Tuesday, December 31, 2013

chapitre 17d 
(Trois Questions pour le SSG) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



17d 
Trois Questions pour le SSG 

Raymond 

Jedi est enfermé dans une pièce sombre du poste de police de Longueuil. Il compte les carreaux du plancher pour tuer le temps. Jedi connaît la routine par cœur. On te laisse crever de faim et d'ennui des heures durant, puis s'amène soudain un policier amical qui te donne l'illusion de pouvoir retourner bien quiet à la maison si tu collabores. Tout ce que tu déballes est par la suite utilisé contre toi en temps et lieu. 

Le sergent-détective Parent entre dans le local avec son lunch et un coussin orthopédique lombaire en mousse mémoire. C'est un barbu poivre et sel à l'allure robuste qui affiche une placidité suspecte. Il utilise un papier-mouchoir pour désembuer ses lunettes, ajuste posément son support dorsal, puis se met à déguster son riz brun, des morceaux de fromages à pâte molle et un sandwich au jambon et mortadelle. Tout cela ressemble à un rituel exécuté pour la millième fois dans les mêmes circonstances. Jedi perd rapidement patience quand un bruit analogue à celui d'un petit rotor endommagé se met à sortir des narines de l'agent qui mâche techniquement comme une sorte de ruminant vorace au regard fulminant. 

- Tabarslak ! s'exclame soudain Jedi avec dégoût. Mets tout ça dans un broyeur pis utilise une paille, maudit sagouin ! T'entends-tu manger, crisse de cochon ? 
- Allergies..., pff, pff, pas pris ma pilule à matin, parvient à bredouiller Parent entre deux inspirations.  
- Je veux parler à mon avocat, si ça te dérange pas, Five-O
- Ça sera pas long, mon jeune ami, pff, pff. 
- Admettons que tout de suite ferait considérablement mon affaire ! 
- Mon collègue arrive avec le téléphone d'un moment à l'autre. Prends ça cool, mon Raymond. Pendant qu'on attend, parle-moi donc de ton nouveau fournisseur, pff, pff. La Dodge Charger est pas enregistrée à ton nom. C'est pas vraiment ton problème si le coffre contenait un arsenal militaire pis assez de munitions pour alimenter une p'tite guerre urbaine. Toi, pff, pff, t'es ici pour ton douze coupé, uniquement. Les gens que tu gardais en otage refusent de porter plainte ou de partager leur désagréable expérience en enfer avec toi dans le rôle du Prince des Ténèbres. Est-ce que j'ai l'air surpris ? Moi, je te laisse partir avec une tape sur les mains si tu peux me dire d'où y viennent ces armes à feu là ; c'est fait en polymères, pff, pff, le nec plus ultra sur le marché en ce moment. Peux-tu ben me dire comment des gangsters de banlieue comme vous autres, les pantalons baissés au niveau des rotules, peuvent se payer des silencieux, pff, pff, des grenades pis des bidules neufs dans cette tranche de prix ? 
- J'ai rien à dire, Babylone. J'vous connais. 

Quelqu'un frappe à la porte. Un second détective entre dans la pièce, vraisemblablement pour jouer le rôle du méchant. Le sergent Gilbert est un gaillard ventripotent avec une coupe de cheveux métrosexuel et une moustache disco. Son regard est celui d'un enragé du volant pris dans un embouteillage avec la vessie pleine et un shih tzu qui vient de découvrir les joies sans limites du jappement continuel. Gilbert tient un bâton de golf par le bois. Il agit comme si Jedi était absent de la pièce. 

- Coudonc, Parent, nous rejoins-tu à Boucherville pour le départ ? 
- J'attends la signature du commandant pour les chefs d'accusations. 
- Ça va attendre à lundi, d'après moi, pour confier ce dossier-là au procureur de la Couronne. Le commandant regardait une émission de cuisine dans son bureau, tantôt. Nos p'tits amis ici semblaient pas être une question ben, ben, ben, prioritaire. En passant, Meunier, de la balistique, y pense que le pistolet trouvé dans le coffre à gants de la Dodge est du même calibre que celui qui a mis Davidson Jumpy D. Duguas en chaise roulante, à Saint-Henri, l'an passé. Charles Chucky Vériquin a été extradé pour ça, tu t'en souviens ? 
- Ouan, ouan, mais toi t'as oublié le téléphone, pff, pff, y faut ben respecter les droits de notre Raymond national. 
- Tant qu'à moi, y peut ben manger de la marde, ton Raymond national. 

Samuel 

Dans la pièce voisine, Gunjah Spliff réfléchit aux failles de ses nombreuses menteries afin de les colmater adéquatement. Les lieutenants-détectives Marcotte et Samson en savent beaucoup plus qu'elles ne le prétendent. C'est la troisième fois que Spliff rencontre Marcotte. Il a déjà essayé de charmer cette brunette fessue et membrue du temps que la police de Longueuil tentait d'infiltrer les soirées hip hop de la Rive-Sud. Pendant que Spliff s'efforçait d'inventer toute sortes d'histoires et d'invraisemblances pour leur bourrer le crâne et les confondre, les deux policières magasinaient sur leur portable une maison sur l'Île de Montréal et des vêtements pour enfants. Samson est une blonde fluette avec la personnalité d'un pit-bull antisocial jamais vacciné. Elle décide de passer à l'action quand son ras-le-bol est atteint. 

