chapitre 16c
(La Commune)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
16c
La Commune
Pendant ce temps dans les rues de Mizérikod, des croyants dotés de beaucoup d'imagination contemplent autour d'eux des signes précurseurs évidents de l'Apocalypse selon Saint Jean. Le vent sonne à leurs oreilles comme un instrument de jazz familier ; des nuages nocturnes particulièrement lumineux prennent la forme de quatre cavaliers courroucés ; certains discernent clairement un serpent colossal au centre d'un éclair qui s'élève au loin vers le firmament.
Les criminels de carrière ont compris que la UNPOL n'interviendrait qu'en en cas de confrontation directe. Le musée Jean-Michel-Basquiat a donc été dévalisé et vandalisé sans empressement et sans chahut. Même les urinoirs de l'édifice ont trouvé preneur. Des ennemis jurés de la culture, des arts et de l'alphabétisme tentent toujours d'incendier la bibliothèque Dany-Laferrière à l'aide d'accélérateurs, de brindilles et de tisons fumants. L'un d'entre eux se transforme soudainement en véritable torche humaine. Personne ne semble surpris ; ce jeune homme plutôt hardi manipulait une bouteille de térébenthine depuis quelque temps déjà, cigarette au bec. Un type au regard vide qui lui doit de l'argent depuis un temps est aussitôt accusé de sorcellerie.
Une violente bagarre éclate soudain sur la Place Edmond-Laforest ; des partisans de football peinent à s'entendre sur les noms absents qui devraient figurer sur la prestigieuse liste des légendes du FIFA 100. Les résidents du boulevard Thomas-Madiou assurent eux-mêmes leur défense contre des délinquants armés de lance-pierres. Ces dévoyés veulent se rendre à la boutique électronique située sur cette artère afin, disent-ils, de vérifier si la nouvelle console Xbox est réellement arrivée des États-Unis.
Un meeting intéressant se tient sur un amas d'engrais au coin des rues René-Depestre et Horace-Pauléus-Sannon. Le conférencier remet en question la validité de ces fameux bons du pétrole, voire l'existence même de cette huile minérale dans le sous-sol haïtien.
- Elzéar Michelet a imprimé ces bons du pétrole et rédigé ces titres de propriété lui-même, mais de quel autorité détient-il ce droit ? demande un fabricant de poêle à bois diplômé en sciences économiques à cette foule déjà suffisamment énervée. Elzéar se promène sans pantalons tous les jours de la semaine, sauf le dimanche, ajoute le commerçant, s'agit-il d'une tendance mode ou ce vieux schnock est-il sous l'influence d'une quelconque médication maison ? Y a des gens honnêtes et bien équilibrés qui aimeraient bien s'informer.
Une brique lancée avec beaucoup de rage par le détenteur d'une pile de ces bons du pétrole vient heurter l'orateur bien articulé en plein front, direct sur le troisième œil. L'auteur du méfait se dit sincèrement désolé pour le sang versé, mais soutient ne rien regretter. Ce pauvre bougre propriétaire d'une seule sandale de bois s'était déjà visualisé dans un futur rapproché, souillé d'or noir, le ventre plein, rassasié enfin ; il refuse catégoriquement de s'imaginer de nouveau le ventre vide, la bouche séchée, complètement affamé.
Le personnel de l'hôpital Jean-Metellus, situé sur le chemin Boisrond-Canal, répète les exercices d'évacuation des malades, les applique méthodiquement, puis verrouille toutes les issues de l'immeuble.
Des casseurs astucieux tentent de déboulonner le monument érigé à la mémoire de Jean-Pierre Boyer sur la Place des Présidents. Ces destructeurs plutôt tenaces travaillent sur la destruction de la statue avec un chalumeau, de la corde, des bédanes et des massettes. Ils reprochent au sculpteur européen le nez trop aquilin de son œuvre.
Des voleurs excentriques paradent dans des costumes de l'époque victorienne subtilisés au Théâtre Frankétienne.
