Tuesday, December 10, 2013

chapitre 15c 
(Le Porte-Parole) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


15c 
Le Porte-Parole 

Le contingent militaire dirigé par le lieutenant Salvatore Menendez établit son campement à l'entrée du pont Jacques-Roumain. Les sergents Pyram Malvenu et Evans Ferjuste ont récemment été promus. Les deux policiers de la PNH sont passés de simples observateurs à aides-de-camp. Ils secondent désormais le lieutenant uruguayen comme interprètes, secrétaires personnels et conseillers en stratégie militaire. La libération de l'otage des Diabbakas, son arrestation immédiate, ainsi que l'éradication du terrible gang sont les objectifs prioritaires mis à l'ordre du jour. 

Menendez se fraie un chemin à travers les chars d'assaut. Le lieutenant était persuadé que la vue de ces tanks découragerait toute forme de résistance de la part des bandits et de la population locale désirant les protéger, mais à sa grande surprise, des centaines de citoyens grondeurs, bougons, impavides et grognons, procèdent à ce qui semble être un sit-in sur le tablier du pont. La structure métallique est complètement obstruée par une ambulance partiellement corrodée, des meubles divers, un amas de tonneaux de rhum et des bouteilles de verres éclatées. Certains protestataires brandissent ou agitent des pancartes revendiquant leurs droits d'exploitation du sol et du sous-sol de Mizérikod. Des chansons à répondre appelant à la solidarité ont déjà été composées, arrangées et apprises par cœur. Des étudiants émotifs encouragés par un groupe de pêcheurs soûls parlent déjà de mourir pour la cause, sans trop vraiment savoir de quelle cause il s'agit. 

Toute cette agitation ressemble à une insurrection au stade fœtal, constate le lieutenant Menendez. En suivant la direction empruntée par les regards admirateurs des membres les plus excités de la cohue, l'officier de la UNPOL identifie rapidement le leader du mouvement de contestation. Il s'agit d'un vieux bonhomme sans pantalons, muni d'un mégaphone peint aux couleurs de la Seleção Brasileira de Futebol. L'aïeul se nomme Elzéar Michelet. Il est daltonien, à moitié sourd et détient une station-service sur le boulevard Capois-la-Mort, apprend Menendez de la bouche de ses nouveaux adjoints. Plusieurs le croient aussi cliniquement fou. Elzéar Michelet marche de long en large sur le toit de l'ambulance en faisant des V de la victoire à la foule conquise. L'ancien est sans conteste le chef de ce soulèvement populaire. 


Des informations primordiales au sujet de ce leader charismatique arrivent rapidement aux oreilles du lieutenant Menendez par le biais des nombreux agents infiltrés dans la foule. En plus de détenir un appareil servant à amplifier sa voix, Elzéar Michelet possède une seconde carte cachée dans sa manche. Il a utilisé une photocopie du sceau de la ville, prélevée de l'entête d'un chèque subtilisé à Léopold de Grâce par son bras-droit, Gargarine, afin d'imprimer, grâce à la vieille presse du journaliste, Victor Gourdet, des certificats de localisation et des bons du pétrole municipal. Suivant les propos incohérents d'Elzéar Michelet, qui se ferait dorénavant appeler, Makandal Numéro 2, ses bons donneraient à chaque citoyen pouvant se prouver résident de la commune de Mizérikod, le droit à un pourcentage des profits que rapporteront éventuellement les multiples projets de forage pétrolier en sol haïtien amorcés, selon plusieurs sources, en tout début de matinée par la compagnie Ayti Oil exploitation Unlimited. 

