Thursday, March 20, 2014

chapitre 18g 
(Les Cercueils) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


18g 
Les Cercueils 

Les résidents du quartier Rosemont-La-Petite-Patrie ont rarement vu autant de voitures de police sur la rue Beaubien Est. Une vaste opération policière conjointe impliquant la Gendarmerie Royale du Canada, la Sûreté du Québec et les services de polices de Montréal et de Longueuil, contre un vaste réseau de trafic d'armes, vient tout juste de se conclure devant leurs yeux au salon funéraire Passage Légitime. Les médias présents sur place sont avides d'informations, mais le porte-parole des forces de l'ordre est avare de commentaires. Cette descente aurait-il un lien avec la fusillade survenue à sur la Rive-Sud hier soir ? demande un journaliste spécialisé dans les affaires judiciaires et policières. Les gangs de rues deviendraient-ils incontrôlables comme le prédisait la députée Mourani dans son bouquin ? Les motards et le crime organisé tirent-ils les ficelles dans toute cette affaire ? 

Le livreur de l'épicerie Ming Li nourrissait des pigeons sur la toiture du commerce, quand deux tireurs d'élite de la S.W.A.T. l'ont plaqué au sol et ordonné de demeurer immobile et de garder le silence. Deux heures plus tard, Laflèche Beaupré est couronné roi des ruelles lorsqu'il se met enfin à raconter ce qu'il a vu et entendu à partir de ce toit. Selon son auditoire composé d'enfants, de femmes au foyer et d'une poignée de retraités amateurs de pétanque, sa description des événements vaut plusieurs tickets de cinéma. Laflèche prend la narration des événements au sérieux. Il devient même théâtral afin de captiver l'attention totale des mômes assis en demi-cercle autour de lui. Le livreur modifie sa voix, reproduit les sons, emploie des mimiques et utilise des membres de l'assistance comme figurants et acteurs. 


En bref, Laflèche Beaupré prétend que la scène a débuté par une grosse chicane entre hauts-gradés des différents corps policiers réunis sur la scène de crime. Le mandat de perquisition semblait être en possession d'un commandant de la SPL, explique-t-il, mais c'est un officier de la Police Montée qui voulait tout diriger. La SQ a finalement décidé d'utiliser un bélier pour défoncer la porte d'entrée du salon funéraire. Avant d'entrer, ils ont lancé plusieurs grenades lacrymogènes à l'intérieur. L'équipement des hommes de l'escouade tactique était très intimidant ; des armes automatiques avec pointeur laser abondaient, des lunettes de visions nocturnes aussi, des trucs dignes d'un film d'action à gros budget. Quelques minutes plus tard, des policiers de l'unité spéciale munis de masques à gaz sortaient de l'édifice accompagnés d'une femme blanche et d'un monsieur noir bien habillé avec un chapeau haut-de-forme ; un haïtien, d'après son accent. La police scientifique est arrivée en grande pompe dans des camions-laboratoires gris sombre et sans fenêtres. Un groupe est entré dans le commerce par la porte de sortie de secours située à l'arrière. 


- Devinez avec quoi ils sont sortis une heure plus tard ? demande Laflèche Beaupré à son public, suspendu à ses lèvres. 

Gosses bien élevés, gamins espiègles et autres galopins habituellement intrépides de la ruelle s'agrippent aux jambes des mamans disponibles sans regarder à qui elles appartiennent. Les mères responsables se demandent si elles veulent vraiment en savoir plus sur cette nébuleuse affaire ; car passer une nuit blanche à cause des cauchemars de leur enfant ne fait pas partie de leur plan. Laflèche Beaupré décide qu'il gardera en fin de compte le reste de l'histoire pour lui seul ou vendra l'information au réseau TVA pour le prix d'un ordinateur de jeu Dell Alienware. C'est hors de question ! font petits et grands. On veut savoir la suite ! supplie morveux et vieux grincheux. Un roulement de tambour imaginaire se fait entendre. Laflèche Beaupré prend quelques inspirations profondes et demande à s'asseoir. 


- Les hommes de la police scientifique sont sortis du salon avec une douzaine de cercueils en métal, poursuit Laflèche Beaupré, le visage sombre, l'air encore secoué. Y en avait aussi un en merisier et un autre en forme de tambour africain. L'un des coffres en acier, partiellement défoncé, eh ben, y contenait des armes d'une technologie hors du commun, comparable à ceux des agents du S.H.I.E.L.D. ou des G.I. Joe. 

Les bouts de chou poussent des ah ! les vieillards, des oh ! 

- La majorité des officiers avaient clairement jamais rien vu de pareil, continue Laflèche Beaupré, même pas dans les magazines spécialisés. 

Le livreur un peu simple d'esprit, mais doté d'un bon vocabulaire,  prend ensuite une pause pour réfléchir et trouver les tournures de phrases idéales pour décrire la suite des événements. Laflèche Beaupré ne possède pas la maturité d'un adulte de vingt-huit ans, mais il comprend très bien que poursuivre le récit de cette histoire pourrait traumatiser les moins de dix ans. Lui-même n'arrive pas à contrôler ses membres inférieurs tremblotants. Trop tard, les mamans et les anciens insistent pour en connaître la fin. Les mères soutiennent d'ailleurs que leurs rejetons ont sûrement déjà vu pire à la télévision. Laflèche Beaupré soupire longuement. 

- L'un des cercueils en bois, finit-il par murmurer, celui taillé comme un conga géant, eh ben, y contenait un corps, un vieux bonhomme d'au moins cent cinquante ans, minimum, foncé comme du charbon. 

Le petit Dimitri commence instantanément à pleurer, mais on l'entend à peine, sa plainte étant étouffée par les cris des mamans maintenant fâchées contre Laflèche Beaupré. Celle de Dominique le traite avec dédain de retardé et de fils de sa sœur, une autre mère l'appelle un saint-sacrement de fabulateur. La mère de Dimitri essaie de renverser la charge émotive de la situation en lançant à la blague que le mort s'est levé comme dans le film La Momie

- Justement, confirme Laflèche Beaupré, le vieux monsieur noir comme son ombre est sorti du cercueil artisanal et y a dit aux polices qu'y mourrait carrément de soif et qu'y arrivait plus à faire pipi. Y a aussi indiqué aux constables qu'y devait se dépêcher pour sortir son compagnon de sa boîte en bois avant qu'y devienne fou braque. 

Le livreur ouvre alors une parenthèse. 

- C'est ça avec l'immigration, le multiculturalisme pis tous les maudits accommodements qu'y nous amènent le gouvernement. De nos jours, les nouveaux arrivants débarquent ici de leur pays avec leurs zombis pis leurs ennuis. C'est pour ça que moi, j'compte voter Oui au prochain référendum pour la Séparation. 

Laflèche Beaupré entend soudain un bruit strident qui lui rappelle le grondement du tonnerre. Il lève la tête vers le ciel, s'attendant à le voir illuminé par un nombre incalculable d'éclairs. Le livreur perd complètement son sens de l'équilibre. Ça lui prend deux à trois secondes pour réaliser qu'il vient de se faire administrer un coup de casserole en céramique sur la caboche par Véronique, la maman de Dominique. Avec un quotient intellectuel dix points plus élevé, Laflèche Beaupré aurait immédiatement opté pour la fuite à pied ; Véronique étant obèse et fumeuse chronique. Sonné, le malheureux cherche tout d'abord sa bicyclette, attachée il ne sait plus trop où ni à quelle clôture ou poteau électrique. Lorsque Laflèche trouve enfin sa bécane, il est trop étourdi et bien trop nerveux pour ouvrir son cadenas à combinaison : deux tours à droite, un tour à gauche, un demi tour à droite. Le temps d'enfourcher son véhicule de travail et de prendre de la vitesse pour échapper à ses femmes transformées en hyènes offusquées, Laflèche Beaupré passe au sens propre du mot, un très mauvais quart d'heure, neuf cents secondes bien comptées. 


