chapitre 18d
(Rebelle par Accident)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
18d
Rebelle par Accident
Rico Mars, interviewait l'otage du fondateur des Diabbakas, cet homme qu'il connaissait jusqu'alors sous le nom de Millionnaire, l'Architecte, Nèg Plin Kob, Directeur et parfois, Président, supposément devenu dingue, juif pratiquant et se faisant désormais appeler Yosef Cohen-Abitbol, Marocain ou Répondant. Rico Mars apprenait alors de la bouche même du captif des trucs franchement sordides. Ainsi, le sénateur Fleurant organisait paraît-il régulièrement chez lui des combats de porcs nourris aux pâtes arbitrés par Pantaléon Michelet, un guérisseur traditionnel de Grand Saline condamné à maintes reprises dans la capitale pour fraude et charlatanisme. Le prisonnier révélait du même coup à Rico Mars, que Zilérion Campbell, un juge proche du sénateur Fleurant, contrevenait à l'article 15 de la constitution depuis 1987, car le magistrat n'avait jamais renoncé à sa citoyenneté américaine. Zilérion Campbell amnistiait aussi des criminels de carrière contre de fortes sommes d'argent et trempait dans l'importation et le trafic d'armes avec le support logistique de Burns Breton, son compagnon de poker et de bésigue. Enfin, Rico Mars obtenait du captif des informations hautement incriminantes au sujet du commissaire de police, Yves-Arnold Malvenu. En effet, ce grand amateur d'analgésiques opioïdes, de méthamphétamines et de speedball recevait sa drogue de West Palm Beach, cachée dans des téléphones cellulaires destinées à la boutique Mullet Dot Org. Yosef Cohen-Abitbol a soutenu qu'il avait récemment de ses yeux vu le chef de police échapper à la mort grâce à un massage thoracique effectué par son fournisseur de pesticide avec la plante du pied, suivi d'une injection intracardiaque administrée par le vidangeur de la fosse septique de sa villa.
Victor Gourdet notait tous ces renseignements juteux dans son petit calepin jaune, lorsqu'il a soudain entendu Dj Évasion crier en se prenant la tête : « Gadé gwosè yon bazouka ! » Ce qui pourrait se traduire par : « Regardez-moi la grosseur de ce bazooka ! » Chuck Trois-Frères se tenait effectivement à l'entrée de l'abri de Jones Brooklyn, un lance-roquettes ultramoderne de type RPG-7 probablement roumain ou bulgare pointé vers le front de son ancien acolyte. Les yeux injectés de sang de Chuck semblaient dire à un Jones Brooklyn, brusquement très inquiet et visiblement mal à l'aise : « Voici ton jour venu, graine de chenapan. » Cette situation plutôt surréelle ne se limitait pas à la puissance de feu exagérée choisie par Chuck pour exécuter un seul homme fait de chair et d'os. En fait, pas moins de sept auxiliaires accompagnaient Chuck Trois-Frères, armés eux aussi de fusils d'assaut dernier cri, certains munis d'une baïonnette et d'autres d'un lance-grenades. Ils visaient tous sans broncher le même zèbre, complètement tétanisé. Étant féru d'armement et de matériel militaire comme plusieurs le sont des bolides de course ou de prestige, Emcee Jones Brooklyn s'est sur le moment senti honoré d'être menacé par ces instruments mortels au design exquis.
- Bon sang, Chuck ! elles sont merveilleuses. D'où viennent ces mécaniques de rêves ?
- Ferme ta gueule, vieille saleté d'animal déloyal ! a crié Chuck en retour. Tu sais très bien qui nous arme. On s'est juste pointé au cimetière avant toi pour ouvrir les bons cercueils. Tu continues de me prendre pour un con, hein ? Laisse-moi te dire que Jim Falafel a retrouvé mon BlackBerry, race de chien galeux maudit et plein de merde durcie. J'ai lu et entendu tous les messages de Noémie. T'avais sûrement pas prévu ça dans ton plan, saloperie de charogne.
- Je peux tout expliquer, Chuck. Ces deux imbéciles de Falafel et de Jeff Sprinter nous ont trahis.
- Fuck off, Jones ! Prends-moi pas pour une dinde.
- Calme-toi, mon homme. On devrait s'asseoir tranquille et se parler avant de sauter aux conclusions.
- Mon deuil est fait, Jones, je suis venu ici pour te descendre.