- Où sont les milliards promis ? gueule le vieillard en saluant l'assistance, le poing haut levé à la mode fasciste en signe d'indignation. Cela se passait en janvier 2010, mes chers amis, confrères d'armes et alliés. Le gouvernement supranational qui mène les pantins du G8 par le bout du nez a fait exploser dans les profondeurs du Golfe de Gonâve une bombe nucléaire de 500 millions de milliards de mégatonnes. Ajoutez à la force de cet engin maléfique, la constante de Planck, divisé par le nombre pi, multipliez le tout par le vecteur Y, le facteur X et le boson de Higgs ; ce que vous obtenez se compare à rien de moins qu'une supernova. Comme vous savez, cet acte infâme et d'une lâcheté inouïe a provoqué un tremblement de terre dévastateur et un tsunami meurtrier en terre d'Haïti. Le but de cette institution obscure, dirigée par des gens sans ombres et sans pouls, était bien évidemment de se débarrasser une bonne fois pour toutes du pays de Dessalines et des descendants du Royaume de Dahomey. Les décideurs de cette société secrète ont voté pour l'émondage et la mort par annélation de notre arbre généalogique, mais ils ont ignoré la force de ses racines. C'est ce que Toussaint, Boukman Dutty et Jeannot Billet vous diraient s'ils étaient encore parmi nous aujourd'hui. Constatant l'échec du génocide, ces mangeurs d'hommes sont venus sur place pour nous achever, déguisés en organismes de secours et de charité. Heureusement pour nous, les nombreuses caméras envoyées pour nous espionner surpassaient de loin le nombre de secouristes dépêchés pour nous sauver. Ces êtres au sang glacial, sans âmes et sans nombrils nous ont ensuite promis des milliards venant de l'Est et dix trillions venant de l'Ouest ; des médicaments pour la vie, gracieuseté du Sud ; plus personne ne se couchera le ventre vide, promesse vide du Nord. Corrigez-moi si je me trompe, arrêtez-moi si je vous mens ! Muselez-moi afin de m'empêcher de vomir cette vérité qui bout dans mes entrailles. À part ces centaines d'ONG qui nous sucent le sang en répétant combien ils nous aiment et nous trouvent dociles et toujours joyeux, même quand le sel est semé sur nos blessures, qu'avez-vous concrètement obtenu de ces menteurs ? Le Palais National est-il toujours en ruines ? Aaaargh ! Ça fait des mois que ces bluffeurs promettent de le reconstruire. Quel message pensez-vous que ces abominables suceurs de bile veulent nous communiquer ? Les Italiens toléreraient-ils une Place Saint-Pierre dévastée aussi longtemps, ou les Russes, un Kremlin complètement aplati ? Les Américains déclareraient la guerre au Chiapas si la pelouse de la Maison Blanche jaunissait avant l'automne ! Les Français remettraient la guillotine en fonction si les éboueurs oubliaient de passer sur les Champs-Élysées, ne serait-ce qu'une seule journée. Une image vaut beaucoup plus de mots que ces ogres ne le laissent entendre. Le pays le plus pauvre de l'hémisphère ouest. C'est avec cette note assassine qu'ils nous introduisent ou ferment les guillemets à chaque fois qu'ils nous mentionnent au bulletin de nouvelles ou dans les médias écrits. Est-ce une information essentielle ou une façon de nous obnubiler l'esprit afin de nous garder dans cet état de transe improductive et permanente qui fait trop bien leur affaire ? Dites-moi pourquoi ces enfants du Serpent ne font jamais allusion au pays le plus pauvre de l'hémisphère est ou de celui du sud ou du nord, y doit bien y avoir des candidats à la position ? Si notre président n'a pas de résidence officielle, pourquoi l'habitant en mériterait une ? Martelly a dû se rendre en Floride pour traiter une embolie, qu'est-ce que ça dit de notre système de santé ? La réponse est fort simple, mes chers amis, confrères et alliés. C'est une façon de dire aux compagnies d'assurances et aux touristes du monde entier de nous éviter comme on évite l'herpès. Quand j'étais jeune et pimpant, l'agriculture fleurissait, agronome était un métier respectable. De nos jours, travailler la terre est mal vu, la mode encourage plutôt la consommation de produits génétiquement modifiés et hors de prix, fabriqués dans des pays qui n'ont aucun amour pour notre terre. Ces trompeurs ont même réussi à nous faire avaler que l'eau doit être embouteillée avant d'être consommée, même si nous résidons sur les berges d'une rivière. Sommes-nous en fait des rats de laboratoire que les multinationales agroalimentaires utilisent pour tester leur marchandise ? Pensez-y ! C'est déjà fait de mon côté. À tous ceux qui l'ignorent, Mizérikod ne figurent sur aucune carte géographique. Les satellites de Google ne voient qu'un gros carré vert et brun lorsqu'ils survolent la région. 

