chapitre 14b
(La Limousine)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
14b
La Limousine
La Limousine
Cyril Lavache est le centre d'attention de la gare routière de Port-au-Prince depuis bientôt trois heures. Le cordonnier est arrivé au volant d'une limousine noire, un œillet mauve à la poche de son costume jaune canari, chaussant des souliers crème deux points trop grands et des chaussettes Mickey Mouse orange fluorescent. Le vieux chausseur tient serré contre lui une boîte remplie de pâtés fraîchement sortis du four et un magnifique bouquet de roses sauvages. Lorsqu'il y avait foule, les gens rassasiés le pointaient comme responsable de cette insupportable odeur de morue, tandis que les faméliques voyaient en lui un héros national potentiel. Maintenant qu'il ne reste que trois personnes sur le quai, Cyril commence à se demander s'il se trouve au bon endroit.
Le bouif de jour, et cogne de nuit, attend, Violette, sa fille adoptive. Il est venu à la capitale pour l'intercepter avant qu'elle ne vienne commettre l'irréparable une fois dans Mizérikod. Cela peut sonner plutôt égoïste, mais Violette, en prison pour le meurtre de Rondall Jérémie, le vendeur de riz et agresseur sexuel récidiviste, ce serait condamner, Cyril Lavache, au dur labeur de la monoparentalité jusqu'à la maturité de cet enfant à naître. Car qui donc s'occuperait du futur rejeton de Violette pendant qu'elle casserait des cailloux déjà cassés au fond d'un pénitencier pour au minimum vingt longues années ?
Cyril Lavache a découvert qu'il avait très peu d'amis quand il s'est mis à chercher une voiture pour se rendre à destination. Malgré la noblesse de ses intentions et son désespoir immense, tous les gens que le cordonnier a sollicités pour lui rendre cette faveur semblaient plus préoccupés par les risques de bris et de vols de leur véhicule que par le caractère tragique et urgent de la situation. Le fleuriste Dorion voulait bien lui passer sa moto, mais des réparations mineures nécessaires pour la remettre en état auraient pris trop de temps. Touché par l'histoire de Cyril, Ludovic, le vendeur de pâté ambulant de l'allée Capois-la-Mort, lui a offert sa bicyclette sans hésiter, inconscient de la distance et des dangers de cette route envahie par des coulées de boue et des débris divers apportés par le cyclone Sandy depuis mardi. Le savetier de Mizérikod est finalement tombé sur le pasteur Louis Éloïse, en train de prophétiser sur l'avenir incertain d'une bande de jeunes déshérités de son quartier. Le ministre protestant a conseillé à Cyril d'aller faire un tour au garage d'Elzéar Michelet. Une limousine Lincoln Town Car s'y trouvait depuis un moment, selon le pasteur, le moteur tournant à plein régime, visiblement abandonné par son ou ses occupants. Cyril Lavache s'est donc pointé sur place avec une bouteille de rhum cinq étoiles, augmentant ainsi considérablement son pouvoir de marchandage au cas où il lui faudrait négocier avec ce vieil aliéné d'Elzéar.
- Je vous la ramène intacte, la jauge à carburant sur F, Colonel Michelet.
- J'ai une bien meilleure idée, a proposé le vieux mécano au cordonnier. Une fois dans Port-au-Prince, tu te rends chez Saint-Clair Auto, rue Paul VI, et tu me débarrasses de cette guimbarde. J'aurai déjà établi un prix avec le patron. Garde une commission de cinq pour cent ; ça devrait amplement suffire pour te payer un billet de retour et de nouveaux souliers. Je regarde tes pieds, Boss les Bottes, pis je me souviens de ton métier, c'est pas possible comme tu fais pitié. Que dirait ta mère si elle te voyait errer sans but, chausser de la sorte ?
- Elle n'a pas du tout l'air d'un tacot, cette Lincoln, Colonel.
- Cette machine, crois-moi, juré sur la tête de Lafayette, c'est deux tonnes et demie de mauvaises nouvelles. Tu te souviens de Mortimer Nordin, le sbire de William-Anne Dumortier, le coupe-jarret en chef de l'Île de la Gônave ?
- Assassiné à Turgeau, c'était dans le journal de Victor l'Hexagone.