- Okay, là, Samuel, t'arrêtes de nous prendre pour des cruches, tabarnak ! J'suis prête à fermer les yeux sur le cannabis trouvé dans tes poches, mais on veut savoir d'où vient l'héroïne. 
- Puisque je vous dis que j'étais pas au courant. Je savais pas que Candy se piquait. 
- Si elle crève, fait Marcotte, tu prends le blâme pour complicité, si c'est pas pour meurtre au second degré. 
- Dérailles pas, Pouchonne
- Appelle-moi plus de même, mon câlice, je te le répèterai pas une autre fois. On essaye de te protéger, comprends-tu, maudit imbécile ? La prison de Bordeaux déborde, c'est la jungle en ce moment là-bas. La guerre est ouverte pour le contrôle du marché de la drogue dans les rues de Montréal. Personne sait qui est le véritable parrain de la ville en ce moment. Quand le père de Candy va apprendre ce qui est arrivé à sa fille, y va prendre une pause des combats pour chercher le coupable. 
- Sais-tu c'est qui son père, crisse de gnochon ? fait Samson. 
- Rose, le préposé du stationnement sur Bleury? 
- Rose, c'est le chum à sa mère, son beau-père, un mou qui a fait du temps pour des tickets impayés. Tu vas bientôt avoir besoin de nous autres pour changer de nom, mon Sam. Le père biologique de Candy a trois 6 pis une larme tatoués dans face. Ça regarde pas bien côté future pour toi, mon putto. 
- J'ai plus rien à dire. 

Wilmer  

Un étage plus bas, l'inspecteur Albanel compare les prix des outils entre deux dépliants publicitaires. Tit Ronnie Costco est peu porté sur le verbiage. Le policier d'expérience a tenté de l'amadouer en lui glissant quelques compliments, disant le préférer comme chef du SSG à la place de Chuck Vériquin. Car depuis qu'il est en charge, la violence a chuté de 67 pour cent autour des boîtes de nuits de la Rive-Sud aux heures de fermeture. Un contrôle plus serré sur les jeunes voyous de la relève semble aussi donner des résultats. Les directeurs de polyvalentes s'accordent sur la diminution du taxage, de l'intimidation, des vols et du décrochage au sein de leurs établissements. La seule chose que l'inspecteur Albanel reproche à Costco, c'est de travailler avec des traîtres. Dans le bureau voisin, soutient l'enquêteur, Samuel et Raymond sont en train de tout mettre sur son dos. Un dos qu'ils trouvent aussi vaste que le postérieur de sa grande sœur

- Me prends-tu pour un poisson, Yo ?
- Ça, c'est le nom de ton nouveau chimiste, fait le policier, affichant un large sourire et tendant un bout de papier froissé à Costco. Ça, c'est l'adresse de ton nouveau laboratoire de drogues de synthèse dans Greenfield Park, ajoute-t-il en lui glissant une seconde note écrite à la main. Avec combien de personnes fiables tu partages tes secrets au juste, mon p'tit Wilmer ? 
- Fuck ! 
- Mets-en, fuck. Tes empreintes sont partout dans le bungalow, mon gars. Ça vient de qui l'idée d'installer des pièges carrément mortels partout dans cabane, avez-vous pensez aux pompiers ou aux ambulanciers ? Là, on a un agent de vingt-cinq ans, marié ça fait pas dix mois, avec un harpon planté dans le front. Un harpon en plein front, Saint-Sacrement ! Je sais même pas où ça s'achète, ces affaires-là. On dit quoi à sa femme enceinte de jumeaux, nous autres ? 

La porte du local s'ouvre brusquement. Le commandant Bilodeau est rouge tomate, la veine frontale gonflée, l'épaule droite qui tressaute, la bave aux coins des lèvres. Il joue bien la comédie ou il est réellement fou à lier. 

- C'est lui ça, Wilmer ? Mon hostie d'cave à marde ! J'ai deux de mes hommes s'a table d'opération pis une ado au centre antipoison. Tu déballes ton sac dretou j'perds mon job pour strangulation prohibée des suspects en cours d'interrogation. Laisse-moi tout seul avec, Alain. Pis, barre la porte en sortant. 
- J'peux pas vous laisser faire ça, Commandant. Vous êtes à trois mois de la retraite. 
- Dehors ! 

La démence feintée du chef de quartier porte fruit à moitié. La police de Longueuil ne saura jamais la provenance des stupéfiants, mais Bilodeau obtient de Wilmer toutes les informations nécessaires pour mettre la main sur un certain monsieur B. L'entrepôt du marchand d'armes de haute technologie qui inquiète les autorités depuis bientôt trois ans se trouve sur la rue Beaubien à Montréal, au sous-sol du salon funéraire Passage Légitime. Ce monsieur B., un criminel international énigmatique réputé insaisissable, semble utiliser le territoire Mohawk d'Akwesasne, à cheval sur l'Ontario, le Québec et l'État de New York, comme poste frontière personnel pour assurer le passage de ses pétards de luxe entre les deux pays. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  


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