- Ses pauvres gens réalisent-ils que ce vieil homme sénile souffre probablement d'une forme de démence ou d'une quelconque maladie dégénérative cérébrale ? demande le lieutenant Menendez au sergent Pyram Malvenu.  
- La majorité de ses supporters ne savent ni lire ni écrire, lui répond Pyram. Le fait qu'Elzéar s'exprime en français, avec des mots sortis tout droit du dictionnaire et des phrases qui riment, le place à leurs yeux aux côtés des plus grands savants de ce monde. 
- Santa Maria, Madre de Dios. Il faut faire taire ce pamphlétaire de malheur avant qu'il ne déclenche une émeute. 
- Et comment on s'y prend, Lieutenant ? Les criminels que voulez coffrer sont dissimulés dans la masse. Je pourrais bien me passer d'un coup de poignard entre les omoplates. 
- Le Seigneur est miséricordieux, poursuit Elzéar Michelet. Ses voies sont impénétrables ! 
- Amen ! répondent des gens pieux dans la foule. 
- Alléluia ! 
- Jésus vous aime ! chantent des voix dans la mêlée. 
- Après avoir permis au Prince des Ténèbres de nous frapper, poursuit Elzéar Michelet, voilà que l'Éternel des Armées nous envoie le pétrole et les lanthanides qui abondent entre Ça Ira et Grande Place. Plus aucun d'entre nous ne se dira pauvre désormais. Le dysprosium et l'europium se vendent 3000 dollars le kilo sur les marchés mondiaux stratégiques. Papa Legba se tient vaillant derrière nous. Le Baron Samedi nous guidera vers la victoire et les Guédés nous serviront de boucliers. Venez à moi, venez chercher vos bons gratuits en quantités illimités. Venez prendre possession de vos titres de propriétés. Je vous invite à monter sur cette ambulance pour partager vos craintes et faire entendre vos plaintes. Vos questions méritent des réponses. Les traîtres qui tiennent les rênes du gouvernement feraient mieux de se préparer. Et soyez rassurez, mes amis, les caméras de télévision sont en route. La présence des médias internationaux nous protégera des griffes de ces brutes barbares qui nous préfèrent muets et mal informés. 
- Aybobo ! font des vodouisants éparpillés dans la cohue. 
- Makandal Numéro 2, Premier Ministre ! s'écrie subitement un charpentier optimiste, le poing ganté et pointé vers le ciel. 

Tandis que les habitants de Mizérikod continuent de se bousculer pour avoir la chance de s'exprimer à travers le porte-voix amplifié, et ainsi se faire entendre par plus que son voisin, certains entrepreneurs profitent du momentum pour brasser des affaires. Le jeune Ludovic réalise qu'une boisson gratuite, offerte au consommateur régulier avec un large sourire et deux compliments, pousse ce dernier à accepter sans rechigner une augmentation drastique du prix traditionnel de l'ordre de cinq pour cent sur chaque pâté. Un habitué lui conseille de rajouter un poste radio au panier de sa bicyclette et aussi de faire imprimer un logo sur ses sacs en papier. Cela, afin de personnaliser son produit et de rehausser l'image de sa PME. Djon Djon et Guito sont sortis de prison ce midi. Ces larrons s'improvisent aussitôt vendeurs d'assurances pour le compte de la Petit-Goâve Life, Est. 1804. Ce stratagème permet aux deux escrocs de recueillir des informations personnelles auprès de leurs futurs clients. Ils prennent en note les adresses civiques et la valeur des biens présents dans les demeures et les tentes laissées sans surveillance. Il ne faut surtout rien nous cacher si vous désirez obtenir un éventuel remboursement, insistent-ils. Tout le monde recevra au moins une visite rapide et efficace de notre part, promettent-ils. 


