chapitre 18g
(Les Cercueils)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
18g
Les Cercueils
Les résidents du quartier Rosemont-La-Petite-Patrie ont rarement vu autant de voitures de police sur la rue Beaubien Est. Une vaste opération policière conjointe impliquant la Gendarmerie Royale du Canada, la Sûreté du Québec et les services de polices de Montréal et de Longueuil, contre un vaste réseau de trafic d'armes, vient tout juste de se conclure devant leurs yeux au salon funéraire Passage Légitime. Les médias présents sur place sont avides d'informations, mais le porte-parole des forces de l'ordre est avare de commentaires. Cette descente aurait-il un lien avec la fusillade survenue à sur la Rive-Sud hier soir ? demande un journaliste spécialisé dans les affaires judiciaires et policières. Les gangs de rues deviendraient-ils incontrôlables comme le prédisait la députée Mourani dans son bouquin ? Les motards et le crime organisé tirent-ils les ficelles dans toute cette affaire ? Le livreur de l'épicerie Ming Li nourrissait des pigeons sur la toiture du commerce, quand deux tireurs d'élite de la S.W.A.T. l'ont plaqué au sol et ordonné de demeurer immobile et de garder le silence. Deux heures plus tard, Laflèche Beaupré est couronné roi des ruelles lorsqu'il se met enfin à raconter ce qu'il a vu et entendu à partir de ce toit. Selon son auditoire composé d'enfants, de femmes au foyer et d'une poignée de retraités amateurs de pétanque, sa description des événements vaut plusieurs tickets de cinéma. Laflèche prend la narration des événements au sérieux. Il devient même théâtral afin de captiver l'attention totale des mômes assis en demi-cercle autour de lui. Le livreur modifie sa voix, reproduit les sons, emploie des mimiques et utilise des membres de l'assistance comme figurants et acteurs.
En bref, Laflèche Beaupré prétend que la scène a débuté par une grosse chicane entre hauts-gradés des différents corps policiers réunis sur la scène de crime. Le mandat de perquisition semblait être en possession d'un commandant de la SPL, explique-t-il, mais c'est un officier de la Police Montée qui voulait tout diriger. La SQ a finalement décidé d'utiliser un bélier pour défoncer la porte d'entrée du salon funéraire. Avant d'entrer, ils ont lancé plusieurs grenades lacrymogènes à l'intérieur. L'équipement des hommes de l'escouade tactique était très intimidant ; des armes automatiques avec pointeur laser abondaient, des lunettes de visions nocturnes aussi, des trucs dignes d'un film d'action à gros budget. Quelques minutes plus tard, des policiers de l'unité spéciale munis de masques à gaz sortaient de l'édifice accompagnés d'une femme blanche et d'un monsieur noir bien habillé avec un chapeau haut-de-forme ; un haïtien, d'après son accent. La police scientifique est arrivée en grande pompe dans des camions-laboratoires gris sombre et sans fenêtres. Un groupe est entré dans le commerce par la porte de sortie de secours située à l'arrière.
- Devinez avec quoi ils sont sortis une heure plus tard ? demande Laflèche Beaupré à son public, suspendu à ses lèvres.
Gosses bien élevés, gamins espiègles et autres galopins habituellement intrépides de la ruelle s'agrippent aux jambes des mamans disponibles sans regarder à qui elles appartiennent. Les mères responsables se demandent si elles veulent vraiment en savoir plus sur cette nébuleuse affaire ; car passer une nuit blanche à cause des cauchemars de leur enfant ne fait pas partie de leur plan. Laflèche Beaupré décide qu'il gardera en fin de compte le reste de l'histoire pour lui seul ou vendra l'information au réseau TVA pour le prix d'un ordinateur de jeu Dell Alienware. C'est hors de question ! font petits et grands. On veut savoir la suite ! supplie morveux et vieux grincheux. Un roulement de tambour imaginaire se fait entendre. Laflèche Beaupré prend quelques inspirations profondes et demande à s'asseoir.