- Relaxe, Chuck, mon frère, mon ami, mon bras droit, t'es pas du genre à descendre les gens de sang-froid. Banban Le Poudreux m'as raconté que tu faisais exprès de viser les genoux des policiers Dominicains durant les échanges de tirs aux abords de la frontière.
- Ces gars-là faisaient uniquement leur boulot, tandis que toi... Okay, that's it, Rico, Victor, Évasion, détachez Millionnaire et sortez. Vous voulez pas être témoin de ce qui va suivre.
L'équipe de reporters nouvellement formée fut à cet instant précis grandement soulagé, l'espace d'un moment, de ne pas devoir crever pour une histoire qui ne les concernait aucunement. Le quatuor se trouva par contre confronté très rapidement à un préoccupant dilemme. Ils étaient libres de quitter la tente militaire, mais il n'y avait qu'une seule sortie, soit l'entrée. Or, en se déplaçant imprudemment dans tous les sens, les disciples de Chuck Trois-Frères avaient dispersé le lait en poudre servant à démarquer la zone de sécurité tracée par Jones Brooklyn pour la sécurité de ses invités. Le manque de clarté des lieux permettait désormais difficilement de distinguer le parcours de l'enchevêtrement de fils à pêche du maître de céans. En cas de rupture ou d'étirement, ce mince filet déclencherait l'activation du système de défense de Jones et un très désagréable effet domino subséquent.
Étant plus près du sol à cause de sa taille, DJ Évasion a détecté le chemin emprunté par le fil de polymère en premier. Il a figé sur place, les yeux écarquillés, la mâchoire serrée. Légèrement bousculé vers l'avant par le prisonnier israélien en peignoir, Évasion a poussé un grognement de terreur, rappelant celui d'un mammifère intelligent devant les dernières portes battantes d'un abattoir. Quand Chuck Trois-Frères a compris ce qui se passait, il était hélas déjà trop tard. Jones Brooklyn s'était agrippé aux poignées de son coffre en teck et tenait déjà en mains ses deux revolvers Colt Peacemaker à manche en ivoire. La pétarade qui s'en suivit fut assourdissante. Heureusement pour l'équipe de télévision de Victor Gourdet, un associé de Chuck, du genre m'as-tu-vu extrême, avait eu l'idée géniale de lancer une grenade à fumée violette dans la pièce. L'échange de tirs s'est donc poursuivi à l'aveuglette jusqu'au dernier chargeur disponible, pendant que Victor, Rico, Yosef et DJ Évasion décampait des lieux en retenant leur souffle.
Suite à cet incident plutôt perturbant, DJ Évasion a décidé de renouer avec sa foi évangélique. Le sifflement désagréable de cette balle de 9 millimètres, à moins de six pouces de son encéphale, lui a rappelé que la crainte de l’Éternel était un commandement fondamental. De son côté, Rico Mars croit désormais en une intelligence universelle supérieure capable de faire dévier les projectiles et le parcours du destin de chacun.
Aussi secoué que ses potes, Victor Gourdet se demande quant à lui s'il doit la vie à son ange-gardien ou à son coloré collier kitsch acheté sur la route de Grand Saline. Cet objet inanimé possède-t-il vraiment le pouvoir d'agir comme un champ magnétique susceptible de changer le trajet d'une balle, comme le martelait Boss Pantaléon au moment de la transaction, réfléchit le journaliste, ou s'agit-il tout simplement d'un simple adon ? Victor se rappelle vaguement d'avoir perdu pied sur un amas d'espadrilles usées, d'avoir trébuché en essayant de s'agripper à une vieille nappe trouée, puis de s'être cogné le melon sur une dalle de béton avant que tout ne devienne flou autour de lui. Les détonations ont persisté. Victor a fermé les yeux puis commencé à prier. Persuadé d'avoir été touché à la tête, l'éditeur a fait ses adieux à ce monde injuste et pourri puis s'est assoupi. Une fois ses esprits retrouvés, Victor a constaté avec joie que mis à part l'hématome géant sur son front, la fatigue, les pertes d'équilibre fréquentes, son bras gauche pendant qui ne répondait plus à toutes ses volontés et le fait qu'il ne se souvenait plus de certaines données importantes comme son nom de baptême complet, tout semblait rentré dans l'ordre.
Même si personne ne lui a demandé son avis, le père Romuald demeure catégorique ; il maintient que plusieurs miracles indubitablement catholiques se sont produits dans les dernières heures. Le curé insiste sur le fait que les dégâts causés au casque d'écoute que portait Tit Évasion au moment des faits constituent la preuve tangible d'une intervention divine directe.