©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  



chapitre 18f 
(Le Contrôleur Général) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


18f  
Le Contrôleur Général 

Rogatien Gingras ne cesse d'exprimer sa gratitude envers ses nouveaux employeurs. L'étrange individu jubile et gigote comme un enfant qui vient de recevoir des billets pour Disney par la poste. Il se promène de long en large dans la chambre d'hôtel en réfléchissant à voix haute, toujours menotté à son ordinateur portable Getac qui surchauffe et produit un drôle de bruit. Le canadien s'arrête soudain devant une fenêtre, figé dans une pause rappelant un mannequin de cire, le pied gauche suspendu entre ciel et terre, pareil à un Jack Russell entraîné à la chasse aux lapins. Ce type est un frappé d'une espèce rare, pense Amaury Quick, il a sûrement regardé un épisode de trop des aventures du détective Monk. 

- Montrez-moi encore cette photo, maître Grosbois. 
- Tenez. 
- Eurêka ! crie Rogatien Gingras. 
- Avez-vous vraiment crié, eurêka ? lui demande Amaury Quick sur un ton caustique. 
- C'est du grec… Archimède. Je me souviens maintenant avoir croisé cet individu y a pas si longtemps. C'était à l'ambassade américaine de Port-au-Prince. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que je rencontrais ce monsieur. Une chose est certaine, il ne ressemble aucunement à celui que je croyais être Moïse Berri. Comme vous dites, il y a un petit quelque chose de Joe Dassin en lui. Mais le Moïse Berri avec qui j'ai fait affaire, cela à maintes reprises, je vous le rappelle, et qui a d'ailleurs participé à plusieurs de mes activités caritatives ; eh ben voilà, il avait l'air d'un Québécois pure laine, comme ils disent au Canada, avec un accent français de la campagne. L'individu sur cette photo me semble Berbère ou Kabyle, peut-être Mauritanien, à la limite Bédouin... à moins qu'il ne soit Corse ou Sicilien. Ces gens-là peuvent littéralement griller sous le soleil s'en s'évanouir. Vous me suivez ? Vous devez bien savoir, vous qui connaissez suffisamment Moïse Berri pour lui avoir confié la gérance des centaines de millions laissés par Sixte-Osmer Légitime, de quelle nationalité est notre homme exactement, ses racines ? 
- Haïtienne, répond maître Grosbois, du moins, je l'assume. Malgré qu'il pourrait être citoyen américain ou canadien. Je n'en suis pas certain, mais ça ne absolument change rien à la donne. 
- Avons-nous affaire à un Blanc ou s'agit-il d'un Noir à la peau très claire ? 
- Vous voulez lui trouver le fond de teint L'Oréal idéal pour le poudrer à mort ou quoi ? s'énerve Gustave Amaury Quick. Le temps est contre nous, monsieur Gingras. Élaborons un plan, signons la procuration et organisons votre départ pour Mizérikod immédiatement. Noir ou blanc, maugrée le vieux financier en grinçant des dents, nous ne sommes plus au moyen-âge. Si Berri était Coréen, Bangladais ou Jordanien, oseriez-vous l'identifier comme un jaune, un rouge ou un brun ? Je pense que non. Par politesse, vous feriez l'effort d'utiliser des termes comme asiatique, arabe ou oriental. À vos yeux, comme Moïse Berri est probablement un nègre comme maître Grosbois et moi, il ne peut qu'être noir même s'il est plus pâle qu'un Rital. Si vous jetez un coup d'œil sur la définition du mot noir dans le dictionnaire, Gingras, vous comprendrez peut-être pourquoi certains Blancs refusent de passer le test des crayons de couleurs Crayola. Ils ont intérêt à insister sur la supposée blancheur de leur peau quand ils recensent la liste des synonymes pour le mot blanc, en commençant par pur et innocent. 
- Je ne voulais pas vous vexer, monsieur Quick. Je ne suis pas raciste pour deux cents. Ma conjointe est de la même race que vous... 
- Attendez, il existe donc d'après vous une autre race au sein de l'humanité ? Allez-y, continuez, on dirait Paul Joseph Goebbels à ses débuts. 
- Ce que je veux dire, c'est qu'elle est... bronzée, foncée, bafouille Rogatien Gingras… Africaine, mais pas une vraie née en Afrique, Afro-Haïtienne plutôt, du village de Les Anglais plus exactement. C'est dans l'arrondissement des Chardonnières. 
- C'est moi qui vous dois des excuses, Gingras. Je me suis laissé emporter par la frustration parce que je suis incapable de vous répondre correctement. Moïse Berri est un mystère total. C'est comme si nous cherchions Big Foot en se demandant si on traque un homme, un grand singe ou une espèce inconnue. 
- Alors, remplissons les papiers et entamons la chasse, fait le notaire Grosbois. 

Une heure passe, l'essentiel est réglé, un plan détaillé est élaboré. Rogatien Gingras devient officiellement président par intérim et vérificateur général attitré du Fonds Héritage Légitime. Il quittera Montréal pour Washington D.C. ce soir même, mais arrivera en Haïti seulement lundi, quarante-huit heures plus tard. Il logera dans l'appartement aménagé par Kennedy Fleurinor dans les bureaux de la Fondation Zanmi d'Haïti. La protection de Gingras sera assurée en tout temps par des professionnels, garantit Grosbois. 

Avant de quitter, Rogatien Gingras confie sept cartes d'appels prépayées au financier de Boston et au notaire de New-York afin qu'ils puissent entrer en contact avec lui en tout temps. Il sera pratiquement impossible pour quiconque d'intercepter ces appels ; la compagnie australienne desservant ce réseau, Line Eve Megilite Enterprises, ayant récemment déclaré faillite et techniquement fermé boutique. Elle poursuit par contre ses activités sous une bande de fréquence hertzienne différente, inconnue des autorités de son pays d'origine. Afin de brouiller leur piste, Rogatien Gingras recommande fortement au trio de quitter le Reine-Elizabeth et de s'installer dans la chambre qu'il a louée pour une semaine au Marriott de l'aéroport Montréal-Trudeau. Comme il n'aura plus besoin de sa voiture et qu'en louer une pourrait laisser des traces, Gingras leur prête sa Lincoln Town Car. Avec monsieur Nji Mbonjo au volant et les deux hommes d'affaires à l'arrière, ils pourront se fondre dans la métropole comme deux vieux investisseurs américains en visite, le véhicule de luxe étant immatriculé en Illinois. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 18e 
(La Photo) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 
  

18e 
La Photo 

Philbert Hans-Orville Grosbois Senior et son garde du corps camerounais sont agréablement surpris d'entendre frapper à la porte de leur suite hôtelière du Fairmount Reine Elizabeth. Gustave Amaury Quick se tient dans le couloir avec ses bagages. Son imperméable à double boutonnage et son chapeau Borsalino sont détrempés. Visiblement nerveux, l'octogénaire regarde dans toutes les directions comme s'il était talonné de près par un quelconque enragé. 