- Les hommes de la police scientifique sont sortis du salon avec une douzaine de cercueils en métal, poursuit Laflèche Beaupré, le visage sombre, l'air encore secoué. Y en avait aussi un en merisier et un autre en forme de tambour africain. L'un des coffres en acier, partiellement défoncé, eh ben, y contenait des armes d'une technologie hors du commun, comparable à ceux des agents du S.H.I.E.L.D. ou des G.I. Joe.
Les bouts de chou poussent des ah ! les vieillards, des oh !
- La majorité des officiers avaient clairement jamais rien vu de pareil, continue Laflèche Beaupré, même pas dans les magazines spécialisés.
Le livreur un peu simple d'esprit, mais doté d'un bon vocabulaire, prend ensuite une pause pour réfléchir et trouver les tournures de phrases idéales pour décrire la suite des événements. Laflèche Beaupré ne possède pas la maturité d'un adulte de vingt-huit ans, mais il comprend très bien que poursuivre le récit de cette histoire pourrait traumatiser les moins de dix ans. Lui-même n'arrive pas à contrôler ses membres inférieurs tremblotants. Trop tard, les mamans et les anciens insistent pour en connaître la fin. Les mères soutiennent d'ailleurs que leurs rejetons ont sûrement déjà vu pire à la télévision. Laflèche Beaupré soupire longuement.
- L'un des cercueils en bois, finit-il par murmurer, celui taillé comme un conga géant, eh ben, y contenait un corps, un vieux bonhomme d'au moins cent cinquante ans, minimum, foncé comme du charbon.
Le petit Dimitri commence instantanément à pleurer, mais on l'entend à peine, sa plainte étant étouffée par les cris des mamans maintenant fâchées contre Laflèche Beaupré. Celle de Dominique le traite avec dédain de retardé et de fils de sa sœur, une autre mère l'appelle un saint-sacrement de fabulateur. La mère de Dimitri essaie de renverser la charge émotive de la situation en lançant à la blague que le mort s'est levé comme dans le film La Momie.
- Justement, confirme Laflèche Beaupré, le vieux monsieur noir comme son ombre est sorti du cercueil artisanal et y a dit aux polices qu'y mourrait carrément de soif et qu'y arrivait plus à faire pipi. Y a aussi indiqué aux constables qu'y devait se dépêcher pour sortir son compagnon de sa boîte en bois avant qu'y devienne fou braque.
Le livreur ouvre alors une parenthèse.
- C'est ça avec l'immigration, le multiculturalisme pis tous les maudits accommodements qu'y nous amènent le gouvernement. De nos jours, les nouveaux arrivants débarquent ici de leur pays avec leurs zombis pis leurs ennuis. C'est pour ça que moi, j'compte voter Oui au prochain référendum pour la Séparation.
Laflèche Beaupré entend soudain un bruit strident qui lui rappelle le grondement du tonnerre. Il lève la tête vers le ciel, s'attendant à le voir illuminé par un nombre incalculable d'éclairs. Le livreur perd complètement son sens de l'équilibre. Ça lui prend deux à trois secondes pour réaliser qu'il vient de se faire administrer un coup de casserole en céramique sur la caboche par Véronique, la maman de Dominique. Avec un quotient intellectuel dix points plus élevé, Laflèche Beaupré aurait immédiatement opté pour la fuite à pied ; Véronique étant obèse et fumeuse chronique. Sonné, le malheureux cherche tout d'abord sa bicyclette, attachée il ne sait plus trop où ni à quelle clôture ou poteau électrique. Lorsque Laflèche trouve enfin sa bécane, il est trop étourdi et bien trop nerveux pour ouvrir son cadenas à combinaison : deux tours à droite, un tour à gauche, un demi tour à droite. Le temps d'enfourcher son véhicule de travail et de prendre de la vitesse pour échapper à ses femmes transformées en hyènes offusquées, Laflèche Beaupré passe au sens propre du mot, un très mauvais quart d'heure, neuf cents secondes bien comptées.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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