- Erreur, mon cher ami, même les balles chemisées avec noyau d'acier ne peuvent rien contre ce genre de créature malveillante, montée la nuit par des entités invisibles aux yeux du profane. Il faut utiliser des munitions en argent qui ont trempé sept jours dans de l'eau bénite pour venir à bout de ce type de mammifère malin. Mortimer Nordin s'est pointé ici avec le chauffeur de cette limousine et a demandé à mon mécanicien de la réduire en bouillie. J'ai aussitôt éprouvé un mauvais pressentiment. Mon dos est soudainement devenu moite. Pourquoi détruire un véhicule qui pourrait rapporter une fortune en pièces détachées? Les gens oublient facilement que je suis un homme d'affaire, je suis né dans ce métier. Ils me croient incapable de me servir de mon ciboulot. Laisse-moi te dire que le chauffeur ne semblait pas du tout à son aise en compagnie de Nordin. Au fait, Archibald me paraissait terrifié, au bord de l'évanouissement, ni plus ni moins. La voiture fonctionne. Elle t'amènera à Port-au-Prince sans tracas. Elle aurait juste besoin d'un bon nettoyage et d'une petite mise au point. De nouveaux amortisseurs ne lui feraient pas de tort et cacheraient bien d'autres défauts insignifiants, mais je laisse tout ça au futur propriétaire. Moi, je ferme bientôt boutique. Je cherche mes clefs, ça c'est quand je ne trouve plus la tasse de café que je tiens dans mes mains, toute chaude et sucrée. Mon employé a accepté ce job sans ma permission ; décision inacceptable, un manque flagrant de jugement et de principes. Ce n'est pas ma façon de mener les choses en business. Lordy est arrivé en retard comme d'habitude ce matin et il a quitté plus tôt sans m'avertir. Je me demande où il ira bosser, une fois que je l'aurai foutu à la porte avec un bon coup de pied au cul ? Entre toi et moi, le bottier, la clé reposait dans le démarreur. Cette Lincoln a disparu pendant ma sieste, ni vu, ni connu. On voyage sur la même longueur d'onde ?
- Merci, Colonel, écrivez-moi l'adresse de Saint-Clair Auto sur un bout de papier.
- Tu trouveras leur carte d'affaire sur le siège avant. La Terre tremble parfois sans avertissement, Ressemeleur. J'espère que t'en es pleinement conscient. L'Homo Placès Boursièrus, malmène atrocement notre unique et jolie planète bleue avec ses saloperies de conneries de forage et de fracturation hydraulique de merde. Il désire goûter à sa colère lorsqu'elle en aura assez, insouciant que nous, les normaux, ben, on pourrait bien s'en passer. T'en es parfaitement conscient, j'espère ?
- On ne peut rien y faire. Chercher des problèmes afin de les solutionner fait partie de la nature humaine. Paraît-il que la NASA fouine dans tous les recoins de la galaxie, à la recherche insensée d'une civilisation avancée qui pourrait nous traiter comme on traite nos reptiles de laboratoire et nos amis invertébrés.
- Je me tiens toujours sur mes gardes, Colonel. À la moindre secousse, alerte ! c'est une réplique ; je me mets à l'abri, Bible en main.
- Toujours pas des nouvelles de mes petits-enfants ?
- Nous poursuivons les recherches.
- Tiens, et ne montre ça à personne, a fait le vieux garagiste en tendant un calepin abîmé au cordonnier.
- Qu'est-ce que c'est ? lui a demandé Cyril.
- Une alternative au meurtre, si Violette a les méninges trop épaisses pour comprendre que la violence est l'ennemi juré du simple bon sens. Ça se trouve sur le chemin de la capitale, à Grand Saline plus précisément, tout juste avant Carrefour. Tu te présentes à cette adresse et demande à voir Bonne Suzette ou Maître Pantaléon. Si la porte de la case est ouverte, n'entre pas. Si elle est fermée, tu cognes avec le poing gauche et tu attends le cochon gris. Fais gaffe, la truie est sa jumelle, mais elle a une tache rose sur le flanc droit. Bonne Suzette et Maître Pantaléon connaissent tous les secrets du poison présent dans le foie du poisson-perroquet. Ce truc te paralyse un homme de cent kilos en dix minutes. Ta fille en administre une bonne dose à son tortionnaire et vlan ! La métamorphose s'amorce. Une fois dompté et convaincu qu'il est mort, elle pourra battre ce malpropre du matin au soir, sept jours semaine, et même le castrer à froid si ça lui chante. Violette savourera ainsi sa vengeance sur une plus longue période et évitera du coup un très désagréable séjour en taule.