Le pasteur Louis Éloïse parvient après maints efforts à grimper sur le toit de l'ambulance. Il réussit à s'emparer du porte-voix en livrant un combat acharné contre deux employées de la blanchisserie de Mélissandre Présumé. A
ussitôt en possession de l'appareil, le prédicateur protestant prend la parole pour mettre les citoyens de Mizérikod en garde contre l'impulsivité et l'avidité, mais aussi contre les catholiques, qu'il identifie comme des serviteurs aux cerveaux lavés de la mafia vaticane. Le révérend conseille aussi au peuple de dénoncer les ennemis qui se sont introduits en son sein, ces animistes, fétichistes et autres folkloristes illettrés qui veulent livrer Haïti aux mains de Wal-Mart, Satan et Walt-Disney. Le ministre du culte enjoint aussi les pratiquants présents dans l'assistance à combattre la tentation d'aller dépenser leurs futurs pétrodollars dans la débauche et les maisons de jeux situées à l'extérieur de la ville. Utiliser l'argent qui jaillira du ventre de la terre afin de se payer des heures de plaisirs proscrits rapproche le dévot des flammes de l'enfer, ajoute-t-il en tremblant et en écumant. Finalement, le pasteur Louis Éloïse rappelle aux véritables croyants que sa moto aura bientôt besoin de nouveaux freins, et que la dîme passera de treize à seize pour cent. 

Monsieur Saint-Saëns et madame Larouche viennent ensuite revendiquer une meilleure redistribution des futures richesses et dividendes pétrolières. Les orphelins et les enfants forment soixante et un pour cent de la population locale. Monsieur Saint-Saëns et madame Larouche ne demandent pas d'argent, mais ils exigent qu'un comité dédié à la protection et au bon développement de la jeunesse de Mizérikod soit créé immédiatement. 

Le père Romuald finit par mettre la main sur le mégaphone après avoir simulé un malaise respiratoire. Il commence son discours en rappelant à tous les membres de la religion, soi-disant réformée par Wycliff, Hus, Calvin, Luther, Henri VIII, le Tudor homicide et consorts, que la porte de la Sainte et seule Église Universelle leur est toujours grande ouverte. Le prêtre provoque ensuite une commotion qui fait craindre le pire au lieutenant Menendez, quand il déclare sans sourciller, que selon des documents datant du dix-huitième siècle disponibles dans son presbytère, toute la région, de Léogâne à Grand Saline, incluant  la rivière Momance entre Darbonne et la mer, appartient de fait à la Curie romaine. Le curé prétend avoir souligné de nombreuses erreurs commises par les arpenteurs engagés par Pierre-Dominique Toussaint de Breda durant la réforme agraire de Saint-Domingue entre 1796 et 1801. Enfin, malgré les menaces proférées par des gens outrés présents dans la foule, l'ecclésiastique rappelle à tous que son grand-père avait la peau plus blanche qu'un Polonais fiévreux, et que le pays n'aurait jamais obtenu son indépendance sans l'aide des Capucins. Le religieux finit par se la fermer quand son bedeau vient lui annoncer que douze vandales ont pris le chemin de l'église, armés de pics, de torches et de roches. L'un d'eux aurait laissé échapper qu'il allait apprendre à Joseph Ratzinger qu'on ne visite pas Castro et Cuba sans passer dire comment va à la capricieuse Haïti. 

Victor Gourdet pénètre dans l'œil de la tornade la tête haute. L'éditeur du journal local s'est donné pour mission de rapporter en direct au reste de la planète le drame inhumain qui secoue Mizérikod. Le point de vue du citoyen ordinaire sera entendu résume son unique slogan. Victor est épaulé par Rico Mars, copropriétaire du club Kompa Lakay, jouant le rôle d'animateur et de réalisateur de cette émission spéciale, ainsi que par DJ Évasion au poste d'opérateur de prise de vue. Le trio installe son matériel à l'arrière de l'ambulance et se met aussitôt au boulot. Leur but est d'attirer l'attention du Capitole, de Universal Pictures et de Wall Street sur le destin tragique de Mizérikod. Ils portent donc pour l'occasion des t-shirts à l'effigie d'Obama et d'Iron Man, ainsi que des casquettes arborant le logo de la bourse mondiale NYSE. 