- T'as deux heures et demie de retard, le réprimande Grosbois en ouvrant. 
- Je devais passer d'urgence par Toronto. Bonsoir, monsieur Nji Mbonjo. 
- Monsieur Quick, fait le garde du corps du notaire new-yorkais en inclinant respectueusement la tête. 
Monsieur Nji Mbonjo, fait le financier en serrant la main de l'armoire à glace. 
- Où est Suleyman, demande Grosbois, comment se fait-il qu'il ne soit pas avec toi, Gustave ? 
- Il ne voyait pas d'un bon œil l'idée de se présenter aux douanes canado-américaines avec tout son précieux matériel informatique. Plusieurs de ses disques durs contiennent des informations classées comme secrets d'état par le NSA. De toute façon, il nous sera beaucoup plus utile à Boston et hors de prison. Suleyman a déjà franchi le pare-feu de cette banque qui nous pompe de l'argent à partir les Îles Caïmans. C'est très encourageant, mais il faudra faire preuve de plus de prudence. Selon Suleyman, tout ce que nous nous sommes contés depuis le printemps dernier a été écouté ou enregistré. Nous devons absolument quitter cet hôtel et nous procurer de nouveaux téléphones sur des prête-noms ou trouver des anciens appareils déjà en service. 
- Nous pourrions aussi devenir colombophiles ou télépathes, propose maître Grosbois avec beaucoup de sarcasme. Pourquoi, Toronto, Gus, je suis curieux, choisir de prendre un long détour inutile ne fait certainement pas partie de tes saines habitudes ? 
- Cette photo, répond Gustave Amaury Quick en tendant une enveloppe contenant un portrait huit et demi par onze au notaire. Ecce Homo, Phil, Moïse Berri, ajoute-t-il avec emphase. 
- Je ne me souviens pas du tout de ce type. 
- Tout porte à croire que c'est bien parce qu'il le désire. Moïse Berri désire tellement demeurer dans l'ombre qu'il se couvre le visage ou se masque carrément la fiole à chaque fois qu'il pénètre dans un lieu public ou privé surveillé par des caméras. Il le fait à la banque, tout comme dans les aéroports et dans les gares. Nous avons fait le tour de la planète afin de dégoter une photo récente ou décente de cet homme. Suleyman s'est introduit par effraction dans les ordinateurs personnels de tous les amis et contacts du maire de Mizérikod inscrits sur ses réseaux sociaux. Il a aussi piraté le site officiel du documentaire Reconstruct Haïti Now. Toutes les photos montrant le visage de Moïse Berri ont été systématiquement effacées. Tous les hyperliens mentionnant son nom ou le concernant de près ou de loin mènent vers une erreur http 401 avec demande d'authentification. Ce portrait est tout ce que nous avons pu trouver chez un agent d'artiste de la Ville Reine. 
- Notre lapin ressemble comme deux gouttes d'eau à Joe Dassin, Gus. Tu te souviens de Joe Dassin ? 
- La photo est plutôt floue, mais effectivement, il y a une petite ressemblance. 
- Gin, Scotch, Whisky ? 
- De l'eau, Phil, je n'ai plus droit aux bonnes choses de la vie avec ce foutu diabète. 
- Combien d'argent as-tu pu sortir des États-Unis? demande le notaire. 
- Zéro barré. Je n'aurais jamais réussi à traverser la frontière avec la somme que tu espérais. Nous aurons cependant accès à nos comptes bancaires et à nos finances personnelles lundi matin au plus tard. 
- Enfin une bonne nouvelle, Suleyman est un véritable magicien. 
- Nous devons plutôt remercier Rogatien Gingras. Je le croyais d'ailleurs avec toi, déjà en train d'accoucher d'un plan. 
- Monsieur Gingras crèche au Marriott de l'aéroport en attendant mon appel. Je voulais te parler de lui avant de le nommer au poste de vérificateur général de la Fondation Zanmi d'Haïti et lui refiler la procuration légale qui le rendra en quelque sorte maître de notre destiné. 
- Nous ne trouverons pas meilleur homme pour accomplir cette mission. Gingras est plus intelligent qu'il en a l'air, Phil, au point de représenter une menace éventuelle pour nous. Nous devons lui faire confiance d'une part, mais le craindre comme Brutus une fois qu'il aura les pleins pouvoirs. Il nous faut un espion pour le surveiller et un neutralisateur pour le stopper en cas de perte de contrôle. Je ne veux pas mourir en prison s'il échoue, change de camp ou essaye de nous rouler. 
- Trouver un espion est fort simple, Gus, mais recourir aux services d'un assassin professionnel... Il serait très imprudent d'entrer en contact avec la pègre montréalaise durant notre séjour ici. Elle semble être en période de pourparlers afin d'élire un nouveau parrain reconnu de tous. Les cadavres reliés au crime organisé font les manchettes dans tous les journaux de la région depuis quelques temps et rien ne laisse présager une accalmie. 
- Ne t'en fais pas, j'ai déjà accordé le contrat au Lethal Irish de Boston. R.M. Carrigan me garantit un tueur aussi efficace qu'un poison et encore plus subtil que le polonium. 
- Comme c'est étrange, Gus. Hier soir, tu voulais à peine te mouiller. On aurait dit un vieux cabot qui n'aime pas l'eau. Et voilà qu'aujourd'hui, même homme, même pépin, tu plonges tête première dans l'œil du cyclone en te frottant à ce raciste de Redmond Murphy Carrigan ? On parle d'un dérangé qui place ses victimes dans les réservoirs à béton de ses camions malaxeurs avant d'offrir à la municipalité de Boston de bâtir des condominiums de luxe sur leurs citrons. Le FBI habite pratiquement dans le garage de son petit frère Dillon qui, je te le rappelle, est l'informateur vedette de la DEA en Illinois. Monsieur Nji Mbonjo, fait le notaire, soudain mécontent et très distant, veuillez s'il-vous-plaît avoir l'amabilité de fouiller notre ami de fond en comble. Assurez-vous qu'il ne cache pas de micro ou d'émetteur GPS sur lui. Vérifiez tous ses orifices, sans exceptions. 
- De quoi tu parles, Phil, t'as perdu la boule ? 
- Comprends-moi, Gustave. Depuis que Déodas nous a trahi, cela après soixante et un an d'amitié, je suis devenu un peu plus prudent avec mes amis et un peu moins avec l'ennemi. J'ai deux questions à te poser, poursuit le notaire new-yorkais sur un ton sardonique. Un, comment peux-tu avancer avec autant de certitude que nous pourrons reprendre le contrôle de nos comptes bancaires dès lundi ? Deux, qui t'a révélé le numéro de cette suite exécutive ? À ce que je sache, c'est une suite junior située à l'étage inférieur que j'ai loué à mon nom. Est-ce que tu comptes essayer de faire avaler à un vieux renard comme moi que t'as deviné le nom de jeune fille de la mère de monsieur Nji Mbonjo pour nous trouver ? 

Le malabar camerounais se jette sur le frêle vieillard et l'immobilise d'une seule main. Le costaud tâtonne rapidement le vioque. Il le fait ensuite tournoyer comme un oreiller de plumes avant de le fouiller. Gustave Amaury Quick se met à tousser frénétiquement lorsque les mains massives du mercenaire africain viennent lui presser le sternum. Le financier dirige sa quinte de toux forcée vers le visage du garde du corps comme s'il s'agissait d'une arme biologique. Trop peu familier avec les sciences médicales pour comprendre la différence entre un virus et une bactérie, mais suffisamment informé pour saisir le fait que ces organismes voyagent par voies aériennes, le colosse sort un mouchoir de sa poche pour essuyer puis couvrir sa bouche et son nez. Amaury Quick en profite pour sortir de la manche de son imper un pistolet à impulsion électrique qu'il utilise pour foudroyer le géant. Pendant que la bave monte à la bouche du gorille de maître Grosbois, Amaury Quick tente d'éclaircir la situation. 

