temps, Anaïs et Florence profitent du champ libre pour surgir du garage. Les filles restées fidèles à Chuck Trois-Frères utilisent des stylos-feutres noirs pour masquer les deux caméras du portique de l'immeuble, puis vont se cacher dans la salle de lavage. Anaïs et Florence composent ensuite le 911 à trente secondes d'intervalle avec des téléphones distincts. Elles annoncent à la police de Longueuil qu'une fusillade a eu lieu dans leur quartier. Anaïs prétend avoir été touchée à un pied. Florence se plaint qu'il s'agit de son troisième appel. Elle déclare que deux petits Somaliens saisis de convulsions saignent abondamment des oreilles au beau milieu de la rue. Elle rajoute en geignant qu'une grand-mère portant le hijab gît sur le trottoir, complètement inerte et les yeux vitreux. Le réseau RDI et la Ligues des Noirs sont déjà au courant du scandale, précise-t-elle. Serait-ce à cause de la couleur de leur peau, de leur religion ou de leur statut social-économique, si les forces de l'ordre au service du citoyen prennent tout ce temps pour venir en aide à ses pauvres immigrants ? ajoute Florence avec beaucoup d'aigreur dans sa voix. Elle détruit ensuite les deux appareils téléphoniques en les fracassant sur une sécheuse en marche. 


La porte de l'appartement de Big Moose est grande ouverte. Gunjah, Jedi et Tit Ronnie Costco passent en mode commando. Il y a quelque chose qui cloche. Ça sent le piège à plein nez, se plaint Gunjah Spliff, soudainement alarmé. Jedi inspecte prudemment les pourtours de la porte et tâte soigneusement le plancher, à la recherche d'un fil ou d'une manivelle susceptible de déclencher un quelconque système de défense meurtrier habilement dissimulé.

- Yo, les gars ! 
crie Jedi. Qu'est-ce qui se passe, vous êtes où ? demande-t-il, comme à lui-même, décidément très inquiet, car se faire tirer dessus ou viser des anciens copains lui déplairait profondément. 
- Entrez ! répond Paolo à partir de la salle de bain. Mettez-vous à l'aise. Les boys sont allés chercher de la bière et des chips. Les bretzels et les peanuts sont sur la table. 

Tandis que Paolo ajuste sa veste blindée et les sacs de sable qu'il a empilés derrière la porte des toilettes, Big Moose, Ricardo et Drive-by descendent du toit, équipés comme des Navy SEALs. Ils se mettent à décharger leurs outils militaires dans les escaliers de secours de l'immeuble. Leur but n'est pas de blesser, mais de terroriser l'adversaire afin de provoquer la panique et surtout une réplique. Les rebelles du SSG réagissent comme prévu par Chuck Trois-Frères du fond de son trou en Haïti. Jedi, Gunjah et Costco, complètement affolés, transforment automatiquement le logement de Big Moose en un véritable fromage suisse géant. Ils se frayent ensuite un passage dans le corridor en continuant à vider leurs chargeurs. Les membres du gang fidèles à Chuck Trois-Frères tirent quelques coups dans le couloir du quatrième, puis déposent doucement leurs soufflants sur le sol. Ils remontent ensuite vers le toit sur la pointe des pieds. Le trio se dirige ensuite vers le bâtiment voisin, où il trouve refuge dans l'appartement d'Anaïs. 


Des échos de sirènes de police et de pompiers se font entendre au loin. La déroute des intrus atteint son paroxysme dans les escaliers au niveau du troisième. Jedi bifurque au deuxième, défonce une porte au hasard et ajoute preneur d'otages à la longue liste d'accusations qui nuira certainement à son sommeil en fin de soirée. Gunjah Spliff choisit de descendre jusqu'au garage, où il espère trouver une poubelle à sa taille pour se cacher. Malchance pour lui, il ne s'y trouve qu'un amas de sacs multicolores ainsi qu'un énorme conteneur à déchets jaune-orange plein à ras bord. Gunjah Spliff balance son fusil dans la caisse de métal et sort de l'édifice par une issue de secours qui débouche sur le parking. Spliff constate rapidement que Candy a pris la poudre d'escampette avec la Dodge. 