« Les réserves prouvées de pétrole en Haïti dépassent ceux du Royaume Saoudien, du Canada et du Venezuela réunis. » 

C'est avec une vidéo de trente secondes titrée comme telle que Rico Mars entame sa carrière de reporter. Des images de l'agitation civile sont aussitôt uploadées sur YouTube et Daily Motion. Des appels à l'aide sont adressés directement à Wyclef Jeannelle Jean, Sean Justin Penn, William Jefferson Blythe III, dit Bill Clinton, Anderson Hays Cooper et Angelina Voight Miller Thornton Pitt Jolie. Madame Consuelo est sélectionnée par Victor Gourdet pour la première interview en direct de Rico Mars. Le journaliste d'expérience croit que la robe couleur gomme balloune et les souliers jaune canari de la charmante restauratrice auront le même effet que la catastrophe de Tchernobyl sur la mémoire et la conscience collective du public. La femme d'affaires légèrement empotée dépense toute son énergie pour manier son éventail. Elle semble sur le point de s'évanouir à cause de la chaleur exténuante et des émotions qui l'habitent. Madame Consuelo affirme d'emblée ne pas exiger un statut spécial ou bénéficier d'un quelconque traitement de faveur, mais elle rappelle à tous que c'est elle qui a découvert ce satané pétrole, cela bien avant ces foutus experts en pétrochimie de merde. S'il existe une loi qui honore les découvreurs, Madame Consuelo aimerait bien la voir appliquée dans l'ici et le maintenant. Car avant l'or noir, il y avait la noire odeur. Ses clients s'en plaignaient depuis des mois. Qu'on se le tienne pour dit, elle ne compte pas déménager son resto, mais avec une compensation dans les huit chiffres, la propriétaire du populaire bistrot de Mizérikod se dit prête à discuter et à signer sans broncher. 

Fresnel Beltias et Isidore Mullet réussissent à se faufiler jusqu'à la caméra après avoir malmené et fait culbuter un grand nombre de personnes. Une fois dans le cadre, Fresnel divulgue instantanément l'adresse de son salon de coiffure en plein air et glisse un mot sur le projet de spa public de son cousin Childéric Liboiron, troisième du nom. Isidore Mullet profite de l'occasion pour brancher sa boutique électronique, Mullet Dot Org, et énumérer en rafale la liste des forfaits et tarifs spéciaux du mois courant. 

Le mégaphone de quinze watts continue de passer de mains en mains sur le toit de la vieille ambulance qui commence d'ailleurs à tanguer sévèrement. Les gens commencent à jouer de l'épaule et du coude pour maintenir leur équilibre et assurer leur liberté d'expression. Tout le monde a soudain besoin de dire quelque chose qui mérite d'être amplifié. Des partisans du parti Fanmi Lavalas enlèvent leur chemise pour dévoiler des t-shirts montrant Titide et Madiba, caricaturés au fusain en Batman et Robin. Des duvaliéristes montrent fièrement leur brassard noir et rouge aux couleurs de l'ancien drapeau. Un professeur apolitique monte le ton pour demander à sa fiancée de revenir sur sa décision de le plaquer. Il en profite pour insister sur l'importance de l'éducation. Comme personne n'essaie de lui chiper le porte-voix, le désespéré promet à sa dulcinée de se débarrasser de toutes ses mauvaises habitudes et de trouver un second emploi. Il termine en conseillant aussi au gouvernement d'investir plus de fonds dans les élèves et beaucoup moins dans les cadres supérieurs et autres fonctionnaires bidons qui passent leur temps à justifier leur existence et leur salaire dans des réunions et des cocktails payées avec l'argent destiné aux écoliers. Le directeur-général de l'équipe de football de Mizérikod prend ensuite la parole pour indiquer qu'il attend toujours la construction de son stade et la livraison des équipements promis sous le gouvernement Préval. Utiliser les profits de l'exploitation pétrolière pour en mettre plein la vue aux autres membres de l'Union Caribéenne de Football, avec un terrain tout neuf, de nouveaux uniformes, des feux d'artifices et un jet privé, serait d'après lui une bonne façon d'inaugurer la prochaine saison. 