- Qu'est-ce qui te prend d'employer ton bébé rhino contre moi, Phil ? J'ai conversé avec Mark Allister Stanson, l'employeur de Rogatien Gingras. Il nous conseille fortement de faire alliance avec le Québécois. Stanson a sûrement obtenu le numéro de ta chambre d'hôtel parce que tu as composé le numéro de la réception. Tu as dû montrer une pièce d'identité même si tu as payé la chambre en espèces. 
- Il me fallait mon bourbon, Gus, j'ai aucun autre médicament. 
- Mark Allister Stanson utilise les mêmes outils technologiques que Moïse Berri. Il travaille sûrement de pair avec Berri. Ce type semble omniprésent. Je sais qu'il a le pouvoir de remédier à presque tous nos maux. Disons que sa promesse de nous redonner le contrôle sur nos finances me réjouit énormément. Il a peut-être déjà pris le contrôle du système informatique de la Banque Royale de Grand Cayman. Ce type maîtrise l'informatique à ce point. 
- Mark… Allister… Stanson, répète lentement Philbert Hans-Orville Grosbois en se grattant la tête. Ce ne serait pas plutôt, maître Alistair Stetson que tu as entendu ? 
- Comme je te disais la semaine dernière, arthrite, diabète, hypertension, cholestérol... le buffet de l'âge d'or. Et maintenant, ma mémoire et mon audition qui décline. 
- Tu peux relâcher la gâchette de ton joujou, Gus. Monsieur Nji Mbonjo ressemble à une carpe asphyxiée. Je te demande pardon. Alistair Stetson est le fils aîné d'Ashley Stetson, le cauchemar de l'Association des Banquiers Britanniques dans les années quatre-vingt. Stetson est de notre côté. Je crois qu'il est l'avocat d'Ulysse-Hercule Légitime. Je communique avec le Québécois aux lunettes de skis et à la barbe de Neandertal, puis on lui refile l'investigation et les commandes des Fonds Héritage Légitime sur-le-champ. Faisons comme tu l'entends. 
- T'inquiètes pas, Phil, on fera abattre Gingras par l'intermédiaire de Carrigan dès qu'il se mettra à trébucher, à montrer des signes d'inefficacité ou à tenter de nous déjouer. 
- Tu as mon accord. 
- Merci. Monsieur Nji Mbonjo, fait le financier en tendant la main au grand gaillard grimaçant et toujours secoué. 
- Monsieur Quick, répond poliment le garde du corps en clignant des yeux. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 18d 
(Rebelle par Accident) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


18d 
Rebelle par Accident 

L'animateur Rico Mars, DJ Évasionle dénommé Yosef Cohen-Abitbol et Victor Gourdet, dit l'Hexagone, éditeur et rédacteur principal du journal local, ressortent enfin de la crypte de l'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Le reporter, le caméraman, l'otage et le journaliste chevronné y ont passé la nuit à se réconforter mutuellement, à se questionner sur le pourquoi de l'existence, à peser les pour et les contre de la vie éternelle et surtout à méditer sur cette implacable doctrine appelée prédestination. Tous quatre semblent subi un violent choc nerveux après avoir miraculeusement survécu à cette déplaisante fusillade survenue dans la tente de Jones Brooklyn. 

Rico Mars, interviewait l'otage du fondateur des Diabbakas, cet homme qu'il connaissait jusqu'alors sous le nom de Millionnaire, l'Architecte, Nèg Plin Kob, Directeur et parfois, Président, supposément devenu dingue, juif pratiquant et se faisant désormais appeler Yosef Cohen-Abitbol, Marocain ou Répondant. Rico Mars apprenait alors de la bouche même du captif des trucs franchement sordides. Ainsi, le sénateur Fleurant organisait paraît-il régulièrement chez lui des combats de porcs nourris aux pâtes arbitrés par Pantaléon Michelet, un guérisseur traditionnel de Grand Saline condamné à maintes reprises dans la capitale pour fraude et charlatanisme. Le prisonnier révélait du même coup à Rico Mars, que Zilérion Campbell, un juge proche du sénateur Fleurant, contrevenait à l'article 15 de la constitution depuis 1987, car le magistrat n'avait jamais renoncé à sa citoyenneté américaine. Zilérion Campbell amnistiait aussi des criminels de carrière contre de fortes sommes d'argent et trempait dans l'importation et le trafic d'armes avec le support logistique de Burns Breton, son compagnon de poker et de bésigue. Enfin, Rico Mars obtenait du captif des informations hautement incriminantes au sujet du commissaire de police, Yves-Arnold Malvenu. En effet, ce grand amateur d'analgésiques opioïdes, de méthamphétamines et de speedball recevait sa drogue de West Palm Beach, cachée dans des téléphones cellulaires destinées à la boutique Mullet Dot Org. Yosef Cohen-Abitbol a soutenu qu'il avait récemment de ses yeux vu le chef de police échapper à la mort grâce à un massage thoracique effectué par son fournisseur de pesticide avec la plante du pied, suivi d'une injection intracardiaque administrée par le vidangeur de la fosse septique de sa villa. 


Victor Gourdet notait tous ces renseignements juteux dans son petit calepin jaune, lorsqu'il a soudain entendu Dj Évasion crier en se prenant la tête : « Gadé gwosè yon bazouka ! » Ce qui pourrait se traduire par : « Regardez-moi la grosseur de ce bazooka ! »  Chuck Trois-Frères se tenait effectivement à l'entrée de l'abri de Jones Brooklyn, un lance-roquettes ultramoderne de type RPG-7 probablement roumain ou bulgare pointé vers le front de son ancien acolyte. Les yeux injectés de sang de Chuck semblaient dire à un Jones Brooklyn, brusquement très inquiet et visiblement mal à l'aise : « Voici ton jour venu, graine de chenapan. » Cette situation plutôt surréelle ne se limitait pas à la puissance de feu exagérée choisie par Chuck pour exécuter un seul homme fait de chair et d'os. En fait, pas moins de sept auxiliaires accompagnaient Chuck Trois-Frères, armés eux aussi de fusils d'assaut dernier cri, certains munis d'une baïonnette et d'autres d'un lance-grenades. Ils visaient tous sans broncher le même zèbre, complètement tétanisé. Étant féru d'armement et de matériel militaire comme plusieurs le sont des bolides de course ou de prestige, Emcee Jones Brooklyn s'est sur le moment senti honoré d'être menacé par ces instruments mortels au design exquis. 

- Bon sang, Chuck ! elles sont merveilleuses. D'où viennent ces mécaniques de rêves ? 
- Ferme ta gueule, vieille saleté d'animal déloyal ! a crié Chuck en retour. Tu sais très bien qui nous arme. On s'est juste pointé au cimetière avant toi pour ouvrir les bons cercueils. Tu continues de me prendre pour un con, hein ? Laisse-moi te dire que Jim Falafel a retrouvé mon BlackBerry, race de chien galeux maudit et plein de merde durcie. J'ai lu et entendu tous les messages de Noémie. T'avais sûrement pas prévu ça dans ton plan, saloperie de charogne. 
- Je peux tout expliquer, Chuck. Ces deux imbéciles de Falafel et de Jeff Sprinter nous ont trahis. 
- Fuck off, Jones ! Prends-moi pas pour une dinde. 
- Calme-toi, mon homme. On devrait s'asseoir tranquille et se parler avant de sauter aux conclusions. 
- Mon deuil est fait, Jones, je suis venu ici pour te descendre. 
- Relaxe, Chuck, mon frère, mon ami, mon bras droit, t'es pas du genre à descendre les gens de sang-froid. Banban Le Poudreux m'as raconté que tu faisais exprès de viser les genoux des policiers Dominicains durant les échanges de tirs aux abords de la frontière. 
- Ces gars-là faisaient uniquement leur boulot, tandis que toi... Okay, that's it, Rico, Victor, Évasion, détachez Millionnaire et sortez. Vous voulez pas être témoin de ce qui va suivre. 

L'équipe de reporters nouvellement formée fut à cet instant précis grandement soulagé, l'espace d'un moment, de ne pas devoir crever pour une histoire qui ne les concernait aucunement. Le quatuor se trouva par contre confronté très rapidement à un préoccupant dilemme. Ils étaient libres de quitter la tente militaire, mais il n'y avait qu'une seule sortie, soit l'entrée. Or, en se déplaçant imprudemment dans tous les sens, les disciples de Chuck Trois-Frères avaient dispersé le lait en poudre servant à démarquer la zone de sécurité tracée par Jones Brooklyn pour la sécurité de ses invités. Le manque de clarté des lieux permettait désormais difficilement de distinguer le parcours de l'enchevêtrement de fils à pêche du maître de céans. En cas de rupture ou d'étirement, ce mince filet déclencherait l'activation du système de défense de Jones et un très désagréable effet domino subséquent. 