Cyril Lavache est maintenant seul à attendre l'autocar. Le préposé aux tickets jase sur son téléphone cellulaire depuis au moins deux heures. Le cordonnier va le voir et interrompt crûment son entretien. Cyril demande des explications pour le retard du bus. L'employé de la gare se confond aussitôt en excuses. L'autobus en provenance de Cap-Haïtien est tombé en panne près de Saint-Marc. Les passagers ont été transférés dans un autre bus qui les débarquera au terminus de Pétionville. Cyril manifeste son mécontentement. Il fait savoir au jeune homme qu'il aurait dû l'avertir plus tôt. Le préposé lui répond qu'il était transi de peur. Originaire de Petite Anse, sur l'Île de la Gonâve, des dettes envers les mauvaises personnes pour des paris risqués l'ont poussé à fuir son patelin. Il croyait son jour venu lorsqu'il a vu apparaître cette limousine toute noire, sans passager, avec un chauffeur sans uniforme par-dessus le marché. Ce sont les mêmes véhicules utilisés par les bouchers de Willy Bossal lorsqu'ils partent à la chasse au gros gibier, apprend-t-il au cordonnier. Tout ce temps passé au téléphone était pour se confesser une dernière fois au curé de sa paroisse et faire ses adieux aux siens et à sa bien-aimée.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
- Qu'est-ce que c'est ? lui a demandé Cyril.
- Une alternative au meurtre, si Violette a les méninges trop épaisses pour comprendre que la violence est l'ennemi juré du simple bon sens. Ça se trouve sur le chemin de la capitale, à Grand Saline plus précisément, tout juste avant Carrefour. Tu te présentes à cette adresse et demande à voir Bonne Suzette ou Maître Pantaléon. Si la porte de la case est ouverte, n'entre pas. Si elle est fermée, tu cognes avec le poing gauche et tu attends le cochon gris. Fais gaffe, la truie est sa jumelle, mais elle a une tache rose sur le flanc droit. Bonne Suzette et Maître Pantaléon connaissent tous les secrets du poison présent dans le foie du poisson-perroquet. Ce truc te paralyse un homme de cent kilos en dix minutes. Ta fille en administre une bonne dose à son tortionnaire et vlan ! La métamorphose s'amorce. Une fois dompté et convaincu qu'il est mort, elle pourra battre ce malpropre du matin au soir, sept jours semaine, et même le castrer à froid si ça lui chante. Violette savourera ainsi sa vengeance sur une plus longue période et évitera du coup un très désagréable séjour en taule.
Cyril Lavache est maintenant seul à attendre l'autocar. Le préposé aux tickets jase sur son téléphone cellulaire depuis au moins deux heures. Le cordonnier va le voir et interrompt crûment son entretien. Cyril demande des explications pour le retard du bus. L'employé de la gare se confond aussitôt en excuses. L'autobus en provenance de Cap-Haïtien est tombé en panne près de Saint-Marc. Les passagers ont été transférés dans un autre bus qui les débarquera au terminus de Pétionville. Cyril manifeste son mécontentement. Il fait savoir au jeune homme qu'il aurait dû l'avertir plus tôt. Le préposé lui répond qu'il était transi de peur. Originaire de Petite Anse, sur l'Île de la Gonâve, des dettes envers les mauvaises personnes pour des paris risqués l'ont poussé à fuir son patelin. Il croyait son jour venu lorsqu'il a vu apparaître cette limousine toute noire, sans passager, avec un chauffeur sans uniforme par-dessus le marché. Ce sont les mêmes véhicules utilisés par les bouchers de Willy Bossal lorsqu'ils partent à la chasse au gros gibier, apprend-t-il au cordonnier. Tout ce temps passé au téléphone était pour se confesser une dernière fois au curé de sa paroisse et faire ses adieux aux siens et à sa bien-aimée.
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