chapitre 18f
(Le Contrôleur Général)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
18f
Le Contrôleur Général
Rogatien Gingras ne cesse d'exprimer sa gratitude envers ses nouveaux employeurs. L'étrange individu jubile et gigote comme un enfant qui vient de recevoir des billets pour Disney par la poste. Il se promène de long en large dans la chambre d'hôtel en réfléchissant à voix haute, toujours menotté à son ordinateur portable Getac qui surchauffe et produit un drôle de bruit. Le canadien s'arrête soudain devant une fenêtre, figé dans une pause rappelant un mannequin de cire, le pied gauche suspendu entre ciel et terre, pareil à un Jack Russell entraîné à la chasse aux lapins. Ce type est un frappé d'une espèce rare, pense Amaury Quick, il a sûrement regardé un épisode de trop des aventures du détective Monk.
- Montrez-moi encore cette photo, maître Grosbois.
- Tenez.
- Eurêka ! crie Rogatien Gingras.
- Avez-vous vraiment crié, eurêka ? lui demande Amaury Quick sur un ton caustique.
- C'est du grec… Archimède. Je me souviens maintenant avoir croisé cet individu y a pas si longtemps. C'était à l'ambassade américaine de Port-au-Prince. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que je rencontrais ce monsieur. Une chose est certaine, il ne ressemble aucunement à celui que je croyais être Moïse Berri. Comme vous dites, il y a un petit quelque chose de Joe Dassin en lui. Mais le Moïse Berri avec qui j'ai fait affaire, cela à maintes reprises, je vous le rappelle, et qui a d'ailleurs participé à plusieurs de mes activités caritatives ; eh ben voilà, il avait l'air d'un Québécois pure laine, comme ils disent au Canada, avec un accent français de la campagne. L'individu sur cette photo me semble Berbère ou Kabyle, peut-être Mauritanien, à la limite Bédouin... à moins qu'il ne soit Corse ou Sicilien. Ces gens-là peuvent littéralement griller sous le soleil s'en s'évanouir. Vous me suivez ? Vous devez bien savoir, vous qui connaissez suffisamment Moïse Berri pour lui avoir confié la gérance des centaines de millions laissés par Sixte-Osmer Légitime, de quelle nationalité est notre homme exactement, ses racines ?
- Haïtienne, répond maître Grosbois, du moins, je l'assume. Malgré qu'il pourrait être citoyen américain ou canadien. Je n'en suis pas certain, mais ça ne absolument change rien à la donne.
- Avons-nous affaire à un Blanc ou s'agit-il d'un Noir à la peau très claire ?
- Vous voulez lui trouver le fond de teint L'Oréal idéal pour le poudrer à mort ou quoi ? s'énerve Gustave Amaury Quick. Le temps est contre nous, monsieur Gingras. Élaborons un plan, signons la procuration et organisons votre départ pour Mizérikod immédiatement. Noir ou blanc, maugrée le vieux financier en grinçant des dents, nous ne sommes plus au moyen-âge. Si Berri était Coréen, Bangladais ou Jordanien, oseriez-vous l'identifier comme un jaune, un rouge ou un brun ? Je pense que non. Par politesse, vous feriez l'effort d'utiliser des termes comme asiatique, arabe ou oriental. À vos yeux, comme Moïse Berri est probablement un nègre comme maître Grosbois et moi, il ne peut qu'être noir même s'il est plus pâle qu'un Rital. Si vous jetez un coup d'œil sur la définition du mot noir dans le dictionnaire, Gingras, vous comprendrez peut-être pourquoi certains Blancs refusent de passer le test des crayons de couleurs Crayola. Ils ont intérêt à insister sur la supposée blancheur de leur peau quand ils recensent la liste des synonymes pour le mot blanc, en commençant par pur et innocent.
- Je ne voulais pas vous vexer, monsieur Quick. Je ne suis pas raciste pour deux cents. Ma conjointe est de la même race que vous...
- Attendez, il existe donc d'après vous une autre race au sein de l'humanité ? Allez-y, continuez, on dirait Paul Joseph Goebbels à ses débuts.
- Ce que je veux dire, c'est qu'elle est... bronzée, foncée, bafouille Rogatien Gingras… Africaine, mais pas une vraie née en Afrique, Afro-Haïtienne plutôt, du village de Les Anglais plus exactement. C'est dans l'arrondissement des Chardonnières.
- C'est moi qui vous dois des excuses, Gingras. Je me suis laissé emporter par la frustration parce que je suis incapable de vous répondre correctement. Moïse Berri est un mystère total. C'est comme si nous cherchions Big Foot en se demandant si on traque un homme, un grand singe ou une espèce inconnue.
- Alors, remplissons les papiers et entamons la chasse, fait le notaire Grosbois.
Une heure passe, l'essentiel est réglé, un plan détaillé est élaboré. Rogatien Gingras devient officiellement président par intérim et vérificateur général attitré du Fonds Héritage Légitime. Il quittera Montréal pour Washington D.C. ce soir même, mais arrivera en Haïti seulement lundi, quarante-huit heures plus tard. Il logera dans l'appartement aménagé par Kennedy Fleurinor dans les bureaux de la Fondation Zanmi d'Haïti. La protection de Gingras sera assurée en tout temps par des professionnels, garantit Grosbois.
Avant de quitter, Rogatien Gingras confie sept cartes d'appels prépayées au financier de Boston et au notaire de New-York afin qu'ils puissent entrer en contact avec lui en tout temps. Il sera pratiquement impossible pour quiconque d'intercepter ces appels ; la compagnie australienne desservant ce réseau, Line Eve Megilite Enterprises, ayant récemment déclaré faillite et techniquement fermé boutique. Elle poursuit par contre ses activités sous une bande de fréquence hertzienne différente, inconnue des autorités de son pays d'origine. Afin de brouiller leur piste, Rogatien Gingras recommande fortement au trio de quitter le Reine-Elizabeth et de s'installer dans la chambre qu'il a louée pour une semaine au Marriott de l'aéroport Montréal-Trudeau. Comme il n'aura plus besoin de sa voiture et qu'en louer une pourrait laisser des traces, Gingras leur prête sa Lincoln Town Car. Avec monsieur Nji Mbonjo au volant et les deux hommes d'affaires à l'arrière, ils pourront se fondre dans la métropole comme deux vieux investisseurs américains en visite, le véhicule de luxe étant immatriculé en Illinois.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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