Étant plus près du sol à cause de sa taille, DJ Évasion a détecté le chemin emprunté par le fil de polymère en premier. Il a figé sur place, les yeux écarquillés, la mâchoire serrée. Légèrement bousculé vers l'avant par le prisonnier israélien en peignoir, Évasion a poussé un grognement de terreur, rappelant celui d'un mammifère intelligent devant les dernières portes battantes d'un abattoir. Quand Chuck Trois-Frères a compris ce qui se passait, il était hélas déjà trop tard. Jones Brooklyn s'était agrippé aux poignées de son coffre en teck et tenait déjà en mains ses deux revolvers Colt Peacemaker à manche en ivoire. La pétarade qui s'en suivit fut assourdissante. Heureusement pour l'équipe de télévision de Victor Gourdet, un associé de Chuck, du genre m'as-tu-vu extrême, avait eu l'idée géniale de lancer une grenade à fumée violette dans la pièce. L'échange de tirs s'est donc poursuivi à l'aveuglette jusqu'au dernier chargeur disponible, pendant que Victor, Rico, Yosef et DJ Évasion décampait des lieux en retenant leur souffle. 

Suite à cet incident plutôt perturbant, DJ Évasion a décidé de renouer avec sa foi évangélique. Le sifflement désagréable de cette balle de 9 millimètres, à moins de six pouces de son encéphale, lui a rappelé que la crainte de l’Éternel était un commandement fondamental. De son côté, Rico Mars croit désormais en une intelligence universelle supérieure capable de faire dévier les projectiles et le parcours du destin de chacun. 

Aussi secoué que ses potes, Victor Gourdet se demande quant à lui s'il doit la vie à son ange-gardien ou à son coloré collier kitsch acheté sur la route de Grand Saline. Cet objet inanimé possède-t-il vraiment le pouvoir d'agir comme un champ magnétique susceptible de changer le trajet d'une balle, comme le martelait Boss Pantaléon au moment de la transaction, réfléchit le journaliste, ou s'agit-il tout simplement d'un simple adon ? Victor se rappelle vaguement d'avoir perdu pied sur un amas d'espadrilles usées, d'avoir trébuché en essayant de s'agripper à une vieille nappe trouée, puis de s'être cogné le melon sur une dalle de béton avant que tout ne devienne flou autour de lui. Les détonations ont persisté. Victor a fermé les yeux puis commencé à prier. Persuadé d'avoir été touché à la tête, l'éditeur a fait ses adieux à ce monde injuste et pourri puis s'est assoupi. Une fois ses esprits retrouvés, Victor a constaté avec joie que mis à part l'hématome géant sur son front, la fatigue, les pertes d'équilibre fréquentes, son bras gauche pendant qui ne répondait plus à toutes ses volontés et le fait qu'il ne se souvenait plus de certaines données importantes comme son nom de baptême complet, tout semblait rentré dans  l'ordre. 

Même si personne ne lui a demandé son avis, le père Romuald demeure catégorique ; il maintient que plusieurs miracles indubitablement catholiques se sont produits dans les dernières heures. Le curé insiste sur le fait que les dégâts causés au casque d'écoute que portait Tit Évasion au moment des faits constituent la preuve tangible d'une intervention divine directe. 

Enfin, Yosef Cohen-Abitbol se sent beaucoup mieux depuis qu'il est écouté et cru. Prisonnier depuis des mois et condamné à vivre son malheur dans la solitude, il a finalement pu raconter son histoire dans son entièreté à une oreille intéressé qui le considère mentalement sain. Le Marocain de naissance et israélien de nationalité surprend par contre tout le monde lorsqu'il décide de rejeter publiquement le judaïsme. Il se déclare désormais humaniste, justement parce qu'il est encore en vie et libre de ne plus craindre la mort. Yosef aimerait maintenant quitter Haïti au plus vite, sauf que tous ses papiers se trouvent dans la villa du sénateur Fleurant. Victor Gourdet promet alors de lui venir en aide en échange de sa participation au reportage, mais pour les besoins de la cause, il demande à Yosef de demeurer en tout temps dans la peau de son personnage de Moïse Berri. Ce sera d'après Victor un bon atout pour attirer l'attention des médias internationaux sur la crise majeure qui affecte la région. Influencé par les louanges incessantes du curé, Victor Gourdet choisit finalement de se remettre lui aussi à croire que Jésus est la seule Voie, mais à condition qu'il soit toujours représenté avec la peau noire, sur photo comme sur la croix. 

Le père Romuald déclare avec emphase que Victor l'Hexagone a échappé à la Grande Faucheuse parce que le Seigneur des Armées l'a désigné comme son champion afin de remplir une mission capitale. Yosef accepte de s'associer à cette aventure désormais sacrée, même s'il est depuis peu athée, à condition qu'il demeure derrière la caméra ou masqué, cela afin de protéger sa famille et sa véritable identité. 

CNN, la BBC, TV5 et Al Jazeera sont les premières chaînes internationales contactées par Victor Gourdet. Il est pris au sérieux, mais mis en attente par la réceptionniste de WPTZ, Channel 5, Vermont, son cinq cent trente-neuvième choix. Le présentateur de nouvelles qui reprend la communication n'a jamais entendu parler de Mizérikod et ne dispose pas d'un traducteur apte à comprendre l'anglais bredouillé de l'éditeur. Le lecteur de nouvelles américain doute de l'existence même de cette commune invisible sur Google Search et indétectable sur Google Earth. Un règlement municipal obscur oblige tous les entrepreneurs en construction de Mizérikod à peindre les toits des édifices en teintes nuancées de vert, de brun ou de beige, lui explique Victor Gourdet dans un franglais mal articulé. Le journaliste vermontais recommande à Victor Gourdet d'entrer en contact avec Wyclef Jean, Sean Penn ou les producteurs de We are the World. Il indique ensuite au rédacteur du Journal de Mizérikod sur un ton paternaliste qu'il se passe des choses beaucoup plus alarmantes à New York et sur les berges du New Jersey en ce moment. À cause des ravages causés par l'ouragan Sandy, des gens de la classe moyenne supérieure manquent d'électricité, d'essence et de commodités. Cela se passe dans la plus puissante démocratie de la planète et à trois jours d'une élection présidentielle opposant un milliardaire mormon Blanc à un socialiste Noir soupçonné par de nombreux sudistes d'être athée et né hors du pays. Au Moyen-Orient, poursuit le présentateur américain, la capitale Syrienne est le théâtre de combats intenses entre les forces gouvernementales et des rebelles issus de plusieurs factions dissidentes ; s'ajoute à cette situation explosive, que le Royaume Saoudien ne semble pas vouloir proposer ses services de médiation entre Téhéran et l'État Juif qui s'apprêtent à débrancher leur téléphone diplomatique. C'est l'exaspération et le ras-le-bol partout sur le globe : chez les Coptes du Caire, les petits épargnants d'Athènes, les Pachtounes du district de Swat, dans les parties de l'opposition à Moscou, chez les chômeurs espagnols, les contrebandiers du Delta nigérian et les réfugiés du Mali. Haïti est relégué aux oubliettes et mis en second plan depuis un bon bout de temps. La Perle des Antilles est devenue un sujet annuel en attente de la prochaine catastrophe majeure. Sans une exposition médiatique constante, le tremblement de terre dévastateur de 2010 n'est plus qu'un triste et mauvais souvenir pour le public branché sur d'autres nouvelles. Même si le nombre de victimes du séisme était astronomique, il demeure une simple statistique, une goutte d'eau dans le bassin des événements tragiques quotidiens. Commerce oblige, les médias doivent aussi tenir compte de la concurrence, des annonceurs et des téléspectateurs. La vérité choque ; l'absence de vedettes du grand écran sur place signifie l'absence de souffrances dignes d'être photographiées. 