Des sièges du cinéma Anthony-Phelps servent de luges à des apprentis cascadeurs sur la pente abrupte de l'avenue Jean-Claude-Fignolé.
Le parc Henri-Christophe de Mizérikod se transforme en lieu de culte. Des pratiquants se livrent à toutes sortes de rituels et de cérémonies empreintes de mysticisme. Des demoiselles aux seins nus se trémoussent devant des joueurs de tambours congos adolescents gonflés de testostérone et au comble de l'extase. L'exhibitionnisme et la luxure, accompagnés de gestes impudiques et de cancans frivoles, ainsi qu'un désir immodéré de se donner en spectacle dominent.
Plusieurs participants sont tout de blanc vêtus. Ces derniers se dirigent vers le cimetière municipal en récitant des incantations, en dansant et en tournoyant sur eux-mêmes. Trois Barons défilent parmi eux, cérémonieux et même extravagants dans leurs gestes, mais demeurant toutefois impassibles et silencieux. Baron Samedi, Baron Cimetière et Baron Lacroix forment un triangle isocèle. Ceux qui pénètrent en son centre entrent instantanément en transe. Ils deviennent agités et tapageurs. Maman Brigitte leur verse des gorgées de rhum qu'ils recrachent aussitôt. Elle frotte ensuite leur corps avec du piment et asperge leurs vêtements d'un liquide verdâtre malodorant. Un prêtre houngan explique à un profane nettement apeuré que ces gens célèbrent tout simplement à leur façon, le triomphe de la vie sur la mort. Il ne s'agit là que d'une coutume ancestrale, leur indique-t-il. Le bruit des tams-tams provenant du canal Faustin-Soulouque rappelle celui du tonnerre. Il suscite de la joie chez certains et de l'angoisse chez d'autres.
Un dur à cuire plutôt précoce déclare que le carrefour formé des rues Émile-Ollivier et Gérard-Étienne lui appartient désormais, et qu'il faudra dorénavant débourser une taxe de trois dollars cinquante par jour afin de maintenir son droit d'y brasser des affaires. Sa mère vient interrompre le discours de son coup de quadrilatère avec un balai et un ceinturon à boucle de fer. Elle lui rappelle avec sévérité qu'elle est encore responsable de ses bêtises et des insanités qui s'échappent de son gosier.
Sept ravageurs en sueurs poursuivis par une escouade militaire traversent soudain l'avenue Nissage-Saget en poussant des hurlements de terreur. La police des Nations Unis a fait feu en leur direction, se plaignent-ils. C'est la preuve qu'Haïti vit toujours sous l'occupation, martèlent-ils. Ils se débarrassent du bandeau rouge et bleu qui permet de les identifier comme un gang organisé et se dispersent dans le square Benoît-Batraville, un jardin mal éclairé où se réunissent et se rejoignent souvent revendeurs et camés. L'un d'eux s'attarde pour détailler l'incident à une jolie dame dans le seul but de l'impressionner. Ses potes et lui s'étaient rendus au barrage policier sur la route Nationale #2 pour emmerder les forces de l'ordre, raconte-t-il en augmentant son niveau de langage d'un cran, quand un autocar multicolore bondée de voyageurs, de volailles et d'un bouc plutôt maigre s'est pointée. Le chauffeur du bus a supplié le sous-officier népalais responsable du checkpoint de les laisser passer, car une passagère enceinte ressentait des symptômes de pré-éclampsie et souffrait de nausées. Une policière ukrainienne, anciennement sage-femme en Crimée selon ses dires, a utilisé un tensiomètre pour mesurer la pression artérielle de la femme indisposée. L'agente a déclaré qu'elle n'avait jamais de sa vie lue de résultats aussi élevés. Le caporal-chef népalais est demeuré de glace, les ordres de ses supérieurs ayant préséance sur la vie humaine : personne ne devait franchir son poste de sécurité. Le ton est vite monté. Le français en tant que langue diplomatique commune a pris les voiles. Il s'est mis à pleuvoir des roches et des injures qui visent à faire mal. Le conducteur du véhicule a forcé les barrières et renversé deux policiers militaires. Le sous-officier en charge n'a pas du tout apprécié. Il a aussitôt ordonné l'utilisation de la mécanique lourde pour plomber les fuyards sans aucune pitié.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
Les criminels de carrière ont compris que la UNPOL n'interviendrait qu'en en cas de confrontation directe. Le musée Jean-Michel-Basquiat a donc été dévalisé et vandalisé sans empressement et sans chahut. Même les urinoirs de l'édifice ont trouvé preneur. Des ennemis jurés de la culture, des arts et de l'alphabétisme tentent toujours d'incendier la bibliothèque Dany-Laferrière à l'aide d'accélérateurs, de brindilles et de tisons fumants. L'un d'entre eux se transforme soudainement en véritable torche humaine. Personne ne semble surpris ; ce jeune homme plutôt hardi manipulait une bouteille de térébenthine depuis quelque temps déjà, cigarette au bec. Un type au regard vide qui lui doit de l'argent depuis un temps est aussitôt accusé de sorcellerie.
