Friday, December 27, 2013

chapitre 17b 
(Le Délateur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


17b 
Le Délateur 

Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime a passé une nuit blanche, enfermé dans une cellule humide et surpeuplée du poste de Harwood Heights, une pièce réservée aux détenus difficiles et au cas psychiatriques. Deux de ses compagnons de tôle ont ronflé en canon toute la nuit, ne s'interrompant que pour tousser ou bafouiller quelques mots sans suites. Un autre prisonnier en manque de smack a continuellement fait grincer les ressorts de son lit en changeant constamment de position. Trois autres habitués de la vie nocturne, qui avaient pourtant roupillé toute la journée, ont bêtement attendu l'obscurité avant de se mettre à raconter chacun leur tour, et avec une certaine fierté, les hauts faits de leur passé criminel bourré de bobards et de vantardises. Un dernier taulard s'est gratté les coudes jusqu'au sang en poussant des gémissements de douleur et de plaisir. 

L'aîné des Légitime croit fermement qu'il ne survivra pas à cette impasse. Il croit voir une couche de saleté accumulée sur son corps depuis hier monter vers sa gorge dans le but de l'étrangler. Il sent sa propre sueur corroder sa peau. Ulysse-Hercule ne peut plus regarder ses mains qu'il juge trop souillées, peut-être même porteuse de la bactérie mangeuse de chair à l'heure qu'il est. Son regard demeure fixé vers le sol. Un sentiment de honte indescriptible l'envahit. Il évite son propre reflet. Une larme s'échappe quand on lui passe les menottes aux pieds. Le transfert vers la prison de Cook County est amorcé. 

Je vaux soixante-quatre millions de dollars, se dit Ulysse-Hercule. Quand la reconstruction de Mizérikod sera terminée, suivant l'article 12 de la clause 7 du testament de mon père, j'en vaudrai le quadruple. N'y a-t-il donc aucune justice pour les riches dans cette Amérique en chute libre ? 

L'autobus dégage une odeur rance. Le chauffeur et les deux gardiens ressemblent à des membres du Klan qui anticipent le départ des témoins pour se débarrasser de leur masque et passer à l'action, cordes et cravaches en main. Le prisonnier siégeant à la droite d'Ulysse-Hercule lui ordonne de changer de place avec lui. Il exige d'être près de la fenêtre pour des raisons socio-émotionnelles. L'aîné des Légitime n'a rien saisi des explications de l'individu. Il toise l'homme sans broncher d'un regard complètement vide. Ulysse-Hercule a l'impression de voir les molécules de mauvaise haleine de son voisin flotter dans l'air et se diriger tout droit vers ses narines. Il s'efforce maladroitement de souffler sur les germes et même d'éternuer. Rien n'est éjecté. Il panique. C'est l'hypochondrie psychotique aigu. 

- Ne me parlez plus, ordonne fermement Ulysse-Hercule en anglais. 
- Tu m'diras pas quoi faire, le mouchard. Les vermines de ton espèce me servent de papier-cul quand j'ai la diarrhée. 
- Gardes ! 
- Ferme ta saloperie de gueule, le bamboula. Eux non plus blairent pas les délateurs de merde. 
- Je suis pas un informateur, monsieur, si c'est ce que vous insinuez. Vous vous trompez de personne. gardez vos distances avec moi. J'ai la lèpre. Je vous paierai grassement pour me laisser tranquille, dès que j'aurai parlé à mon vrai avocat. 
- Tu vois ce tatouage ? fait le prévenu en remontant vivement le manche de sa chemise. Ça dit Lethal Irish, Joliet, Illinois, rajoute-t-il en chuchotant. J'sais pas ce qui fait de toi une cible remplie de privilèges, mais c'est indiqué dans mon contrat que je dois te nommer le commanditaire de ta mise à mort et noter ta réaction. Regarde-moi dans les yeux. Je suis déjà payé pour te faire la peau par D.P. Carrigan. 
- Mais je ne connais aucune Debbie Kerrigan, monsieur, pourquoi elle m'en voudrait autant ? 
- Pas Debbie, espèce de babouin de montagnes, D.P. D.P. Carrigan, le filleul mi-sadique et mi-vicieux de K.Q. O'Reilly. Ça te dit toujours rien, le charbonné ? 
- Un employé à moi… commence Ulysse-Hercule Légitime avant de se rétracter. Oubliez ce que je viens de dire, d'accord ? Cette conversation me rend terriblement inconfortable. Gardes ! Changez-moi de place sur-le-champ ! Cet homme menace ouvertement de me tuer. 
- Calme-toi, l'indic. Faudrait surtout pas que les Irlandais de Cook County apprennent que t'as tellement usé de violence sur la fille de O'Reilly qu'elle en a perdu son bébé dans les toilettes d'un McDonald's de La Grange. 
- Mais c'est complètement faux ! 
- Tu diras tout ça ce soir au manche à balai dans les douches... Debbie. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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