Les habitants de la commune continuent de grimper sur le toit de l'ambulance qui incline désormais dangereusement vers l'avant. Le mégaphone devient de plus en plus inaccessible pour les personnes de petite taille ou de faible constitution. Plusieurs ont subi des blessures en tombant du toit, poussés par les plus balèzes. Parmi les citoyens qui veulent se faire entendre à tout prix, certains ont recours à des menaces à peine voilées d'en venir aux poings ; d'autres jurent d'invoquer des forces mystiques pour transformer quiconque les empêcheraient de s'exprimer en bourrique ou en cabri. Des vagabonds de grand chemin qui n'ont jamais mis les pieds dans Mizérikod font savoir qu'ils sont peut-être armés ou qu'ils le seront plus tard. Ils prétendent connaître 
des champions judokas et nombre de gens importants du monde interlope et du Sénat. Des gredins qui vénèrent l'anarchie et le chaos commencent très tranquillement, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, à monter des barricades et à aiguiser leurs lames. Certains sifflent en s'activant, hypocrites, comme si de rien était. Leurs compagnons de fortune et frères casseurs réunissent pendant ce temps des piles de pneumatiques et stockent des liquides inflammables dans des recoins stratégiques. 

Un responsable de l'entretien ménager de la Fondation Zanmi d'Haïti finit par mettre la main sur le porte-voix tant convoité. Il se présente à la foule comme étant Vidal Gascon, descendant direct de Napoléon et d'une négresse nommée Lison. Il utilise l'appareil pour apprendre à tous que sa thyroïde et sa glande pituitaire ont cessé de fonctionner. Il aurait un besoin urgent d'argent comptant pour payer son hystérectomie prévue le mois prochain dans un hôpital de Santiago de Cuba. 


- Il te faudrait d'abord une greffe de l'utérus, espèce de crétin de jacques le brèle, sans instruction aucune, dénonce en ricanant, John Alphonse, un menuisier plutôt chétif réputé pour sa grande gueule, sa propension naturelle à fuir les rixes qu'il déclenche, et aussi sa tendance à recourir aux forces policières ou aux tribunaux pour régler la moindre petite dispute ou contrariété. 

- De quoi tu te mêles, John Alphonse ? s'énerve Balthazar Titus Gentil, un complice de longue date de Vidal Gascon. Tu devrais t'occuper de tes démangeaisons génitales avec le bon onguent plutôt que de venir ici jouer au savant, saleté d'ignorant. 
- Je voudrais bien être ailleurs, Titus, lui répond John Alphonse du tac au tac, mais ta sœur était bien trop débordée avec son boulot de masseuse avec fins heureuses pour vieux cochons vicieux. J'irais bien voir ta femme, mais on dit que sa pomme d'Adam a repoussé depuis la grande opération. 
- Approche un peu que je te plante mes dix doigts dans le gosier, chien d'homme que tu es. Je vais savonner ta saloperie de gueule de porc avec de la soude caustique, moi. Tu fais encore une fois allusion à ma sœur ou ma chère épouse et tu deviens castrat. 
- La situation est sérieuse, intervient le fermier Grimardin, un type aux pectoraux particulièrement imposants. Personne n'a de temps pour vos enfantillages, Messieurs. Vidal, pour l'amour du Seigneur, remet le porte-voix à quelqu'un de sensé ou d'un peu moins dérangé. 