Enfin, Yosef Cohen-Abitbol se sent beaucoup mieux depuis qu'il est écouté et cru. Prisonnier depuis des mois et condamné à vivre son malheur dans la solitude, il a finalement pu raconter son histoire dans son entièreté à une oreille intéressé qui le considère mentalement sain. Le Marocain de naissance et israélien de nationalité surprend par contre tout le monde lorsqu'il décide de rejeter publiquement le judaïsme. Il se déclare désormais humaniste, justement parce qu'il est encore en vie et libre de ne plus craindre la mort. Yosef aimerait maintenant quitter Haïti au plus vite, sauf que tous ses papiers se trouvent dans la villa du sénateur Fleurant. Victor Gourdet promet alors de lui venir en aide en échange de sa participation au reportage, mais pour les besoins de la cause, il demande à Yosef de demeurer en tout temps dans la peau de son personnage de Moïse Berri. Ce sera d'après Victor un bon atout pour attirer l'attention des médias internationaux sur la crise majeure qui affecte la région. Influencé par les louanges incessantes du curé, Victor Gourdet choisit finalement de se remettre lui aussi à croire que Jésus est la seule Voie, mais à condition qu'il soit toujours représenté avec la peau noire, sur photo comme sur la croix.
Le père Romuald déclare avec emphase que Victor l'Hexagone a échappé à la Grande Faucheuse parce que le Seigneur des Armées l'a désigné comme son champion afin de remplir une mission capitale. Yosef accepte de s'associer à cette aventure désormais sacrée, même s'il est depuis peu athée, à condition qu'il demeure derrière la caméra ou masqué, cela afin de protéger sa famille et sa véritable identité.
CNN, la BBC, TV5 et Al Jazeera sont les premières chaînes internationales contactées par Victor Gourdet. Il est pris au sérieux, mais mis en attente par la réceptionniste de WPTZ, Channel 5, Vermont, son cinq cent trente-neuvième choix. Le présentateur de nouvelles qui reprend la communication n'a jamais entendu parler de Mizérikod et ne dispose pas d'un traducteur apte à comprendre l'anglais bredouillé de l'éditeur. Le lecteur de nouvelles américain doute de l'existence même de cette commune invisible sur Google Search et indétectable sur Google Earth. Un règlement municipal obscur oblige tous les entrepreneurs en construction de Mizérikod à peindre les toits des édifices en teintes nuancées de vert, de brun ou de beige, lui explique Victor Gourdet dans un franglais mal articulé. Le journaliste vermontais recommande à Victor Gourdet d'entrer en contact avec Wyclef Jean, Sean Penn ou les producteurs de We are the World. Il indique ensuite au rédacteur du Journal de Mizérikod sur un ton paternaliste qu'il se passe des choses beaucoup plus alarmantes à New York et sur les berges du New Jersey en ce moment. À cause des ravages causés par l'ouragan Sandy, des gens de la classe moyenne supérieure manquent d'électricité, d'essence et de commodités. Cela se passe dans la plus puissante démocratie de la planète et à trois jours d'une élection présidentielle opposant un milliardaire mormon Blanc à un socialiste Noir soupçonné par de nombreux sudistes d'être athée et né hors du pays. Au Moyen-Orient, poursuit le présentateur américain, la capitale Syrienne est le théâtre de combats intenses entre les forces gouvernementales et des rebelles issus de plusieurs factions dissidentes ; s'ajoute à cette situation explosive, que le Royaume Saoudien ne semble pas vouloir proposer ses services de médiation entre Téhéran et l'État Juif qui s'apprêtent à débrancher leur téléphone diplomatique. C'est l'exaspération et le ras-le-bol partout sur le globe : chez les Coptes du Caire, les petits épargnants d'Athènes, les Pachtounes du district de Swat, dans les parties de l'opposition à Moscou, chez les chômeurs espagnols, les contrebandiers du Delta nigérian et les réfugiés du Mali. Haïti est relégué aux oubliettes et mis en second plan depuis un bon bout de temps. La Perle des Antilles est devenue un sujet annuel en attente de la prochaine catastrophe majeure. Sans une exposition médiatique constante, le tremblement de terre dévastateur de 2010 n'est plus qu'un triste et mauvais souvenir pour le public branché sur d'autres nouvelles. Même si le nombre de victimes du séisme était astronomique, il demeure une simple statistique, une goutte d'eau dans le bassin des événements tragiques quotidiens. Commerce oblige, les médias doivent aussi tenir compte de la concurrence, des annonceurs et des téléspectateurs. La vérité choque ; l'absence de vedettes du grand écran sur place signifie l'absence de souffrances dignes d'être photographiées.
