chapitre 18e
(La Photo)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
18e
La Photo
- T'as deux heures et demie de retard, le réprimande Grosbois en ouvrant.
- Je devais passer d'urgence par Toronto. Bonsoir, monsieur Nji Mbonjo.
- Monsieur Quick, fait le garde du corps du notaire new-yorkais en inclinant respectueusement la tête.
- Monsieur Nji Mbonjo, fait le financier en serrant la main de l'armoire à glace.
- Où est Suleyman, demande Grosbois, comment se fait-il qu'il ne soit pas avec toi, Gustave ?
- Il ne voyait pas d'un bon œil l'idée de se présenter aux douanes canado-américaines avec tout son précieux matériel informatique. Plusieurs de ses disques durs contiennent des informations classées comme secrets d'état par le NSA. De toute façon, il nous sera beaucoup plus utile à Boston et hors de prison. Suleyman a déjà franchi le pare-feu de cette banque qui nous pompe de l'argent à partir les Îles Caïmans. C'est très encourageant, mais il faudra faire preuve de plus de prudence. Selon Suleyman, tout ce que nous nous sommes contés depuis le printemps dernier a été écouté ou enregistré. Nous devons absolument quitter cet hôtel et nous procurer de nouveaux téléphones sur des prête-noms ou trouver des anciens appareils déjà en service.
- Nous pourrions aussi devenir colombophiles ou télépathes, propose maître Grosbois avec beaucoup de sarcasme. Pourquoi, Toronto, Gus, je suis curieux, choisir de prendre un long détour inutile ne fait certainement pas partie de tes saines habitudes ?
- Cette photo, répond Gustave Amaury Quick en tendant une enveloppe contenant un portrait huit et demi par onze au notaire. Ecce Homo, Phil, Moïse Berri, ajoute-t-il avec emphase.
- Je ne me souviens pas du tout de ce type.
- Tout porte à croire que c'est bien parce qu'il le désire. Moïse Berri désire tellement demeurer dans l'ombre qu'il se couvre le visage ou se masque carrément la fiole à chaque fois qu'il pénètre dans un lieu public ou privé surveillé par des caméras. Il le fait à la banque, tout comme dans les aéroports et dans les gares. Nous avons fait le tour de la planète afin de dégoter une photo récente ou décente de cet homme. Suleyman s'est introduit par effraction dans les ordinateurs personnels de tous les amis et contacts du maire de Mizérikod inscrits sur ses réseaux sociaux. Il a aussi piraté le site officiel du documentaire Reconstruct Haïti Now. Toutes les photos montrant le visage de Moïse Berri ont été systématiquement effacées. Tous les hyperliens mentionnant son nom ou le concernant de près ou de loin mènent vers une erreur http 401 avec demande d'authentification. Ce portrait est tout ce que nous avons pu trouver chez un agent d'artiste de la Ville Reine.
- Notre lapin ressemble comme deux gouttes d'eau à Joe Dassin, Gus. Tu te souviens de Joe Dassin ?
- La photo est plutôt floue, mais effectivement, il y a une petite ressemblance.
- Gin, Scotch, Whisky ?
- De l'eau, Phil, je n'ai plus droit aux bonnes choses de la vie avec ce foutu diabète.
- Combien d'argent as-tu pu sortir des États-Unis? demande le notaire.
- Zéro barré. Je n'aurais jamais réussi à traverser la frontière avec la somme que tu espérais. Nous aurons cependant accès à nos comptes bancaires et à nos finances personnelles lundi matin au plus tard.
- Enfin une bonne nouvelle, Suleyman est un véritable magicien.
- Nous devons plutôt remercier Rogatien Gingras. Je le croyais d'ailleurs avec toi, déjà en train d'accoucher d'un plan.
- Monsieur Gingras crèche au Marriott de l'aéroport en attendant mon appel. Je voulais te parler de lui avant de le nommer au poste de vérificateur général de la Fondation Zanmi d'Haïti et lui refiler la procuration légale qui le rendra en quelque sorte maître de notre destiné.
- Nous ne trouverons pas meilleur homme pour accomplir cette mission. Gingras est plus intelligent qu'il en a l'air, Phil, au point de représenter une menace éventuelle pour nous. Nous devons lui faire confiance d'une part, mais le craindre comme Brutus une fois qu'il aura les pleins pouvoirs. Il nous faut un espion pour le surveiller et un neutralisateur pour le stopper en cas de perte de contrôle. Je ne veux pas mourir en prison s'il échoue, change de camp ou essaye de nous rouler.
- Trouver un espion est fort simple, Gus, mais recourir aux services d'un assassin professionnel... Il serait très imprudent d'entrer en contact avec la pègre montréalaise durant notre séjour ici. Elle semble être en période de pourparlers afin d'élire un nouveau parrain reconnu de tous. Les cadavres reliés au crime organisé font les manchettes dans tous les journaux de la région depuis quelques temps et rien ne laisse présager une accalmie.
- Ne t'en fais pas, j'ai déjà accordé le contrat au Lethal Irish de Boston. R.M. Carrigan me garantit un tueur aussi efficace qu'un poison et encore plus subtil que le polonium.