La flicaille cerne le secteur. Des tireurs du Groupe Tactique d'Intervention sont déjà postés sur un toit voisin. Gunjah Spliff se voit mettre en joue. Des ambulanciers dévoués tournent en rond avec leur équipement. Plusieurs paraissent consternés. Certains se demandent où diable se trouvent les nombreux blessés signalés par le répartiteur du centre d'appels. Les trouver avant qu'ils ne soient photographiés ou filmés par des sensationnalistes relève du respect de la vie privée et de l'éthique professionnelle. De son côté, Tit Ronnie Costco dépose tranquillement ses armes ultra sophistiquées dans une boîte aux lettres laissée entrouverte, piétine ce qui lui reste de drogues illégales, puis se rend aux forces publiques par la porte principale, les mains hautement levées et l'air complètement médusé. Cet enfoiré de Chuck a définitivement gagné cette manche, se dit-il, en s'allongeant face contre terre, les yeux écarquillés comme une victime soulagée par l'arrivée des policiers.  

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

Sunday, November 24, 2013

chapitre 11d 
(Monsieur B.) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11d 
Monsieur B.


Hilaire Vériquin procède à une introspection approfondie, allongé sur le tapis usé d'une chambre de motel de Châteauguay. Il tente de se vendre l'idée que la perte de contrôle sur sa vie est une affaire récente et remédiable. Son ego le renvoie par contre vingt ans derrière, face à des souvenirs précis qui marquent le début de sa longue chute autour de la fin du siècle dernier. Hilaire a en effet beaucoup de choses à se reprocher, mais sa plus récente bévue pèse plus lourd sur sa conscience que la somme des cinquante dernières. 

Il y a sept jours, Hilaire Vériquin se blâmait pour la dilapidation de son patrimoine familial. Il se cognait la tête contre les murs, incapable de saisir pourquoi il avait flambé toutes ses économies sur des tables de jeu aux quatre coins de l'Amérique. Hilaire demeurait néanmoins optimiste, répétant parfois à voix haute au volant de sa voiture qu'il s'en sortirait bientôt, que ses épais nuages finiraient bien par passer. L'argent est un produit qui change de mains, après tout, une denrée qui circule, un produit qui va et vient. Cinq jours plus tard, croyant enfin avoir trouvé une solution à ses problèmes, voilà que ce paisible chauffeur de taxi sans histoires s'improvisait kidnappeur amateur afin de réparer ses erreurs du passé, sans préparation aucune, le visage à découvert. Hilaire Vériquin louait ensuite une chambre avec sa carte de crédit prépayée et montrait son permis de conduire avec photo comme preuve d'identité. Ce cumulonimbus passerait beaucoup moins bien, pensait maintenant Hilaire, car il était désormais question de crime contre la personne avec une preuve d'achat et une vidéo incriminante de sept minutes enregistrée par les trois caméras de surveillance installées dans le lobby du motel. 


Pour comble d'embarras et de balourdise, Hilaire Vériquin avait franchi cet après-midi, selon son propre code d'éthique, la mince frontière entre l'homme irrationnel et la bête inconsciente. En effet, le commanditaire de l'enlèvement de Noémie Naud accusait un énorme retard au lieu et à l'heure fixé pour leur rendez-vous. Les balbutiements de l'énigmatique Monsieur B. à propos d'un problème de télécopieur et de service interurbain, lors de leur dernière conversation téléphonique, avaient laissé planer un doute sur le bon fonctionnement de la combine. Persuadé que d'éventuelles complications ne tarderaient pas à survenir, et à cours d'excuses pour expliquer sa longue absence à son épouse et à son employeur, Hilaire Vériquin voulait désormais abandonner la galère et rentrer chez lui. Après avoir promis à Monique qu'il se pointerait à la maison aujourd'hui même en lui montant un nouveau bateau de menteries, Hilaire a ressenti le besoin de dire la vérité à quelqu'un, de se confier à tout prix au premier venu ou de mourir étouffé par son angoisse et son insupportable sentiment de culpabilité. Il a tout d'abord téléphoné à Fritz Alphonse, son compagnon d'entraînement au gym de boxe, travailleur social dans une polyvalente de la Couronne Nord. Fritz Alphonse fréquentait cependant certains membres de la belle-famille d'Hilaire, et ce fêtard invétéré se transformait généralement en pie bavarde une fois exposé à la moindre petite goutte d'alcool. Les risques de fuites étaient bien trop grands. Il fut aussi momentanément question de tout avouer à Roger Picotte, le voisin tapageur d'Hilaire. Picotte avait l'oreille attentive d'un sage, mais le boss du barbecue de la 35ème Avenue à Lachine parlait seulement le joual du Saguenay. Pour être incompris de sa victime, étendue sur ce lit double à seulement deux mètres de lui, il fallait absolument effectuer ce partage d'informations en créole. Hilaire choisit donc d'entrer en contact avec Bachir, un compagnon taximan libanais qui bredouillait assez bien cette langue pour tenir une conversation rudimentaire. Soulagé de passer à confesse avec un Maronite pratiquant, et copieusement interrogé par ce dernier, Hilaire Vériquin lui a tout dévoilé pendant que Noémie écoutait l'émission, Voyage d'enfer sur Canal D. 

