Friday, December 13, 2013

chapitre 16a 
(Le Cordon-Bleu) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



16a 
Le Cordon-Bleu 

Violette Lavache, né Esmeralda Turvillot, se dirige vers la commune de Mizérikod via la route Nationale #2. Elle prend place à bord d'un autobus bondé d'apprentis voleurs, de prospecteurs de pétrole nouvellement licenciés et d'émeutiers expérimentés. Pour ces chenapans remplis de fougue et de rage, le saccage est une forme d'art comparable à la musique de rue, un moyen d'expression idéal qui leur permet d'exprimer leurs frustrations, en plus d'être une source de revenu relativement stable et non négligeable. Ces fauteurs de trouble au tempérament généralement instable sont exceptionnellement motivés en ce jour ensoleillé. En effet, ces jeunes gens en soif de désordre et d'alcool viennent tout juste d'apprendre l'existence de Mizérikod sur le globe. Les propos entendus au sujet de la présence de terres rares en abondance et d'hydrocarbures en quantité illimitée dans cette mystérieuse cité ne leur ont pas échappés. Enfin, ces perturbateurs de grand talent ne veulent rien manquer des bouleversements à venir, ni louper cette chance inouïe de devenir propriétaire d'un puits ou d'une mine personnelle enregistrée légalement. La possibilité de devenir riche à craquer sans faire le moindre effort est chose rare en démocratie ; ces voyous ne sont ni joueurs, ni bookmakers et aucun n'est banquier ou chargé d'un ministère. 

L'autocar coloré a bord duquel Violette prenait place depuis Cap-Haïtien à rendu l'âme près de Saint-Marc. La compagnie Légitime Tours ayant trop tardé à dévoiler un plan B potable à ses clients outragés, Violette a accepté de monter à bord d'un bus conduit par un distributeur d'eau embouteillée surnommé, Jean-Jean l'Évier. Violette a pris place à l'arrière aux côtés d'une valise sans propriétaire et d'un bonhomme barbu qui dégageait une odeur nauséabonde. Il était bien sûr hors de question qu'elle voyage sur le toit du véhicule en compagnie de ces intrépides aux discours de hooligans, de ces poules effrayées et surtout de ce bouc au regard mélancolique. Violette a rapidement choisi de faire la morte afin de court-circuiter toute tentative de socialisation, mais l'étranger sentant le fromage avarié s'est senti obligé d'ouvrir une conversation à cause de la promiscuité. 

- Pamphile Dutervil, s'est-il présenté. 
- S'il vous plaît, monsieur, je vous prie de ne pas me contrarier. Je suis enceinte, fébrile et extrêmement fatiguée. Vous semblez souffrir d'une infection buccale sévère ou de quelque chose de pire que je n'aimerais vraiment pas attraper. 
- Il s'agit d'un tout petit abcès, rien d'assez sérieux pour me clouer au lit. Vous ne vous souvenez pas de moi, mais moi, si. Je suis le mari de Mélissandre Présumé. Vous me replacez ? Et vous, attendez que ça me revienne… Violette, n'est-ce pas, la fille du cordonnier Lavache ? 
- Mais vous êtes mort ! 
- C'est ce qu'ils ont voulu me faire croire, ma petite dame. Les gens qui m'aiment m'avaient mis en garde contre le sénateur Fleurant, mais je touchais cinq fois plus que dans les cuisines de madame Consuelo. Un jour, je me demande encore ce qui m'a pris, j'ai désobéi à une des mille et une règles singulières de cette maison de fous. Les conséquences n'ont pas tardé. Deux malabars que je croyais connaître ont reçu l'ordre de me faire disparaître. Des types à qui je donnais quotidiennement mes restes. Ces ingrats m'ont fait sortir de la villa le matin suivant par un tunnel souterrain dont j'ignorais l'existence. Je me suis fait transbahuter contre mon gré comme c'est pas possible. Y m'ont ensuite enroulé dans un tapis sentant le moisi et lancé dans le coffre d'une grosse Lincoln. Ils ont mis le cap vers le nord du pays et le voyage s'est terminé tout près de Quartier-Morin. C'est non loin de là que ces deux salauds m'ont forcé à creuser ma propre tombe à l'aide d'une assiette en plastique. Croyez-moi, je ne fabule pas, ils disent vrai dans les films ; les étapes importantes de votre vie vous reviennent en bloc lorsque vous vous trouvez dans pareille situation. Je portais heureusement cette amulette. Ce collier vient de Bonne Suzette, une tante à moi qui habite sur la route de Grand Saline. Que la foudre me frappe si je vous mens. Je me suis dégagé de cet amas de terre qui me servant de tombe avec la survie seule en tête. Jamais je n'ai considéré une autre conclusion à ce combat contre la gravité. Quand j'ai ressenti l'air des montagnes envahir mes poumons et le parfum de la liberté taquiner mes narines, je me savais ressuscité. J'ai trouvé refuge dans une caverne au flanc de la Morne Jean, à l'ouest de Cap-Haïtien. Ce que je n'ai pas mangé pour rester en vie n'existe pas, ma petite dame, mais le choc a eu raison de ma mémoire. Pour tout vous dire, je me connaissais à cette date ni mon nom ni mon âge, l'amnésie totale, le néant absolu. Je vivais comme un animal confus. Un bon matin, un montagnard à la peau épaisse m'a retrouvé, transi de froid et à peine conscient. Vous connaissez la température au sommet de ces montagnes. Je croyais cet homme envoyé par mon ange-gardien pour me secourir. Quelle erreur ! Cette fripouille galeuse a fait de moi son esclave, jusqu'à ce que je comprenne qu'il me droguait quotidiennement, question de briser ma volonté de façon systématique. J'ai arrêté de consommer la potion de cet empoisonneur sans qu'il ne s'en rende compte, le temps de me refaire des forces et de reprendre mes esprits. Au bout de sept jours, pas un de plus, ma petite dame, j'ai confronté cette ordure. Cette mygale ne piégera plus personne dans sa toile. Vous en avez ma parole. 
- L'avez-vous... ? 
- Je ne veux pas le savoir, a répondu Pamphile Dutervil sur un ton ténébreux. Je sais qu'au bout d'une vingtaine d'impacts sur le sol rocailleux, son crâne a fini par faire plouf plutôt que ploc. Je me suis mis à fouiller sa case et j'ai finalement pensé à plonger la main dans la fente de son matelas, question de rattraper mon salaire impayé. J'ai investi l'argent dans cette valise de couteaux de cuisine que vous voyez là. Ce sont des Schumann. Y s'en fait pas de semblable comme outil de cuistot. Comprenez que tout ça doit demeurer entre nous. Cet entretien n'a jamais eu lieu. Faisons alors un cent quatre-vingt degré. C'est un garçon ou une jolie petite fille qui baigne dans ce ventre bien rond ? 
- Je ne veux pas le savoir ! 
- Euh… bon, alors… euh… le père, je veux dire… il habite Mizérikod ? Vous êtes mariée ou c'est un enfant moderne ? 
- Le cochon marron qui m'a engrossé va bientôt décéder, a sèchement répondu Violette. Maintenant, laissez-moi me reposer. La douleur est insupportable. J'ai l'impression que ma tête va tout simplement exploser. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda   

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