- Euh... excusez-moi, pardon, l'Amitié Grimardin, c'est que j'ai d'autres sujets à aborder, moi, se défend Vidal Gascon. J'ai pas eu le temps de dresser une liste, mais j'ai tout ici là-haut, dans le ciboulot. 
- Mais tu n'as jamais rien de rationnel à dire, Vidal. Il est justement là, notre problème. Chaque fois que tu ouvres cette trappe remplie de dents pourries, il en sort des propos proches du délire ou des inepties dont tout le monde pourrait se passer. 
- Pour qui y se prend, lui alors, ce paysan, grogne Balthazar Titus Gentil à la défense de son meilleur ami. Nous ne sommes pas dans le haut des mornes, ici, avec des truies et des vaches pour nous dire quoi faire et nous mener par le bout du nez. En ville, on a le Wi-Fi. On bénéficie de la liberté d'expression et du mouvement. Tu me suis ou est-ce que mon français est trop complexe pour toi ? 
- Je vais commencer par t'enlever cette expression qui déforme ton faciès de clown à coups de coude répétés à la mâchoire. Je vais ensuite te priver de toute forme de liberté et de mouvement en t'enfermant dans ton propre corps, branché à un respirateur fabriqué en Corée du Nord. 
- Change de fournisseur de stéroïdes, Grimardin, tu fais peur à personne ici-bas. Je te rappelle que Vidal Gascon est revenu de Trinidad avec le titre des mi-moyens de la WBA. 
- Voici exactement pourquoi je vous crois tous zinzins, toi et ta bande de tarés, réplique le fermier. T'as déjà vu une ceinture de champion de boxe en plastique, avec la photo de Daffy Duck plaquée dessus, Balthazar ? Ces soldats de l'ONU sont peut-être venus ici pour sécuriser la région. Le pétrole est une matière hautement inflammable et volatile. Laissons-les s'il te plaît gérer la situation. 
- On voit que tu n'es pas des environs, l'Habitant. Ces policiers de la UNPOL sont venus ici pour remettre les évadés en prison et mettre la main sur les chefs de gangs et leurs pions. 
- Je crois plutôt qu'ils viennent libérer un des leurs, dit John Alphonse. Les Diabbakas ont enlevé le président de la Fondation Zanmi d'Haïti ce matin. Cet homme sait beaucoup de choses compromettantes sur les gens qui nous exploitent et qui détournent l'aide internationale envoyée en Haïti vers des comptes en Suisse Romande. 
- C'est notre pétrole et nos terres rares qu'ils veulent, soutient Vidal Gascon. Pourquoi croyez-vous que les banques sont fermées aujourd'hui ? Des blindés, des forces navales et aériennes pour mettre la main aux collets d'une bande de malandrins désorganisés et libérer un fonctionnaire corrompu ? Y a une limite à l'aveuglement, mes amis. En tant que représentant officiel du peuple de Mizérikod et premier négociateur... nous discuterons en temps et lieu de ma rémunération en tant que directeur des affaires pétrolières et de président du conseil d'administration... 

Le trésorier du syndicat des pêcheurs profite de l'expulsion soudaine et brutale de Vidal Gascon par la voie des airs pour s'emparer du mégaphone de 15 watts. L'individu visiblement irrité se met aussitôt à fustiger le gouvernement sur tous les maux qui affectent le pays, puis devient un peu plus précis et cohérent en abordant le problème de la surpêche dans le Golfe de la Gônave. L'homme rempli de rage propose un vote à mains levées pour renverser le cabinet de Martelly dès demain à l'aube. Le menuisier John Alphonse indique sur un ton moqueur au trésorier fou furieux qu'il a dérivé à des centaines de lieues du sujet de cette réunion, c'est-à-dire, la manne pétrolière susceptible de redonner vie à la Perle des Antilles. Sept marins tout aussi mécontents que le trésorier furibond sautent aussitôt sur John Alphonse afin de lui donner une sérieuse leçon d'anatomie. L'avorton goûte successivement à la médecine du marteau-pilon birman, à la fameuse corde à linge mexicaine, à la redoutable prise de l'ours sénégalaise puis à l'impardonnable body slam du type Alabama. Les brutes le remettent deux minutes et trente-trois secondes plus tard, semi-conscient et plié en trois à sa famille. Spasmodique, le petit homme chancelant répète continuellement sur un ton mécanique: « Qui m'a frappé, que s'est-il passé et pourquoi ma salive goûte salé ? » Les employés de la collecte des ordures déduisent, à la vue de cet incident regrettable, qu'il vaut mieux être armé ou connaître tous les secrets du karaté avant d'oser exprimer une simple petite opinion dans ce fichu pays. C'est alors qu'une douzaine de travailleurs de la construction en colère viennent demander des comptes au trésorier du syndicat des pêcheurs. Un menuisier en bâtiment de leur équipe aurait eu besoin d'un massage cardiaque et de compressions thoraciques afin de retrouver ses esprits après une querelle entre forces largement inégales.
- Combien de bateaux devront brûler avant d'obtenir des excuses ? demande un charpentier en faisant tournoyer son marteau comme le Mjolnir de Thor Odinson.
- Combien de temps pouvez-vous restez sous l'eau sans respirer ? répond à la place des intéressés, un trompettiste qui n'a absolument rien à voir avec la querelle en cours.
- Ils vont déterrer tous les corps du cimetière pour pomper cette huile minérale de malheur sous nos pieds ! crie soudain Agénor, un autre employé de l'entretien ménager de la Fondation Zanmi d'Haïti.