En entendant ces paroles, Yosef Cohen-Abitbol se souvient alors de ces fausses accusations que le sénateur Fleurant lui laissait souvent planer sur la tête afin de lui enlever l'idée de prendre la fuite ou de lui désobéir. Yosef propose donc à Victor Gourdet de contacter Télé Bruxelles et de leur annoncer qu'il détient le dirigeant du réseau de pédophile visé par l'opération Angelot. La réponse est immédiate. Les journalistes européens sautent sur le scoop avec enthousiasme, la pédophilie étant, selon Nielsen, et surtout en début de soirée, un sujet beaucoup plus efficace pour gonfler les ventes de voitures et de bière que la famine ou la guerre. 

Mais avant de montrer leur pervers fictif aux Belges, Victor Gourdet et son équipe profite de cette soudaine attention pour présenter au monde une partie de la vérité sur le chaos qui règne dans Mizérikod en direct via Skype. Ce qui est montré ne nécessite aucune description. La commune ressemble à une zone de combat. Ce désordre absolu était sans nul doute planifié, révèle Victor l'Hexagone au pigiste de Louvain qui s'est connecté à son profil. Des caches d'armes découvertes dans des résidences privées, ainsi que dans des lieux publics, appuient cette hypothèse. Une force de police indépendante doit être dépêchée sur place pour surveiller la MINUSTAH, suspectée par la population de fomenter un génocide, déclare Victor. De plus, les révélations récentes, même si elles n'ont jamais été prouvées ou vérifiées, sur la présence de réserves colossales de pétrole dans le sous-sol du pays, pourraient définitivement sceller son sort. Les pétrolières supranationales, aidées de leurs pantins belliqueux de la planète, sont susceptibles de transformer Haïti en un nouveau Kurdistan. 

Les cotes d'écoute de l'échange satellite diffusé en direct triplent, quinze secondes après la mention du mot pétrole. Pour les décupler et avoir l'attention complète des audiences américaines et canadiennes, Victor Gourdet annonce que le prédateur sexuel porte un nom à consonance hébraïque. Reuters et AFP se joignent à la séance d'information qui tourne de plus en plus en débat à cause de l'utilisation croissante de la vidéoconférence. Haaretz et le Jerusalem Post sautent dans l'arène peu de temps après, mais strictement par solidarité pour un frère de nationalité israélienne. Ils veulent en savoir plus sur ce juif dégénéré, Victor Gourdet leur en montre plutôt davantage sur Mizérikod sinistrée. Plus le journaliste en lui devient subjectif, plus le politicien refoulé au fond de son être devient actif. Quinze minutes plus tard, le voici qui utilise la première personne du pluriel pour répondre aux questions qu'on lui pose. Quand Victor Gourdet commet sans le réaliser le lapsus suprême, c'est-à-dire de parler de lui-même à la troisième personne du singulier, Rico Mars et DJ Évasion comprennent qu'un monstre est né. 

Pendant ce temps, des jeunes gens en colère ont envahi les rues boueuses de Mizérikod, rébellion dans la gorge, révolution sur les lèvres et l'insoumission sur le bout de la langue. Ceux qui occupent le boulevard Martin-Luther-King-Jr exigent l'expulsion immédiate de tous les étrangers présents sur le sol haïtien. Ils affirment avec conviction que les innombrables ONG actives dans le pays sont les véritables responsables du chambardement général. Elles en sont même la cause première. 

La caméra de DJ Évasion et le micro de Rico Mars attirent sans tarder des curieux et des militants qui n'ont jamais pu exprimer une opinion en dehors de leur cuisine ou du monticule de terre naturelle situé au centre de la Place Michaëlle-Jean. Une foule se forme rapidement autour de l'équipe de Victor Gourdet. Des personnes âgées veulent montrer leurs bobos, discuter du problème de la faim dans les campagnes, du manque de sécurité en ville et bien sûr défendre leur droit d'exister. Des adolescents fanfarons et insouciants désirent montrer leurs vêtements griffés, exhiber leur blouson officiel de la NBA, colloquer sur l'avenir de la scolarité, ainsi que sur le postérieur démesuré de Beyoncé. Sur le chemin du cimetière, l'équipe de reportage croise une bande de manifestants hors de l'ordinaire. Ils déambulent à poils sur l'avenue Nelson-Mandela. Ces nudistes d'allégeance néolibérale stipulent que leur nudité est une prise de position d'extrême-gauche confirmant leur appui au chef mythique du soulèvement. 

Une escouade de policiers militaires envoyée par le capitaine Pintado pour mettre Yosef Cohen-Abitbol aux arrêts vient s'interposer entre les deux groupes. Leur chef brandit un mandat au nom de Moïse Berri. La troupe est sauvagement agressée puis pourchassée par des hommes cagoulés, armés de machettes et de couteaux de cuisine de la marque Schumann. Nul ne touchera à un seul cheveu de Millionnaire tant qu'il sera parmi nous, font-ils savoir. Le message est passé, gare au suivant. 

Une jeune femme se met soudain à hurler que le monument dédié à Patrice Lumumba, érigé sur une avenue strictement réservée aux piétons, a été barbouillée à la bombe et couverte de boue durant une rixe entre bandes rivales. Les hommes en capuchons sentent aussitôt l'odeur d'un complot d'envergure planétaire. Le Pentagone, le cabinet de Martelly, Paris, Oxfam et le 10, Downing Street sont automatiquement pointés et sévèrement blâmés. 

Libérer Haïti, refaire la carte géopolitique du globe et dénoncer le nouvel ordre mondial sont des causes nobles, sauf que ça creuse terriblement l'estomac. Victor, Rico, Évasion et Yosef sont invités à partager un buffet et une caisse de Mouton Cadet avec des casseurs arrivés la veille de Saint-Marc. Ils ont volé un cochon baptisé : Boucan de l'Insurrection. Les rumeurs abondent autant que les moustiques pendant ce copieux repas. Paraît-il qu'un petit morveux dénommé Margarine, Gargarine ou Garde-Marine, se promènerait avec une valise bourrée de pognon, les seuls billets disponibles dans toute la région. Il aurait, dit-on, essayé d'encaisser un chèque valide de plusieurs milliers de dollars et promis un pourcentage au directeur de la Banque Royale de Mizérikod, institution habituellement fermée le samedi. Victor Gourdet apprend aussi de la bouche d'un bègue que l'infiltration de la PNH par les étrangers, ainsi que le trafic inhumain d'êtres humains qu'ils opèrent depuis longtemps sans être ennuyés, sont choses désormais confirmées. En menant une opération de filature sur un policier canadien originaire du Manitoba, soupçonné de sabotage et de trahison, les sergents Pyram Malvenu et Evans Ferjuste auraient surpris ce dit officier en train de traverser illégalement la frontière, près de Ouanaminthe, accompagné d'une indigène qu'il aurait identifié comme étant légalement sa tendre moitié. Suite à un échange de tirs impliquant des douaniers de la République Dominicaine, les trois agents auraient été gravement blessés. Tout ce beau monde reposerait côte à côte dans un hôpital de Dajabón, en territoire dominicain. 

Enfin, l'équipe de reportage de Victor Gourdet se voit informé par des témoins oculaires, que des évadés de prison auraient inauguré un tribunal du peuple et construit un échafaud de fortune sur le boulevard Malcolm X., près de la Place Charlemagne-Péralte. Ils disposent de cordes courtes et de sacs de sable pour servir de contrepoids. Leur premier prévenu, considéré comme déjà jugé et condamné par un jury formé d'anciens détenus, serait le gardien de prison Oscar Perceval. 

Comme dans tout dîner impliquant deux Haïtiens et plus, quelqu'un décide tout à coup de faire un saut complètement naturel en politique. En effet, après son douzième verre de vin, Victor Gourdet déclare sur un ton solennel à cette spectaculaire réunion de malfaiteurs, de fugitifs, d'évadés, de brigands et d'aliénés, que les choses doivent changer, car le temps du changement est venu, et que si changement il doit y avoir, le changement doit être appliqué sur-le-champ ou il n'y aura bien sûr jamais de réels changements. 