En entendant ces paroles, Yosef Cohen-Abitbol se souvient alors de ces fausses accusations que le sénateur Fleurant lui laissait souvent planer sur la tête afin de lui enlever l'idée de prendre la fuite ou de lui désobéir. Yosef propose donc à Victor Gourdet de contacter Télé Bruxelles et de leur annoncer qu'il détient le dirigeant du réseau de pédophile visé par l'opération Angelot. La réponse est immédiate. Les journalistes européens sautent sur le scoop avec enthousiasme, la pédophilie étant, selon Nielsen, et surtout en début de soirée, un sujet beaucoup plus efficace pour gonfler les ventes de voitures et de bière que la famine ou la guerre.
Mais avant de montrer leur pervers fictif aux Belges, Victor Gourdet et son équipe profite de cette soudaine attention pour présenter au monde une partie de la vérité sur le chaos qui règne dans Mizérikod en direct via Skype. Ce qui est montré ne nécessite aucune description. La commune ressemble à une zone de combat. Ce désordre absolu était sans nul doute planifié, révèle Victor l'Hexagone au pigiste de Louvain qui s'est connecté à son profil. Des caches d'armes découvertes dans des résidences privées, ainsi que dans des lieux publics, appuient cette hypothèse. Une force de police indépendante doit être dépêchée sur place pour surveiller la MINUSTAH, suspectée par la population de fomenter un génocide, déclare Victor. De plus, les révélations récentes, même si elles n'ont jamais été prouvées ou vérifiées, sur la présence de réserves colossales de pétrole dans le sous-sol du pays, pourraient définitivement sceller son sort. Les pétrolières supranationales, aidées de leurs pantins belliqueux de la planète, sont susceptibles de transformer Haïti en un nouveau Kurdistan.
Les cotes d'écoute de l'échange satellite diffusé en direct triplent, quinze secondes après la mention du mot pétrole. Pour les décupler et avoir l'attention complète des audiences américaines et canadiennes, Victor Gourdet annonce que le prédateur sexuel porte un nom à consonance hébraïque. Reuters et AFP se joignent à la séance d'information qui tourne de plus en plus en débat à cause de l'utilisation croissante de la vidéoconférence. Haaretz et le Jerusalem Post sautent dans l'arène peu de temps après, mais strictement par solidarité pour un frère de nationalité israélienne. Ils veulent en savoir plus sur ce juif dégénéré, Victor Gourdet leur en montre plutôt davantage sur Mizérikod sinistrée. Plus le journaliste en lui devient subjectif, plus le politicien refoulé au fond de son être devient actif. Quinze minutes plus tard, le voici qui utilise la première personne du pluriel pour répondre aux questions qu'on lui pose. Quand Victor Gourdet commet sans le réaliser le lapsus suprême, c'est-à-dire de parler de lui-même à la troisième personne du singulier, Rico Mars et DJ Évasion comprennent qu'un monstre est né.
Pendant ce temps, des jeunes gens en colère ont envahi les rues boueuses de Mizérikod, rébellion dans la gorge, révolution sur les lèvres et l'insoumission sur le bout de la langue. Ceux qui occupent le boulevard Martin-Luther-King-Jr exigent l'expulsion immédiate de tous les étrangers présents sur le sol haïtien. Ils affirment avec conviction que les innombrables ONG actives dans le pays sont les véritables responsables du chambardement général. Elles en sont même la cause première.
La caméra de DJ Évasion et le micro de Rico Mars attirent sans tarder des curieux et des militants qui n'ont jamais pu exprimer une opinion en dehors de leur cuisine ou du monticule de terre naturelle situé au centre de la Place Michaëlle-Jean. Une foule se forme rapidement autour de l'équipe de Victor Gourdet. Des personnes âgées veulent montrer leurs bobos, discuter du problème de la faim dans les campagnes, du manque de sécurité en ville et bien sûr défendre leur droit d'exister. Des adolescents fanfarons et insouciants désirent montrer leurs vêtements griffés, exhiber leur blouson officiel de la NBA, colloquer sur l'avenir de la scolarité, ainsi que sur le postérieur démesuré de Beyoncé. Sur le chemin du cimetière, l'équipe de reportage croise une bande de manifestants hors de l'ordinaire. Ils déambulent à poils sur l'avenue Nelson-Mandela. Ces nudistes d'allégeance néolibérale stipulent que leur nudité est une prise de position d'extrême-gauche confirmant leur appui au chef mythique du soulèvement.
