Tuesday, December 17, 2013

chapitre 16f 
(Les Fugitifs) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti  


Jude Antoine Jarda 


16f 

Les Fugitifs 

Les forces de la police militaire onusienne postées autour de la villa du sénateur Fleurant n'ont reçu aucune instruction relative à leur pouvoir d'intervention, au cas où un incendie venait à se déclarer dans la vaste demeure du très puissant sénateur Fleurant. Tandis que les agents étudiaient cette épineuse question et en évaluaient les risques, Louis-Edmond Fleurant et le juge Zilérion Campbell faisaient tranquillement flamber des archives et des dossiers hautement compromettants dans les flammes du four à bois de la cuisine de ce somptueux palace situé au sommet de la Morne de la Gloire. Soulignons le fait que certains de ces documents arboraient notamment le Grand Sceau des États-Unis, d'autres révélaient celui de la France ou de la République d'Haïti. 

Au beau milieu du salon, des billets d'avion pour la Centrafrique et plusieurs autres escales, par différents moyens de transport, reposent sur une table en cerisier massif ; des valises sont empilées dans un recoin ; des peintures naïves de grandes valeurs sont soit enveloppées, soit encaissées dans un désordre franchement indicible. Les mouvements saccadés du juge Campbell dénoncent un début de Parkinson ; les tremblements du sénateur Fleurant, un ras-le-bol immodéré. 

- Le Canadien doit disparaître, Zilérion, nous ne pouvons pas nous permettre de revenir sur cette décision. 

- Il faut pourtant la remettre en question. Cela ne fait aucun sens. Notre homme est innocent, Louis, un véritable agneau. Son intelligence limitée l'empêchera pour toujours de comprendre ce qui s'est réellement produit ici depuis son arrivée en terre d'Haïti. 
- Cet imbécile de Couture a vu mon visage, Zilérion ! Cet idiot de profession a de plus croisé son crétin de sosie le soir de l'ouragan. 
- Tous les Noirs se ressemblent pour le faiseur de miel. Couture ne voit pas la différence entre Picot et Albin, malgré les dix kilos en trop de l'un et les six pouces en moins de l'autre. Il ne pourra jamais t'identifier dans une cour de justice même s'il était convoqué demain matin. D'ailleurs, qui va donc chercher à te retrouver au fin fond de l'Ombella-M'Poko ? 
- Ces enfoirés de merde ont bien fini par mettre la main sur Charles Taylor, même s'il dormait dans les arbres avec des singes sentinelles, maîtrisait tous les secrets de la magie songhaï et connaissait, d'après ses nombreux ennemis siégeant au Tribunal spécial pour la Sierra Leone, la recette de la préparation de cette fameuse pommade bochimane qui rend invisible. Je ne veux laisser aucune trace derrière moi, Zilérion. Je ne suis pas fait pour la taule. Le bain et le savon, c'est une affaire quotidienne pour moi. Et mon œil de verre doit être nettoyé régulièrement. 
- Tu te compares toujours à beaucoup plus grand que toi, Louis. Tous les diamantaires d'Amsterdam, une kyrielle de trafiquants d'armes légères d'Europe de l'Est et une coalition transnationale d'amputés de guerre voulaient faire la peau de Taylor. Plusieurs hauts fonctionnaires de l'ONU rêvaient d'étêter publiquement le Libérien afin de l'empêcher de nommer les collaborateurs et les banquiers qui le supportaient. La police internationale n'est même pas au courant de ton existence, Louis. Inutile de se salir les mains. Laissons le destin régler le sort de Réal Couture. D'ici quarante-huit heures, Mizérikod sera embrasée comme Rome sous Néron. Il y aura inévitablement des dizaines de morts étalés un peu partout dans les rues. Or, nous disposons de seulement deux coroners : le premier croit qu'une tasse de rhum peut remplacer un déjeuner équilibré et le second est plus paresseux que l'animal qui porte son nom. Laissons le Québécois entre les tentacules d'Oscar Perceval, la malchance viendra naturellement. C'est une question de statistiques et de probabilités. Je parie que Couture ne survivra pas aux cinq premières minutes de ce soulèvement. 
- Peux-tu réellement garantir cette affirmation, Zilérion ? 
- Les plaintes pour mauvais traitements et disparitions, déposées par des prisonniers et des familles endeuillées contre Oscar Perceval, occupent un étage complet de la cour municipale. Ces hommes vont immanquablement s'évader des prisons du département quand l'insurrection deviendra incontrôlable. Ces enragés sont assoiffés de vengeance et ils connaissent tous l'adresse de leur ancien tortionnaire. Ces animaux laisseront-ils un témoin gênant comme Réal Couture vivant, Louis ? Tu connais parfaitement la réponse à cette interrogation. 
- Mais avant de se faire trucider comme un porc, Oscar aura-t-il rempli le contrat sur la personne du vérificateur canadien annoncé par Moïse Berri ? 
- Il se nomme Rogatien Gingras. Et selon Moïse Berri lui-même, ce guignol ne dépassera pas les limites de l'aéroport avec tout son sang. Quant à nous, mon très vieil ami, il faut déguerpir au plus vite. Moïse Berri et le diable font un. Les deux nous veulent six pieds sous terre. Ce coquin de Berri a le bras long et les griffes effilées. Il nous croit toujours en possession de ses empreintes et d'un échantillon de son sang. Moïse Berri sait aussi pour la limousine. Ne me demande ni comment ni qui. Et semble-t-il qu'une mauvaise langue qui nous veut dans un cercueil scellé a été raconter à ce satané loup-garou que nous avions changé de camp pour rejoindre les Dominicains. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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