- Comme c'est étrange, Gus. Hier soir, tu voulais à peine te mouiller. On aurait dit un vieux cabot qui n'aime pas l'eau. Et voilà qu'aujourd'hui, même homme, même pépin, tu plonges tête première dans l'œil du cyclone en te frottant à ce raciste de Redmond Murphy Carrigan ? On parle d'un dérangé qui place ses victimes dans les réservoirs à béton de ses camions malaxeurs avant d'offrir à la municipalité de Boston de bâtir des condominiums de luxe sur leurs citrons. Le FBI habite pratiquement dans le garage de son petit frère Dillon qui, je te le rappelle, est l'informateur vedette de la DEA en Illinois. Monsieur Nji Mbonjo, fait le notaire, soudain mécontent et très distant, veuillez s'il-vous-plaît avoir l'amabilité de fouiller notre ami de fond en comble. Assurez-vous qu'il ne cache pas de micro ou d'émetteur GPS sur lui. Vérifiez tous ses orifices, sans exceptions.
- De quoi tu parles, Phil, t'as perdu la boule ?
- Comprends-moi, Gustave. Depuis que Déodas nous a trahi, cela après soixante et un an d'amitié, je suis devenu un peu plus prudent avec mes amis et un peu moins avec l'ennemi. J'ai deux questions à te poser, poursuit le notaire new-yorkais sur un ton sardonique. Un, comment peux-tu avancer avec autant de certitude que nous pourrons reprendre le contrôle de nos comptes bancaires dès lundi ? Deux, qui t'a révélé le numéro de cette suite exécutive ? À ce que je sache, c'est une suite junior située à l'étage inférieur que j'ai loué à mon nom. Est-ce que tu comptes essayer de faire avaler à un vieux renard comme moi que t'as deviné le nom de jeune fille de la mère de monsieur Nji Mbonjo pour nous trouver ?
Le malabar camerounais se jette sur le frêle vieillard et l'immobilise d'une seule main. Le costaud tâtonne rapidement le vioque. Il le fait ensuite tournoyer comme un oreiller de plumes avant de le fouiller. Gustave Amaury Quick se met à tousser frénétiquement lorsque les mains massives du mercenaire africain viennent lui presser le sternum. Le financier dirige sa quinte de toux forcée vers le visage du garde du corps comme s'il s'agissait d'une arme biologique. Trop peu familier avec les sciences médicales pour comprendre la différence entre un virus et une bactérie, mais suffisamment informé pour saisir le fait que ces organismes voyagent par voies aériennes, le colosse sort un mouchoir de sa poche pour essuyer puis couvrir sa bouche et son nez. Amaury Quick en profite pour sortir de la manche de son imper un pistolet à impulsion électrique qu'il utilise pour foudroyer le géant. Pendant que la bave monte à la bouche du gorille de maître Grosbois, Amaury Quick tente d'éclaircir la situation.
- Qu'est-ce qui te prend d'employer ton bébé rhino contre moi, Phil ? J'ai conversé avec Mark Allister Stanson, l'employeur de Rogatien Gingras. Il nous conseille fortement de faire alliance avec le Québécois. Stanson a sûrement obtenu le numéro de ta chambre d'hôtel parce que tu as composé le numéro de la réception. Tu as dû montrer une pièce d'identité même si tu as payé la chambre en espèces.
- Il me fallait mon bourbon, Gus, j'ai aucun autre médicament.
- Mark Allister Stanson utilise les mêmes outils technologiques que Moïse Berri. Il travaille sûrement de pair avec Berri. Ce type semble omniprésent. Je sais qu'il a le pouvoir de remédier à presque tous nos maux. Disons que sa promesse de nous redonner le contrôle sur nos finances me réjouit énormément. Il a peut-être déjà pris le contrôle du système informatique de la Banque Royale de Grand Cayman. Ce type maîtrise l'informatique à ce point.
- Mark… Allister… Stanson, répète lentement Philbert Hans-Orville Grosbois en se grattant la tête. Ce ne serait pas plutôt, maître Alistair Stetson que tu as entendu ?
- Comme je te disais la semaine dernière, arthrite, diabète, hypertension, cholestérol... le buffet de l'âge d'or. Et maintenant, ma mémoire et mon audition qui décline.
- Tu peux relâcher la gâchette de ton joujou, Gus. Monsieur Nji Mbonjo ressemble à une carpe asphyxiée. Je te demande pardon. Alistair Stetson est le fils aîné d'Ashley Stetson, le cauchemar de l'Association des Banquiers Britanniques dans les années quatre-vingt. Stetson est de notre côté. Je crois qu'il est l'avocat d'Ulysse-Hercule Légitime. Je communique avec le Québécois aux lunettes de skis et à la barbe de Neandertal, puis on lui refile l'investigation et les commandes des Fonds Héritage Légitime sur-le-champ. Faisons comme tu l'entends.
- T'inquiètes pas, Phil, on fera abattre Gingras par l'intermédiaire de Carrigan dès qu'il se mettra à trébucher, à montrer des signes d'inefficacité ou à tenter de nous déjouer.
- Tu as mon accord.
- Merci. Monsieur Nji Mbonjo, fait le financier en tendant la main au grand gaillard grimaçant et toujours secoué.
- Monsieur Quick, répond poliment le garde du corps en clignant des yeux.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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