Hilaire s'attendait certainement à bouleverser son collègue. Il craignait de subir son jugement et même d'être dénoncé à la police. Jamais n'a-t-il pensé, même l'instant d'un éclair, que le danger se trouvait tout juste à côté de lui. Noémie décodait parfaitement le créole, et pas un traître mot des aveux d'Hilaire ne lui avait échappé. Selon les messages textes qu'elle recevait depuis hier en provenance d'Haïti, Noémie croyait se trouver dans cette chambre suivant les directives de Chuck. Toujours d'après le contenu des textos de Noémie, le chef du SSG planifiait en ce moment même son départ pour Monaco, où elle était sensée le rejoindre pour enfin officialiser leur liaison et passer le reste de leur vie ensemble. La jeune femme s'est donc empressé de demander des explications à son ravisseur. C'était quoi ce tas de balivernes à propos d'enlèvement de citoyens, de confinements dans des cercueils artisanaux, de paiements et de recouvrements de dettes en argent liquide par la force ? Noémie s'est mise à questionner Hilaire sur les intentions et les motivations réelles de Chuck, connu par contre uniquement sous les noms de Charles et de Charlot par le chauffeur de taxi. Comme Hilaire Vériquin n'en savait rien, simplement parce qu'il ne connaissait personne prénommé Chuck, et que Charlot, son neveu, ne faisait pas du tout partie de cette machination initiée par Paolo, son autre neveu, l'imbroglio a rapidement pris de l'ampleur. Plongé dans cet embrouillamini sans queue ni tête, Hilaire a commencé à ressentir la montée d'une accablante et fulgurante migraine, tout juste derrière son globe oculaire droit. Alarmé et transi, Hilaire a gentiment demandé à Noémie de lui céder ce téléphone cellulaire qu'il ignorait être en la possession de la jeune fille, voyant cet appareil comme un pont direct entre lui et le chemin du pénitencier. Noémie Naud a vivement protesté. Hystérique, consternée et décontenancée, la jeune femme s'est mise à hurler son mécontentement et à briser tout ce qui lui tombait sous la main, en commençant par la télécommande du téléviseur et la grille du climatiseur. Hilaire Vériquin n'avait pas dormi depuis un bon moment, ce qui réduisait considérablement la longueur de sa mèche déjà très courte. L'uppercut est parti sans crier gare. La combinaison classique crochet de gauche et droite au menton a suivi. La petite est tombée comme un fruit mûr. Hilaire s'est aussitôt mis à prier pour que Noémie se réveille amnésique et sans aucune trace de violence sur le visage. Complètement affolé, le chauffeur de taxi s'est ensuite mis à arpenter la pièce en poussant des longs soupirs, répétant constamment le mot Kèt, les mains pratiquement clouées sur ses tempes. Hilaire Vériquin réalisait alors qu'une présence devant le juge pour kidnapping, séquestration et voies de faits graves, diminuerait grandement ses chances d'obtenir cette résidence permanente canadienne depuis si longtemps convoitée. 