Une violente bagarre éclate soudain sur la Place Edmond-Laforest ; des partisans de football peinent à s'entendre sur les noms absents qui devraient figurer sur la prestigieuse liste des légendes du FIFA 100. Les résidents du boulevard Thomas-Madiou assurent eux-mêmes leur défense contre des délinquants armés de lance-pierres. Ces dévoyés veulent se rendre à la boutique électronique située sur cette artère afin, disent-ils, de vérifier si la nouvelle console Xbox est réellement arrivée des États-Unis.
Un meeting intéressant se tient sur un amas d'engrais au coin des rues René-Depestre et Horace-Pauléus-Sannon. Le conférencier remet en question la validité de ces fameux bons du pétrole, voire l'existence même de cette huile minérale dans le sous-sol haïtien.
- Elzéar Michelet a imprimé ces bons du pétrole et rédigé ces titres de propriété lui-même, mais de quel autorité détient-il ce droit ? demande un fabricant de poêle à bois diplômé en sciences économiques à cette foule déjà suffisamment énervée. Elzéar se promène sans pantalons tous les jours de la semaine, sauf le dimanche, ajoute le commerçant, s'agit-il d'une tendance mode ou ce vieux schnock est-il sous l'influence d'une quelconque médication maison ? Y a des gens honnêtes et bien équilibrés qui aimeraient bien s'informer.
Une brique lancée avec beaucoup de rage par le détenteur d'une pile de ces bons du pétrole vient heurter l'orateur bien articulé en plein front, direct sur le troisième œil. L'auteur du méfait se dit sincèrement désolé pour le sang versé, mais soutient ne rien regretter. Ce pauvre bougre propriétaire d'une seule sandale de bois s'était déjà visualisé dans un futur rapproché, souillé d'or noir, le ventre plein, rassasié enfin ; il refuse catégoriquement de s'imaginer de nouveau le ventre vide, la bouche séchée, complètement affamé.
Le personnel de l'hôpital Jean-Metellus, situé sur le chemin Boisrond-Canal, répète les exercices d'évacuation des malades, les applique méthodiquement, puis verrouille toutes les issues de l'immeuble.
Des casseurs astucieux tentent de déboulonner le monument érigé à la mémoire de Jean-Pierre Boyer sur la Place des Présidents. Ces destructeurs plutôt tenaces travaillent sur la destruction de la statue avec un chalumeau, de la corde, des bédanes et des massettes. Ils reprochent au sculpteur européen le nez trop aquilin de son œuvre.
Des voleurs excentriques paradent dans des costumes de l'époque victorienne subtilisés au Théâtre Frankétienne.
Des sièges du cinéma Anthony-Phelps servent de luges à des apprentis cascadeurs sur la pente abrupte de l'avenue Jean-Claude-Fignolé.