- Si je renverse le gouvernement municipal et prend le contrôle de la ville, clame Victor Gourdet sur un ton emphatique, jurez-vous tous, autant que vous êtes, de me suivre à la vie... hic ! à la mort ? 
- À la vie, à la mort ! répondent haut et fort cette fratrie nouvellement formée, sans toutefois prendre en considération l'état d'ébriété avancé de leur nouveau leader auto-proclamé. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  



chapitre 18c 
(L'Unité des Soins Intensifs) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


18c 
L'Unité des Soins Intensifs 

Cyril Lavache arrive au dispensaire de la Mission Baptiste du Calvaire au volant de la limousine mal-aimée. Cette apparition inespérée provoque un vent d'enthousiasme inouï dans la cour intérieure de l'ONG. Convaincus d'assister au retour inopiné de Moïse Berri, le légendaire président de la Fondation Zanmi d'Haïti, une douzaine d'employés et de bénévoles se ruent vers la portière arrière du véhicule pour accueillir leur héros. Ils veulent le soulever de terre, scander son nom et le porter sur leurs épaules comme le mérite un champion. Mais la joie fait rapidement place à une agressivité palpable lorsque cette cohorte euphorique se bute à un habitacle vide. Ayant flairé le danger imminent, Cyril Lavache choisit de s'expliquer avant d'être questionné par cette foule agitée qui commence à marmonner des idées incohérentes et des menaces à peine voilées. 


- Je suis chargé du transport et de la protection de Millionnaire, dit Cyril en s'adressant directement à un gardien de sécurité juvénile. Garde un œil sur la Lincoln, petit, et te gêne surtout pas si l'envie de la laver te passait par l'esprit. 

- La police a réussi à libérer Millionnaire ou il s'est échappé du repaire des bandits par ses propres moyens ? demande l'adolescent sur un ton alarmiste. 
- J'aimerais t'en dire plus, jeune gens, mais je suis bâillonné par le secret professionnel. 
- Comment ça se fait qu'y baguenaude pas avec vous, le Directeur ? Je vois pas son ordinateur nulle part dans la caisse. C'est plutôt rare que Chef Projet s'en sépare. Si vous me demandez ; ça sent pas bon, ça sent pas bon du tout. Et où qu'y est de toute façon, Archibald, le chauffeur habituel ? 
- Lequel de ces mots du Petit Robert te pose problème, petit homme, secret ou professionnel ? La grammaire, c'est chouette, mais sans vocabulaire, tu n'iras pas plus loin que le bout de ton nez qui sent la conspiration même à douze pieds. Allez, je dois voir la responsable de la mission sur-le-champ. 
- Ma'm Lamisère est en réunion dans l'agora. 
- Où se trouvent les patients ? 
- Partout autour, monsieur, c'est comme un vrai hôpital ici depuis les rénovations effectuées avec l'argent de la Fondation Zanmi d'Haïti. Les cas légers, la radiologie, les chirurgies d'un jour, l'hématologie et les maladies infectieuses sont au premier et dans la cour. Les cliniques spécialisées, la dialyse, l'ophtalmo, la gastro, la dermato, etcetera, au second. Les cas lourds, la réanimation, la salle d'opération et la maternité sont au troisième, tout juste entre le solarium et la gérontologie. 
- Une femme enceinte, dis-moi, c'est léger, spécial ou lourd ? 
- En haut, c'est sûr, mais n'entre pas là qui veut, monsieur. Y a des précautions sanitaires et des règles d'asepsies à suivre. Je peux pas vous permettre de monter là-haut. 
- Tu veux empêcher un officier de police de faire son travail, l'imberbe ? 
- Je vous reconnais, monsieur. Faut pas me prendre pour Gary Gourde. Vous êtes pas policier du tout. Vous tenez la cordonnerie voisine de la boutique érotique, Zob Électrique, coin George-Anglade et Frantz-Fanon, tout près de la blanchisserie Guangdong. 
- Tu l'apprends aujourd'hui, fiston, fait Cyril Lavache en montrant son badge de la PNH. Je suis cordonnier de jour, c'est vrai, mais sergent-chef la nuit quand ta mère t'envoie au lit. 
- Babylone police à votre âge, tchwirp ! J'ai peu de grammaire et de vocabulaire, mais je suis loin d'être crétin, vous savez ? Chez moi, c'est moi le pourvoyeur. Ne bougez pas d'un iota. Je vais chercher monsieur Saint-Hilien, mon supérieur. 

À peine l'adolescent parti que Cyril Lavache se dirige vers les escaliers. Deux garde-malades aux biceps saillants lui bloquent aussitôt le passage. Cyril fouille dans la poche interne de son veston. Il en sort une fiole en verre contenant un liquide jaunâtre. Il s'agit d'une mixture à base de tétrodotoxine et de venin de scorpion qu'il s'est procuré à Grand Saline chez la guérisseuse Bonne Suzette. 


- Quelques gouttes d'acide sulfurique pour lubrifier vos yeux ? propose Cyril Lavache sur un ton menaçant. 

- Il bluffe, fait le premier gaillard. J'ai pété quatre-vingt-dix en chimie analytique. Je le trouve un peu trop aqueux à mon goût, son vitriol. 
- Fais attention, Maxo, avertit le second costaud, ce type à pas l'air bien. 
- Raison de plus pour lui barrer la route. 
- Est-ce que t'as obtenu d'aussi belles notes en balistique, demande alors posément Cyril Lavache en leur montrant le canon de son Beretta. 

Arrivé au troisième, son pistolet toujours bien visible, Cyril Lavache obtient toute l'aide nécessaire auprès du personnel soignant. Ainsi, il apprend de l'infirmière-chef que tous les patients alités de cet étage sont des cataleptiques qui attendent la visite d'un psychiatre depuis janvier 2010. On y retrouve aussi les victimes d'un empoisonnement alimentaire récent et de nombreux blessés du violent soulèvement de la veille. Le cordonnier reconnaît parmi les intoxiqués, Rosa-Liz, la réalisatrice du documentaire portant sur le travail de Moïse Berri et le processus de reconstruction de Mizérikod. Près d'elle se trouvent le traumatologue néo-zélandais, Stanley Sternthal, ainsi que le généraliste britannique, Rupert Rushmore, tous deux de l'ONG Médecins Sans Frontières et eux aussi frappés de botulisme. Cyril Lavache est conduit aux soins intensifs par une aide-soignante terrorisée. Le policier découvre dans cette unité mal éclairée deux bénéficiaires séparés par un simple rideau de polyester doublé d’une moustiquaire. À sa gauche, se reposant sur le dos, les yeux clos, il aperçoit la personne qu'il aime le plus au monde, sa fille Violette, branchée à des appareils sophistiqués qui émettent des bips distincts. À sa droite, allongé sur le côté, les pupilles dilatées, Cyril Lavache établit un contact visuel terriblement inconfortable avec l'être qu'il méprise le plus au monde, Rondall Jérémie, le vendeur de riz et violeur à temps partiel, une compresse souillée collée sur l'arrière-train. 


©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

chapitre 18b 
(L'Ombre de l'Auditeur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


18b 
L'Ombre de l'Auditeur  

Immaculée Lamisère a convoqué une réunion d'urgence du personnel de son ONG. Hormis les problèmes liés aux coupures d'électricité courantes, l'organisation a été épargnée par la horde de déchaînés qui a mis la commune à l'envers. Les priorités de l'institution demeurent la qualité et l'ininterruption des soins prodigués, la gestion des vivres, des médicaments et de l'eau potable, ainsi que le maintien d'une bonne hygiène et d'une prophylaxie effective et efficace afin d'éviter les risques d'épidémies. Enfin, Immaculée Lamisère annonce à ses employés que Moïse Berri a communiqué avec elle par téléphone dans l'avant-midi. Les mâchoires tombent. Cette révélation inattendue sème l'émoi dans l'assemblée. Les gens s'interrogent. Des réponses insensées prennent vie. Un bourdonnement intense se forment. On entend des jurons d'un côté, des prières de l'autre. Immaculée Lamisère met un terme au brouhaha quand elle se met à taper sur une grosse marmite en cuivre étamée avec une cuillère à moutarde. 