Quelqu'un frappe à la porte de la chambre 29. C'est la police et mon cas est perdu, pense Hilaire en se précipitant vers le judas. Il aperçoit un homme dans la cinquantaine avancée, le visage vérolée, le regard alerte, l'air d'un fugitif fuyant un chasseur de primes armé et déterminé. Le sinistre personnage ressemble à l'homme-corbeau dans les albums de Lucky LukeIl porte un complet Burberry taillé sur mesure, un nœud papillon en bois et un chapeau haut-de-forme marron garni d'un œillet en laiton. L'étrange personnage tient un cartable de cuir couleur fauve serrée contre son torse. Il protège son sac comme s'il s'agissait d'un bébé chétif ou prématuré. Les lettres BB sont gravées sur son sac. Ce sont les initiales de Burns Breton, le directeur funéraire de la maison Passage Légitime de Montréal, le directeur des opérations du nouveau cimetière de la commune de Mizérikod, l'homme de confiance de Déodas-Démosthène Légitime. 

- Monsieur B. ? 
- Ouvrez-moi vite, Vériquin, y a des caméras aux quatre coins. 
- Je vous attendais plus tôt ce matin, fait Hilaire en invitant l'individu agité dans la pièce. 
- Désolé, vous serez dédommagé. Montrez-moi vite la marchandise. 
- Elle s'est enfermée dans la salle de bain. Nous avons eu une petite dispute. Rien de sérieux, mais elle refuse de déverrouiller cette foutue porte. 
- Dites-moi qu'elle n'a pas accès à une fenêtre. 
- Y en a pas, Monsieur B., nous occupons une unité de coin. Écoutez, mon cher... associé, je ne veux surtout pas en savoir plus qu'y faut, fait prudemment Hilaire. Ne vous sentez pas obligé de me répondre, mais que va-t-il arriver à la demoiselle ? 
- Donnez-moi un instant, lance Burns Breton en se laissant tomber sur le lit. 

L'entrepreneur en pompes funèbres sort un portable Getac à l'allure particulièrement robuste de son sac d'écolier. Burns Breton démarre la machine, puis consulte brièvement les données qui défilent sur l'écran de l'ordinateur. Un sourire extatique modifie graduellement son visage lugubre. 

- Y a combien de minutes dans vingt-quatre heures ? demande-t-il à Hilaire sur un ton songeur. 
- Soixante minutes par heure, je multiplie par vingt-quatre, calcule le chauffeur de taxi... alors six fois quatre, vingt-quatre, six fois vingt, cent-vingt, donc cent quarante-quatre plus le zéro... 
- Mille quatre cent quarante. 
- Exact. 
- Multiplié par mille, je rajoute trois zéros. 
- Mille jours… plus ou moins deux ans et neuf mois. 
- Ou un point quarante-quatre million, dès demain, soupire Burns Breton en fermant les yeux. Je préfère ma calculette. Bon, vous disiez, à propos de cette petite garce ? 
- Je m'inquiétais pour elle et aussi pour moi, en fait... du moins, un peu. Pouvez-vous me dire ce qui va lui arriver ? 
- Qui veut savoir et pourquoi ? 
- Elle m'a vu, vous comprenez ? Elle sait techniquement qui je suis. J'ai été très imprudent. Disons que je ne suis pas un spécialiste en matière d'enlèvement. Je voulais juste faire un coup d'argent. 
- Amateur, je savais, mais idiot, c'est à voir. Qui peut témoigner de votre présence ici en dehors de cette nénette ? 
- Je me suis confié à un ami, Monsieur B., sans bien sûr entrer dans les détails. 
- Mais vous êtes un véritable accidenté ! s'exclame Burns Breton. Espèce d'arriéré ! Lui avez-vous fait la moindre mention de mon existence ? 
- Non... du moins, pas comme ça, pas directement. 
- Pas directement ? Vous me racontez quoi, là ? Cette chambre est louée sous votre nom, Vériquin, dites-moi ? 
- Que voulez-vous dire ? 
- Vous m'avez parfaitement compris, abruti. Je devine que ce vieux tacot, là dehors, est votre propre taxi et qu'ils connaissent votre identité à l'accueil. Votre bêtise verse du côté phénoménal, Vériquin, un désordre mental devrait avoir l'honneur de porter votre nom au grand complet. 
- Comme je vous disais, Monsieur B., tout ça est nouveau pour moi. J'avais pas prévu des fausses cartes et la location d'un véhicule d'occasion. Y me fallait cet argent et... 
- Qu'est-ce que vous cachez dans votre main, Vériquin ? 
- Oh ! rien, un téléphone, c'est tout. 
- Un téléphone... attendez... le vôtre ? 
- Euh... 
- Donnez-moi ça, imbécile ! explose Burns Breton. Vous êtes François Pignon matérialisé, vous alors. On vous a privé d'air à la naissance ou vous êtes né à cinquante-quatre semaines ? 