Le parc Henri-Christophe de Mizérikod se transforme en lieu de culte. Des pratiquants se livrent à toutes sortes de rituels et de cérémonies empreintes de mysticisme. Des demoiselles aux seins nus se trémoussent devant des joueurs de tambours congos adolescents gonflés de testostérone et au comble de l'extase. L'exhibitionnisme et la luxure, accompagnés de gestes impudiques et de cancans frivoles, ainsi qu'un désir immodéré de se donner en spectacle dominent.
Plusieurs participants sont tout de blanc vêtus. Ces derniers se dirigent vers le cimetière municipal en récitant des incantations, en dansant et en tournoyant sur eux-mêmes. Trois Barons défilent parmi eux, cérémonieux et même extravagants dans leurs gestes, mais demeurant toutefois impassibles et silencieux. Baron Samedi, Baron Cimetière et Baron Lacroix forment un triangle isocèle. Ceux qui pénètrent en son centre entrent instantanément en transe. Ils deviennent agités et tapageurs. Maman Brigitte leur verse des gorgées de rhum qu'ils recrachent aussitôt. Elle frotte ensuite leur corps avec du piment et asperge leurs vêtements d'un liquide verdâtre malodorant. Un prêtre houngan explique à un profane nettement apeuré que ces gens célèbrent tout simplement à leur façon, le triomphe de la vie sur la mort. Il ne s'agit là que d'une coutume ancestrale, leur indique-t-il. Le bruit des tams-tams provenant du canal Faustin-Soulouque rappelle celui du tonnerre. Il suscite de la joie chez certains et de l'angoisse chez d'autres.
Un dur à cuire plutôt précoce déclare que le carrefour formé des rues Émile-Ollivier et Gérard-Étienne lui appartient désormais, et qu'il faudra dorénavant débourser une taxe de trois dollars cinquante par jour afin de maintenir son droit d'y brasser des affaires. Sa mère vient interrompre le discours de son coup de quadrilatère avec un balai et un ceinturon à boucle de fer. Elle lui rappelle avec sévérité qu'elle est encore responsable de ses bêtises et des insanités qui s'échappent de son gosier.
Sept ravageurs en sueurs poursuivis par une escouade militaire traversent soudain l'avenue Nissage-Saget en poussant des hurlements de terreur. La police des Nations Unis a fait feu en leur direction, se plaignent-ils. C'est la preuve qu'Haïti vit toujours sous l'occupation, martèlent-ils. Ils se débarrassent du bandeau rouge et bleu qui permet de les identifier comme un gang organisé et se dispersent dans le square Benoît-Batraville, un jardin mal éclairé où se réunissent et se rejoignent souvent revendeurs et camés. L'un d'eux s'attarde pour détailler l'incident à une jolie dame dans le seul but de l'impressionner. Ses potes et lui s'étaient rendus au barrage policier sur la route Nationale #2 pour emmerder les forces de l'ordre, raconte-t-il en augmentant son niveau de langage d'un cran, quand un autocar multicolore bondée de voyageurs, de volailles et d'un bouc plutôt maigre s'est pointée. Le chauffeur du bus a supplié le sous-officier népalais responsable du checkpoint de les laisser passer, car une passagère enceinte ressentait des symptômes de pré-éclampsie et souffrait de nausées. Une policière ukrainienne, anciennement sage-femme en Crimée selon ses dires, a utilisé un tensiomètre pour mesurer la pression artérielle de la femme indisposée. L'agente a déclaré qu'elle n'avait jamais de sa vie lue de résultats aussi élevés. Le caporal-chef népalais est demeuré de glace, les ordres de ses supérieurs ayant préséance sur la vie humaine : personne ne devait franchir son poste de sécurité. Le ton est vite monté. Le français en tant que langue diplomatique commune a pris les voiles. Il s'est mis à pleuvoir des roches et des injures qui visent à faire mal. Le conducteur du véhicule a forcé les barrières et renversé deux policiers militaires. Le sous-officier en charge n'a pas du tout apprécié. Il a aussitôt ordonné l'utilisation de la mécanique lourde pour plomber les fuyards sans aucune pitié.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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