Presque tout le monde prend une pause afin de réfléchir à ce que vient de vociférer cet excité qui semble possédé par un Loa chicanier. La discorde générale reprend par contre rapidement, car tous se souviennent qu'Agénor est le responsable des produits nettoyants à la Fondation Zanmi d'Haïti. Agénor passe douze heures par jour à manipuler des contenants marqués d'une tête de mort, de multiples avertissements 
en cas d'inhalation et de nombreuses précautions d'urgence à prendre en cas d'ingestion. Ce moment de surprise permet à Gargarine de se saisir du porte-voix pour le ramener au leader de la contestation populaire. 

- Je veux voir et toucher mon milliard ! Ce sont là les premiers mots qui sortent de la bouche d'Elzéar Michelet lorsqu'il reprend possession de son outil de propagande. C'est ça, vous m'avez bien entendu. Nous exigeons cent millions en dédommagement pour les dégâts causés par l'expédition de Charles Victoire Emmanuel Leclerc en 1802 ; cent cinquante millions en compensation pour nous rembourser cette dette surpayée, imposée par le roi de France, Charles Philippe de Bourbon en 1825 ; cent millions en dommages et intérêts au président James Buchanan Junior, pour vol de territoire en 1858. Navassa nous appartient ! C'est ça, vous m'avez bien entendu ! Nous demandons cent cinquante millions au président Grover Cleveland pour avoir refusé de nous protéger contre les nouvelles armes Européennes, malgré l'offre de céder le Môle et La Tortue aux États-Unis en 1883. Que pouvions-nous faire contre ses cuirassés, ses submersibles et ses nouvelles mitrailleuses, avec nos piquets, nos machettes et nos faux ? J'exige un autre cent millions de l'empereur Frédéric Guillaume Victor Albert de Hohenzollern pour l'affaire Luders en 1897. Il faut être une autruche ou de mauvaise foi pour nier que les Allemands ont pris le contrôle d'Haïti suite à cette humiliation diplomatique. Woodrow Wilson nous doit aussi deux cent cinquante millions de dollars pour le désastre engendré par l'occupation illégale de notre pays, avant, pendant et après le Krach de 1929. L'administration Wilson-Marshall nous doit un autre cent millions pour avoir subtilisé la réserve d'or de la Banque Centrale d'Haïti au vu et au su de la jeune Société des Nations. Qu'ont-ils fait pour nous, ces Américains, durant les dix-neuf ans de leur présence imposée par la force sur notre territoire, mis à part de drainer toutes nos ressources physiques et intellectuelles comme des sangsues affamées ? Où sont les responsables de la destruction de l'industrie du vétiver qui faisait la fierté économique de notre pays ? Qui a ordonné le massacre de nos cochons domestiques pour les remplacer par du jambon en conserve bourré d'agents de conservation mortels ? J'ai une réponse pour vous : Washington ! Chacun d'entre vous ici présent à droit à son milliard de la Réserve Fédérale. Un citoyen ! un vote ! un puits de pétrole ! un milliard dans votre compte chèque ! 

- Quelqu'un veut bien m'expliquer de quoi parle le vieux timbré ? demande un épicier soutenu par une paire de béquilles artisanale en merisier. Woodrow Wilson, c'est pas le type qui jouait le rôle de Woody dans Cheers, le désaxé dans Natural Born Killers ? 
- La ferme, l'estropié, Elzéar nous donne ici une grande leçon d'histoire, l'informe un tailleur plutôt mal élevé. 
- Qui veut nous exproprier ? s'inquiète une postière un peu dure d'oreille. Moi, je ne bougerai pas d'ici, même si ces dragons se mettaient à cracher du feu sur ma case. 
- Vous voulez qu'on mette le feu à quoi ? s'écrie soudain un incendiaire connu des autorités, visiblement impatient de mettre son vice au service d'une cause. 
- Livrez nos pétrodollars ou livrez-nous la mort ! tonne un anarchiste en ajustant son masque de Guy Fawkes. 
- Commerce équitable ou carnage sur la table ! clament à l'unisson un bon nombre de ses partisans. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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