Le directeur du salon mortuaire Passage Légitime s'assoit sur le lit pour réfléchir. Il consulte la mémoire du cellulaire, la liste des contacts, l'historique des messages et des appels. Le croque-mort se masse le front et les arcades sourcilières en poussant de multiples soupirs de découragement. Hilaire Vériquin n'ose pas revenir sur la délicate question de sa paye pour l'instant. 

- Vous allez devoir vous taper une dernière corvée pour notre organisation, finit par lâcher Burns Breton avec emphase. Ça ne réparera en rien vos bévues, Vériquin, mais ça justifiera votre salaire aux yeux de mon patron. Vous amenez la fille au salon funéraire, Passage Légitime, rue Beaubien Est, et vous l'enfermez à double tour dans le bureau au deuxième. Tenez, voici ma carte et les clés de mon commerce. Si vous entendez des plaintes en provenance du sous-sol, n'y portez aucune attention. Ce sont des gens qui me doivent du pognon, des imprudents sans cervelles, pas des revenants. Vous vous assoyez ensuite sagement dans le vestibule et vous patientez calmement. Le café est frais. Ne répondez ni à la porte ni au téléphone. Ne touchez à rien. Mêlez-vous uniquement de vos affaires. 
- Juste une minute, Monsieur B., vous ne me comprenez pas. J'en ai plus qu'assez. Tout ça doit s'arrêter, chiale Hilaire, la larme à l'œil. Je n'en peux tout simplement plus. Observez mes mains, c'est pas normal, elles s'agitent sans mon consentement. Oubliez les dix mille dollars que vous me devez. Montrez-moi la moitié et je disparais de votre vue, ni vu ni connu... 

- C'est plutôt vous qui tardez à piger la gravité de la situation, Vériquin. À cause de votre penchant pour la sottise, cet établissement doit maintenant être incendié. À cela s'ajoute que si les employés de la réception ne sont pas conciliants, lorsque j'exigerai la destruction des enregistrements vidéo et du registre des clients, vous aurez deux morts sur la balance de votre karma. Alors, vous faites exactement comme je dis ou ce n'est pas cinq mille dollars que je vais vous refiler, mais cinq balles de neuf millimètres et des fleurs de condoléances pour votre famille élargie. Votre taxi doit disparaître, allez, hop ! lancez-moi les clés. Tenez, v'là les miennes. C'est une Lincoln noire avec un transit temporaire collé sur la lunette arrière. Elle est stationnée derrière les arbustes, près du boîtier utilisé pour déposer les clés avant la sortie. Ramenez-moi le bidon d'essence que vous trouverez dans le coffre. Jetez un coup d'œil sur banquette arrière. Revenez avec le masque de ski et le flacon de méthanol enveloppés dans ma redingote. 
- Devrais-je porter des gants ? Vous savez... les empreintes. 
- Quelle idée de génie, votre brillance m'aveugle ! Dire que j'ai cru un moment voir en vous une andouille dépourvu de son cortex cérébral. Allez donc en acheter une douzaine au dollar store d'en face. Mais prenez tout votre temps, surtout, Vériquin, y a pas de quoi se presser. Profitez-en pour vous offrir une manucure et un massage sensuel. Une pipe vous remettrait les pendules à l'heure, espèce de corniaud de bon à rien de bouse de vache séché. Et que ça saute ! Magnez-vous le train !  