- Attachez bien vos ceintures, avertit-elle sur un tonalarmant, les choses vont bientôt commencer à brasser par ici. Avis aux imposteurs et aux sans-cœurs, gare à vous, gens de mauvaise foi. Je m'adresse à vous, intransigeants de malheur, vipères d'exploiteurs, trompeurs et menteurs, vous devrez changer de camp ou subir les foudres de la colère de Monsieur Berri. Les pourritures immondes parmi vous qui ont abusé le faible ou volé la pitance du pauvre, je vous conseille fortement de quitter la région pendant que vous en avez encore la chance. Moïse Berri a rayé le mot pitié de son vocabulaire. Tous les salaires sont provisoirement gelés jusqu'à nouvel ordre, ajoute la directrice de la Mission Baptiste du Calvaire en frappant du pied. Il n'y a plus un sou de disponible en ville. Ses saletés de banquiers ont fermé leur coffre aussitôt informés que le peuple entier cherchait à effectuer un retrait. Pour ce qui est de l'arrivée imminente de notre ennemi à tous, ce soi-disant vérificateur général canadien, n'ayez aucune crainte, il ne s'agit même pas de son vrai métier. Ce rongeur se nomme Rogatien Gingras. Eh ben oui, chers amis, il s'agit bien du propriétaire légal de notre humble bâtisse ; votre ancien patron pour certains, le champion des promesses de visa contre une faveur ou deux, le spécialiste des attouchements sexuels subtils, le bizarroïde au teint cireux qui gérait l'ONG, Rivière-Espérance, jusqu'à ce que les autorités se mettent fouiller dans ses états de comptes pour enfin révéler à tous l'étendue de ses manigances. Comme on nous envoie un homme fourbe doublé d'un félon de la pire espèce pour investiguer sur nous, Moïse Berri nous a fait parvenir un document de type contre-attaque de trente-trois pages afin de nous prémunir contre ses astuces. Des copies imprimées sur des formulaires de réquisition de laboratoire sont disponibles au secrétariat. Vous y trouverez l'historique de la Mission Baptiste, ainsi qu'une banque de données se rapportant à l'administration et au budget. Soyez vigilants, étudiez ce document, décortiquez-le, analysez-le, envisagez des scénarios probables et imaginez différentes situations dans les limites du possible. En face à face avec le vrai Rogatien Gingras, vous devrez être en mesure d'anticiper ses questions avant qu'il ne les ait formulées. Attention, je vous mets en garde, aussi vrai que Saül a persécuté David pour l'éloigner du trône d'Israël, le but ultime de ce renégat est de nous mettre à la porte pour nous tenir loin de sa propriété et récupérer les papiers qui l'attestent comme propriétaire légitime de cet immeuble inutile que nous avons fièrement transformé en clinique. Utilisez n'importe quel moyen pour éloigner ce rat d'égout d'ici. Faites le nécessaire pour le déranger et le déconcentrer. Je demande aux infirmières de se déhancher comme Salomé et d'oublier un bouton de chemise ou deux en sa présence. L'homme est un pervers dépourvu de toute gêne. Vos seins pourraient nous sauver, Mesdames. Et vous, les jeunes libertins de l'entretien ménager, je sais que vous fumer de la merde durant vos pauses. Offrez-lui ce que vous avez de plus assommant. Chaque minute qu'il passera à retrouver ses esprits en sera une de gagnée pour nous. 

L'ONG La Mission Baptiste du Calvaire compte une cinquantaine de salariés et de bénévoles. La grande majorité des membres du personnel ont les yeux pendus aux lèvres d'Immaculée Lamisère. Mais une minorité écoute à moitié, visiblement préoccupée par autre chose que la venue de ce contrôleur canadien dépeint par certains comme un véritable dévergondé issu d'un croisement entre une truie et un chien. Selon la patronne, Moïse Berri, ce grand ami et bienfaiteur de la Mission Baptiste du Calvaire depuis sa fondation, arrive tout de suite après le Christ dans n'importe quel concours de popularité. Mais tous ne partagent pas son avis. 

Le sphincter urétral de Reggie Gladu vient de lui faire faux bond sous le coup de l'émotion. Son état d'inquiétude est tel que les muscles de ses mollets entrent involontairement en contraction. Reggie Gladu a reçu un courriel plutôt inquiétant de Moïse Berri sur son téléphone intelligent ce matin. La courte missive le menace de façon expéditive d'ébruiter les raisons obscures de son expulsion de l'école de médecine de Hanoï en 1999. En échange de son silence, Moïse Berri demande à Reggie Gladu d'effectuer quelques menus travaux pour lui : soit de remplacer la caméra de sécurité qui surplombe la Place des Présidents, de réparer les deux haut-parleurs à l'entrée du marché, et aussi d'installer un microphone de qualité dans le pot à fleurs du bureau d'Immaculée Lamisère. 

L'homme à tout faire de l'ONG Mission Baptiste du Calvaire est loin d'être la seule victime de chantage présente à cette réunion. Lola Sauvegarde défend les mêmes intérêts et partagent à peu près les mêmes valeurs que son amie, la directrice, mais Immaculée est pro-choix, Lola pro-vie. Ce qui s'est produit au printemps dernier dans cette clinique d'avortement clandestin que le docteur Sauvegarde maintient en fonction malgré l'absence de permis et les nombreux avertissements du ministère de la santé, mérite-t-il d'être révélé au grand public ? C'est ce que Moïse Berri lui a laissé entendre qu'il ferait si seulement si. 

Miss Mangrove s'occupe des archives médicales de la Mission Baptiste du Calvaire depuis bientôt trois ans, cela avec une discipline de fer. Alors pourquoi lui manquent-t-ils le dossier clinique, l'hémogramme et les radiographies dentaires et pulmonaires de Rogatien Gingras ? 

Plusieurs prescriptions pharmaceutiques ont été délibérément altérées ou carrément créées par Gabriel Nuscrite. Qui donc est ce monsieur B., sans nom ni prénom ? La douleur qui l'afflige doit être hors du commun pour nécessiter des narcotiques en si grande quantité. 

Joe-Jean Adam bosse à deux postes, la comptabilité et la réception des marchandises. Moïse Berri peut certainement excuser ses erreurs de calcul, l'homme est agronome, pas teneur de livres. Mais doit-il lui pardonner d'avoir fermé les yeux sur la présence de ce colis scellé dans l'entrepôt ? Cette boîte a l'apparence et les dimensions d'un cercueil de taille moyenne et un liquide dégageant une odeur pestilentiel s'en écoule. Moïse Berri reproche à Joe-Jean Adam d'avoir ignoré cette bière des semaines durant sans que personne ne soit mis au courant. 

Magdalène Richard pioche des journées de dix-huit heures depuis des lustres comme chef-infirmière et ne refuse jamais les shifts de nuit. Moïse Berri sait très bien pour quelle raison morbide à faire dresser les poils dans le dos, elle a toujours exigé que la gestion de la banque de sang et de la morgue lui soit confiée. 

La diététiste Christine Fauteux a obtenu son pardon fédéral du gouvernement ontarien. Elle a même repris son nom de jeune fille. Moïse Berri dispose d'une vingtaine de photos et d'articles tirés des journaux de Sault-Sainte-Marie durant son procès hautement médiatisé. Aimerait-elle partager les détails de ce délit particulier perpétré dans le milieu échangiste de cette accueillante localité ? 

Finalement, Moïse Berri n'a pas omis d'avertir Marvel Saint-Hilien, le responsable de la sécurité de la Mission Baptiste du Calvaire. Même en multipliant son salaire par mille, le gardien serait dans une position inconfortable, s'il devait un jour expliquer l'achat de ses nombreux terrains et de ses projets hôteliers et miniers dans la région de Caracol et du Cap-Haïtien. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda