Thursday, March 20, 2014

chapitre 18c 
(L'Unité des Soins Intensifs) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


18c 
L'Unité des Soins Intensifs 

Cyril Lavache arrive au dispensaire de la Mission Baptiste du Calvaire au volant de la limousine mal-aimée. Cette apparition inespérée provoque un vent d'enthousiasme inouï dans la cour intérieure de l'ONG. Convaincus d'assister au retour inopiné de Moïse Berri, le légendaire président de la Fondation Zanmi d'Haïti, une douzaine d'employés et de bénévoles se ruent vers la portière arrière du véhicule pour accueillir leur héros. Ils veulent le soulever de terre, scander son nom et le porter sur leurs épaules comme le mérite un champion. Mais la joie fait rapidement place à une agressivité palpable lorsque cette cohorte euphorique se bute à un habitacle vide. Ayant flairé le danger imminent, Cyril Lavache choisit de s'expliquer avant d'être questionné par cette foule agitée qui commence à marmonner des idées incohérentes et des menaces à peine voilées. 


- Je suis chargé du transport et de la protection de Millionnaire, dit Cyril en s'adressant directement à un gardien de sécurité juvénile. Garde un œil sur la Lincoln, petit, et te gêne surtout pas si l'envie de la laver te passait par l'esprit. 

- La police a réussi à libérer Millionnaire ou il s'est échappé du repaire des bandits par ses propres moyens ? demande l'adolescent sur un ton alarmiste. 
- J'aimerais t'en dire plus, jeune gens, mais je suis bâillonné par le secret professionnel. 
- Comment ça se fait qu'y baguenaude pas avec vous, le Directeur ? Je vois pas son ordinateur nulle part dans la caisse. C'est plutôt rare que Chef Projet s'en sépare. Si vous me demandez ; ça sent pas bon, ça sent pas bon du tout. Et où qu'y est de toute façon, Archibald, le chauffeur habituel ? 
- Lequel de ces mots du Petit Robert te pose problème, petit homme, secret ou professionnel ? La grammaire, c'est chouette, mais sans vocabulaire, tu n'iras pas plus loin que le bout de ton nez qui sent la conspiration même à douze pieds. Allez, je dois voir la responsable de la mission sur-le-champ. 
- Ma'm Lamisère est en réunion dans l'agora. 
- Où se trouvent les patients ? 
- Partout autour, monsieur, c'est comme un vrai hôpital ici depuis les rénovations effectuées avec l'argent de la Fondation Zanmi d'Haïti. Les cas légers, la radiologie, les chirurgies d'un jour, l'hématologie et les maladies infectieuses sont au premier et dans la cour. Les cliniques spécialisées, la dialyse, l'ophtalmo, la gastro, la dermato, etcetera, au second. Les cas lourds, la réanimation, la salle d'opération et la maternité sont au troisième, tout juste entre le solarium et la gérontologie. 
- Une femme enceinte, dis-moi, c'est léger, spécial ou lourd ? 
- En haut, c'est sûr, mais n'entre pas là qui veut, monsieur. Y a des précautions sanitaires et des règles d'asepsies à suivre. Je peux pas vous permettre de monter là-haut. 
- Tu veux empêcher un officier de police de faire son travail, l'imberbe ? 
- Je vous reconnais, monsieur. Faut pas me prendre pour Gary Gourde. Vous êtes pas policier du tout. Vous tenez la cordonnerie voisine de la boutique érotique, Zob Électrique, coin George-Anglade et Frantz-Fanon, tout près de la blanchisserie Guangdong. 
- Tu l'apprends aujourd'hui, fiston, fait Cyril Lavache en montrant son badge de la PNH. Je suis cordonnier de jour, c'est vrai, mais sergent-chef la nuit quand ta mère t'envoie au lit. 
- Babylone police à votre âge, tchwirp ! J'ai peu de grammaire et de vocabulaire, mais je suis loin d'être crétin, vous savez ? Chez moi, c'est moi le pourvoyeur. Ne bougez pas d'un iota. Je vais chercher monsieur Saint-Hilien, mon supérieur. 

À peine l'adolescent parti que Cyril Lavache se dirige vers les escaliers. Deux garde-malades aux biceps saillants lui bloquent aussitôt le passage. Cyril fouille dans la poche interne de son veston. Il en sort une fiole en verre contenant un liquide jaunâtre. Il s'agit d'une mixture à base de tétrodotoxine et de venin de scorpion qu'il s'est procuré à Grand Saline chez la guérisseuse Bonne Suzette. 


- Quelques gouttes d'acide sulfurique pour lubrifier vos yeux ? propose Cyril Lavache sur un ton menaçant. 

- Il bluffe, fait le premier gaillard. J'ai pété quatre-vingt-dix en chimie analytique. Je le trouve un peu trop aqueux à mon goût, son vitriol. 
- Fais attention, Maxo, avertit le second costaud, ce type à pas l'air bien. 
- Raison de plus pour lui barrer la route. 
- Est-ce que t'as obtenu d'aussi belles notes en balistique, demande alors posément Cyril Lavache en leur montrant le canon de son Beretta. 

Arrivé au troisième, son pistolet toujours bien visible, Cyril Lavache obtient toute l'aide nécessaire auprès du personnel soignant. Ainsi, il apprend de l'infirmière-chef que tous les patients alités de cet étage sont des cataleptiques qui attendent la visite d'un psychiatre depuis janvier 2010. On y retrouve aussi les victimes d'un empoisonnement alimentaire récent et de nombreux blessés du violent soulèvement de la veille. Le cordonnier reconnaît parmi les intoxiqués, Rosa-Liz, la réalisatrice du documentaire portant sur le travail de Moïse Berri et le processus de reconstruction de Mizérikod. Près d'elle se trouvent le traumatologue néo-zélandais, Stanley Sternthal, ainsi que le généraliste britannique, Rupert Rushmore, tous deux de l'ONG Médecins Sans Frontières et eux aussi frappés de botulisme. Cyril Lavache est conduit aux soins intensifs par une aide-soignante terrorisée. Le policier découvre dans cette unité mal éclairée deux bénéficiaires séparés par un simple rideau de polyester doublé d’une moustiquaire. À sa gauche, se reposant sur le dos, les yeux clos, il aperçoit la personne qu'il aime le plus au monde, sa fille Violette, branchée à des appareils sophistiqués qui émettent des bips distincts. À sa droite, allongé sur le côté, les pupilles dilatées, Cyril Lavache établit un contact visuel terriblement inconfortable avec l'être qu'il méprise le plus au monde, Rondall Jérémie, le vendeur de riz et violeur à temps partiel, une compresse souillée collée sur l'arrière-train. 


©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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