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

Thursday, November 21, 2013

chapitre 11c 
(Le Poseur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11c 
Le Poseur 

À la même heure sur une plage de la Baie de Jacmel, une quarantaine de kilomètres au sud, Yves Baudouin-Lacroix obtient beaucoup plus de succès auprès de l'ancien compagnon de cellule de Chuck Trois-Frères. L'échange entre les deux coquins a lieu au milieu d'un bataillon d'artistes. L'art naïf est roi dans cette partie de la ville. Badigeonneurs arrivistes et barbouilleurs opportunistes se mêlent aux maîtres de renommée internationale pour se disputer la manne de touristes venue se procurer un morceau de l'âme du pays en souvenir. Paquito Luis Villacampa joue tantôt au spéculateur profane, tantôt au collectionneur raffiné. Le Québécois d'origine salvadorienne a tout de suite constaté qu'Yves Lacroix était gaucher, la ressemblance avec Chuck lui a donc paru moins frappante. Yves n'a nullement eu besoin d'insister ou de recourir à la menace et à la torture pour lui faire déballer son sac à propos des épargnes de Chuck. Le jumeau a vite saisi qu'il était en présence d'un verbeux de première classe qui pourrait tout lui dévoiler sans même s'en rendre compte. 


- L'argent de Chuck Playa ? Sûr que j'sais où y est planqué, Chico. Tu dis à ton boss de me proposer un prix, je délivre dans l'après-midi. C'est comme ça que ça marche avec moi. You give I, I and I give you. C'est de l'anglais, tu me donnes, je te redonne, le mouvement du balancier, quoi. 

- Bon sang ! anglais, français, espagnol, créole, tu pourrais travailler pour l'ONU à New York, Paquito, t'es un véritable amas de culture, une bibliothèque ambulante. Mais dis, tu habites au Québec, à vingt minutes de la case de Chuck, alors pourquoi t'as pas essayé de tout lui chipé toi-même ? 
- L'invasion de domicile, c'est pas mon truc. J'suis un voleur à cravate, moi. De toute façon, les gars du SSG connaissent la forme de ma tête depuis trop longtemps. Même déguisé, je serais facilement identifié. Y ont installé des caméras et des pièges dans leur cabane. Tu ouvres la mauvaise porte... patlow ! un fusil de chasse te balance cinquante grammes de chevrotine dans la figure. Y manquent deux boulons et un tas de vis dans la tête de ces cowboys, Chico. Y sont pas tout à fait normaux.   
- Qu'est-ce qui nous garantit que tes infos sont sûres, Paquito ? Une fois que t'auras quitté le pays, ça va devenir vachement compliqué d'obtenir un remboursement si tu t'es trompé ou si tu nous as bernés. On te connaît pas, nous. Tu pourrais être le plus grand fabulateur de toute l'Amérique et on en saurait rien. 
- Ouvre tes grandes oreilles, Compañero. Chuck Playa a déménagé trois fois depuis qu'il dirige le SSG. À chaque fois, y a balancé son mobilier, tout ce qu'y a de plus moderne, pour du nouveau. Y tient par contre mordicus à ce vieux fauteuil puant que son père lui a légué. Cette chaumière à punaises, c'est comme sa poupée ; regarde, mais pas touche à sa néné. Tu me suis ? Je combine avec Chuck depuis treize ans. J'invente rien. L'histoire du père est une fabrication de son cerveau perturbé. Ce grand absent n'a jamais existé. T'as lu Freud, Chico
- Où y se trouve, ce fauteuil, Paquito. Tu dois bien avoir une adresse, le nom d'une rue, quelque chose ? 
- Holà, Amigo ! T'en sais déjà assez pour un type qui a encore rien déboursé. Combien tu trimbales sur toi, fais-moi voir ? Avec moi, les choses doivent être claires. I give, I give, but I and I must take too. Traduit ça par : je donne et je redonne, mais je dois m'en prendre aussi. 
- C'est mon boss qui gère les finances. Viens avec moi, y nous attend. Ma moto est garée derrière le marché. 
- Tu me prends pour une cloche, Gringo ? Je préfère parler affaires en public, devant tout plein de témoins, si ça te va. 
- Tu penses à tout, toi, dis donc, Villacampa ? Jones Brooklyn adore la canaille intelligente. Tu serais le bienvenu dans notre clan si tu choisissais de rester en terre d'Haïti pour un temps. On est armé jusqu'aux dents et le maire de notre patelin fait partie de la famille chaque fois qu'il est bien rémunéré. 
- Je touche pas à l'armement, moi, mon intellect me suffit amplement. 
- T'étais pourtant avec Chuck lors de cette fameuse fusillade sur l'avenue Saint-Florent. Y nous en a parlé au moins cent fois. 
- Saint-Laurent, corrige Paquito, le Boulevard Saint-Laurent. Cette rue s'appelle la Main pour les montréalais, le carrefour des cultures. On voit que t'es jamais sorti de la savane, toi. C'était durant le Festival International de Jazz, en plein mois de juillet. On a fait la une des journaux, mais moi, je guettais, c'est tout. J'ai tiré sur personne. 
- Tu guettais ? 
- J'ai travaillé longtemps sur l'équipe de surveillance du SSG. Les gars me font confiance, tu vois ? J'ai fait mes preuves. Ma blonde est Haïtienne. Je fais partie d'un cercle de privilégiés, Amigo. Le job de sentinelle, ça paye mon herbe, et y est pas question de se faire pincer pour port d'arme illégal. Mon truc à moi, c'est la fraude par carte de crédit ; pas de violence, aucune conséquence, le premier sorti quand la prison déborde. 
- Et moi qui te croyais dangereux, fait Yves Lacroix avec un certain soulagement dans la voix. 
- On m'appelle Paquito le Pacifique dans le nord de Montréal, parce que, comme le nom le dit, j'aime la paix. Peace and I love, Yo
- Eh ben, enchanté, mon cher Paquito, fait Yves Lacroix sur un ton ténébreux. Ici, en cette contrée montagneuse, les journalistes me surnomment le Cauchemar Incarné parce que je tire sur n'importe qui, n'importe quand, et devant autant de témoins que la circonstance m'amène. Vois-tu, je suis fou à lier et j'aime la publicité ? Maintenant, tu me suis, ajoute le jumeau Baudouin-Lacroix en montrant la crosse de son Glock à Paquito. Tu vas me dire tout ce que j'ai besoin de savoir sur le passé de Chuck Canada. Pour chaque mot que tu rajoutes sans ma permission, c'est un œil que je te crève. Cric, tu es borgne, crac, dans l'obscurité totale. Appelle à l'aide, même en mimant la panique ou en te raclant la gorge, et tu manges par un tube nasal pour le restant de tes jours. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  
chapitre 11b 
(Le Converti) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11b 
Le Converti 