Une escouade de policiers militaires envoyée par le capitaine Pintado pour mettre Yosef Cohen-Abitbol aux arrêts vient s'interposer entre les deux groupes. Leur chef brandit un mandat au nom de Moïse Berri. La troupe est sauvagement agressée puis pourchassée par des hommes cagoulés, armés de machettes et de couteaux de cuisine de la marque Schumann. Nul ne touchera à un seul cheveu de Millionnaire tant qu'il sera parmi nous, font-ils savoir. Le message est passé, gare au suivant.
Une jeune femme se met soudain à hurler que le monument dédié à Patrice Lumumba, érigé sur une avenue strictement réservée aux piétons, a été barbouillée à la bombe et couverte de boue durant une rixe entre bandes rivales. Les hommes en capuchons sentent aussitôt l'odeur d'un complot d'envergure planétaire. Le Pentagone, le cabinet de Martelly, Paris, Oxfam et le 10, Downing Street sont automatiquement pointés et sévèrement blâmés.
Libérer Haïti, refaire la carte géopolitique du globe et dénoncer le nouvel ordre mondial sont des causes nobles, sauf que ça creuse terriblement l'estomac. Victor, Rico, Évasion et Yosef sont invités à partager un buffet et une caisse de Mouton Cadet avec des casseurs arrivés la veille de Saint-Marc. Ils ont volé un cochon baptisé : Boucan de l'Insurrection. Les rumeurs abondent autant que les moustiques pendant ce copieux repas. Paraît-il qu'un petit morveux dénommé Margarine, Gargarine ou Garde-Marine, se promènerait avec une valise bourrée de pognon, les seuls billets disponibles dans toute la région. Il aurait, dit-on, essayé d'encaisser un chèque valide de plusieurs milliers de dollars et promis un pourcentage au directeur de la Banque Royale de Mizérikod, institution habituellement fermée le samedi. Victor Gourdet apprend aussi de la bouche d'un bègue que l'infiltration de la PNH par les étrangers, ainsi que le trafic inhumain d'êtres humains qu'ils opèrent depuis longtemps sans être ennuyés, sont choses désormais confirmées. En menant une opération de filature sur un policier canadien originaire du Manitoba, soupçonné de sabotage et de trahison, les sergents Pyram Malvenu et Evans Ferjuste auraient surpris ce dit officier en train de traverser illégalement la frontière, près de Ouanaminthe, accompagné d'une indigène qu'il aurait identifié comme étant légalement sa tendre moitié. Suite à un échange de tirs impliquant des douaniers de la République Dominicaine, les trois agents auraient été gravement blessés. Tout ce beau monde reposerait côte à côte dans un hôpital de Dajabón, en territoire dominicain.
Enfin, l'équipe de reportage de Victor Gourdet se voit informé par des témoins oculaires, que des évadés de prison auraient inauguré un tribunal du peuple et construit un échafaud de fortune sur le boulevard Malcolm X., près de la Place Charlemagne-Péralte. Ils disposent de cordes courtes et de sacs de sable pour servir de contrepoids. Leur premier prévenu, considéré comme déjà jugé et condamné par un jury formé d'anciens détenus, serait le gardien de prison Oscar Perceval.
Comme dans tout dîner impliquant deux Haïtiens et plus, quelqu'un décide tout à coup de faire un saut complètement naturel en politique. En effet, après son douzième verre de vin, Victor Gourdet déclare sur un ton solennel à cette spectaculaire réunion de malfaiteurs, de fugitifs, d'évadés, de brigands et d'aliénés, que les choses doivent changer, car le temps du changement est venu, et que si changement il doit y avoir, le changement doit être appliqué sur-le-champ ou il n'y aura bien sûr jamais de réels changements.
- Si je renverse le gouvernement municipal et prend le contrôle de la ville, clame Victor Gourdet sur un ton emphatique, jurez-vous tous, autant que vous êtes, de me suivre à la vie... hic ! à la mort ?
- À la vie, à la mort ! répondent haut et fort cette fratrie nouvellement formée, sans toutefois prendre en considération l'état d'ébriété avancé de leur nouveau leader auto-proclamé.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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