Pendant ce temps, aux Antilles, 
dans l'Arrondissement de Port-au-Prince, Yvon Baudouin-Lacroix, dit Yvon Baudouin, rôde, tel un prédateur, autour des tentes installées sur le terrain de football du Centre Sportif de Carrefour. Les antennes imaginaires qui lui permettent de détecter les Haïtiens de la diaspora sont au diapason avec ses autres sens et son intuition. Yvon maintient que ces visiteurs et vacanciers sont facilement identifiables par leur façon de marcher, de s'habiller, de négocier et surtout de se cacher du soleil. L'odorat développé du jumeau Baudouin-Lacroix lui permet aussi de distinguer l'indigène du touriste qui est demeuré assez longtemps sur le territoire pour finir par se fondre dans la masse. La théorie hypothético-déductive d'Yvon Baudouin repose sur la qualité des épices ingérées par les sujets, ainsi que sur l'efficacité de leurs glandes sudoripares, chargées de l'élimination des toxines stockées dans leurs tissus adipeux. 

Le contact d'Yvon Baudouin-Lacroix se nomme Miron la dague. Yvon n'a aucune idée de quoi ce Miron a l'air, car la photo affichée sur le profil Facebook du mec en question est une vue aérienne du mont Corcovado de Rio de Janeiro. Le jumeau marche donc d'un pas rapide, tout en faisant aller sa tête de gauche à droite, pareil à un périscope. Un temps passe. Yvon Baudouin remarque soudain, à cent mètres droit devant, un individu modestement vêtu qui s'arrête subitement en l'apercevant. Le type enlève ses verres fumées, fronce les sourcils, dandine un peu sur place, prend le temps de bien toiser Yvon Baudouin, tourne nerveusement sur lui-même à deux reprises en continuant à le lorgner, puis détale brusquement en sens inverse, comme s'il avait vu un fantôme. C'est alors que le jumeau Baudouin-Lacroix se souvient qu'il ressemble étrangement à Chuck Trois-Frères lorsqu'il porte son chapeau rasta. Ce Miron la dague est techniquement un déserteur du gang longueuillois de Chuck Canada. Si Miron doit encore de l'argent à Chuck, ce lascar n'a sûrement pas envie de vivre une confrontation de la sorte avec une vieille connaissance réputée fugitive, armée et dangereuse durant son bref séjour. Yvon Baudouin presse donc le pas à la poursuite du fuyard en évitant toutefois de courir pour ne pas attirer l'attention. Ce n'est vraiment pas le moment de se faire coller par les gardiens de la paix du coin, se dit-il. Certains policiers du secteur ont pour coutume de ne pas porter d'uniforme et de ne jamais montrer leur badge. Ils ont aussi la mauvaise habitude de faire éclater la rate de leurs suspects avant de procéder à la lecture de leurs droits. 

Miron surprend Yvon lorsqu'il adopte soudain la course à reculons. Il n'y a rien de plus bizarre et radicalement louche en ce bas monde aux yeux d'Yvon Baudouin. Le jumeau demeure bouche bée en observant la danse du zigoto. Se croyant fin finaud ou propriétaire de la cape d'invisibilité d'Harry Potter. Miron la dague décide finalement de semer Yvon Baudouin-Lacroix sur son propre territoire. Le jumeau laisse prendre de l'avance au fin finaud afin de le rassurer. Puis en contournant l'école Sœur de La Charité Saint-Louis par le nord, Yvon vient piéger son homme une quinzaine de minutes plus tard dans une impasse de la rue Carrelet. Yvon Baudouin prend soin de plaquer une main sur la bouche de Miron la dague quand il lui plonge dessus par derrière. 

- Tu restes tranquille ou je te perce un poumon avec mon pic à glace, menace le jumeau sur un ton glacial. Je vais te relâcher très doucement, mais reste posé, l'amitié. Entendre crier dans le coin n'a rien d'extraordinaire et je suis très spontané. 


Miron la dague retrouve instantanément son calme. 


- Je t'ai pris pour... 

- Je sais. Moi, c'est Cherokee. Suis-moi sans faire de bruit. 

Une fois à l'abri des regards au fond de la cour d'un commerce de la rue Moreau, Yvon Baudouin commence tranquillement à cuisiner Miron. L'exercice s'avère beaucoup plus rapide et efficace que prévu. Semble-t-il que Miron avait grand besoin de se confesser. L'ancien membre du SSG de Longueuil commence à avoir des doutes sur sa nouvelle passion pour la chose religieuse. Depuis qu'il est redevenu croyant à temps plein, Miron dit remarquer que les gens abusent de sa bonhomie, que plusieurs lui mentent désormais effrontément ou le traitent comme un simple d'esprit. Peu d'entre eux réalisent qu'ils ont toujours affaire à un ancien maniaque du couteau qui fut jadis tellement mauvais, que battre une femme enceinte pour lui rappeler de payer ses dettes de drogues étaient une chose moralement acceptable dans son code d'éthique. Miron dit prier pour que sa relation avec Corinne perdure afin de protéger tous ceux qui lui ont récemment manqué de respect. Une peine d'amour pourrait réveiller ses vieux instincts de la même façon que la lave se libère soudain d'un volcan dormant. 


À propos du supposé trésor de Chuck ? Laisse-moi rire, cela s'appelle de la vanité maladive, prévient Miron. Chuck Playa dépensait dix fois plus qu'il ne gagnait à l'époque, poursuit-il, toujours afin d'épater la galerie. Chuck ignore tout code de déontologie. On parle d'un type sans aucune valeur, d'un être détestable, imbu de lui-même, prompt à la colère et très à l'aise avec la trahison. C'est entièrement de la faute de ce foutu lâche, se souvient Miron avec amertume, si mon pote Jumpy D a terminé sa carrière de bandit dans un centre de soins longue durée. Et Chuck Playa vole tout le monde depuis l'école primaire, ajoute Miron la dague. S'il découpe un billet de banque en deux, par exemple, il s'assure d'effacer le numéro de série du morceau qu'il te tend. C'est dans sa nature. Il a deux cornes, une queue, trois six tatoués sur le crâne. Loyauté et respect ne figurent pas dans son vocabulaire. S'il te dit de prendre les devants pendant qu'il surveille tes arrières, attention, c'est exactement là qu'il compte rester ; sois aux aguets, il a un poignard et ton souffle lui appartient. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda