chapitre 14a
(Le Mandat)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
14a
Le Mandat
Le capitaine José Camillo Pintado et le lieutenant Salvatore Paco Menendez ont tenu parole. Les forces de police civile des Nations Unies et des soldats fournis par la Minustah tiennent Mizérikod dans un étau au coucher du soleil, tel que promis en matinée au sergent Pyram Malvenu. Un barrage pratiquement infranchissable fait de troncs d'arbres et de tapis cloutés coupe l'accès à la route Nationale #2 ; une force opérationnelle de garde-côtes à bord de quatre patrouilleurs et d'une corvette de neuf cent tonneaux empêche quiconque de fuir la commune par voie maritime ; une unité de chars d'assaut sillonne les rues boueuses et partiellement inondées de la ville. Ces blindés sont supportés de part et d'autre par une demi-douzaine d'automitrailleuses munies de rampes lance-roquettes. Aux limites de la cité, un hélicoptère Bell Griffon équipé de puissants projecteurs et de quatre missiles air-sol survole les mornes afin de décourager toute tentative de fuite par les bois ou les fourrés.
Les officiers uruguayens espéraient réunir une centaine de policiers pour effectuer le bouclage et prendre le contrôle de la municipalité. Il semble qu'un faucon anonyme au sein de la Minustah ait décidé de leur en fournir cinq cent trente-neuf afin de réduire les risques d'échec de la délicate offensive militaire. Mettre un terme aux activités illégales des voyous de l'agglomération ne semblait point urgent pour le Département des Opérations de Maintien de la Paix, mais garder l'existence de Mizérikod secrète et libérer Moïse Berri des Diabbakas l'était très certainement.
Douze chars de bataille progressent piane-piane sur l'allée Capois-la-Mort en direction du pont Jacques-Roumain. Le boulevard principal habituellement bouillonnant de vitalité est quasiment désert. Tout porte à croire que la plupart des citadins ont compris l'urgence de se mettre à l'abri devant l'imminence de la tourmente. De l'autre côté du pont, par contre, la réaction des gens est plutôt inusité. Au lieu de chercher un lieu pour se cacher, les sinistrés du camp voisin commencent à former un attroupement bruyant et indiscipliné. Des enfants insouciants voient dans ces chars de combat des jouets métalliques géants ; les malades et les affligés s'imaginent qu'ils sont en présence d'officines ambulantes chargées de médicaments et d'antibiotiques ; quelques affamés espèrent l'apparition soudaine d'une cantine mobile de l'agence USAID. Les plus optimistes pensent que ses machines de guerre ont un lien avec les nombreux projets de reconstruction. Ils se disent que ses énormes tracteurs à chenilles serviront probablement à les débarrasser des débris dangereux laissés par le cyclone tropical Sandy depuis mardi. Les pessimistes endurcis, quant à eux, commencent à réunir leurs familles et leurs biens. Ils se préparent mentalement à un exode massif, car un défilé de véhicules blindés sur chenilles et pourvus de canons en milieu urbain annonce rarement une période d'accalmie et de prospérité.
Le commissariat de l'avenue Lysius-Salomon est littéralement assiégé par les effectifs de la UNPOL. Le commissaire Malvenu avait toutefois complètement oublié la tenue de l'opération conjointe planifiée cet avant-midi avec le capitaine Pintado et le lieutenant Menendez. Ayant tout juste inhalé une petite montagne de poudre et devant prendre soin de son nez légèrement sanguinolent, le chef de police envoie son fils, Pyram, recevoir les deux officiers sud-américains.
Le commissariat de l'avenue Lysius-Salomon est littéralement assiégé par les effectifs de la UNPOL. Le commissaire Malvenu avait toutefois complètement oublié la tenue de l'opération conjointe planifiée cet avant-midi avec le capitaine Pintado et le lieutenant Menendez. Ayant tout juste inhalé une petite montagne de poudre et devant prendre soin de son nez légèrement sanguinolent, le chef de police envoie son fils, Pyram, recevoir les deux officiers sud-américains.
- Où sont les chiens ? demande le sergent sans détours.
- Chiens, mais quels chiens ? fait le lieutenant Menendez, totalement décontenancé.
- Vous m'aviez promis des molosses et des mastiffs. J'imagine que vous avez aussi oublié les fusils avec viseurs laser ?
- Je veux voir votre supérieur, intervient sagement le capitaine Pintado, conscient d'être en présence d'un hurluberlu partiellement marteau.
- Je prends les commandes en l'absence du chef, déclare sèchement Pyram Malvenu. Donnez-moi un briefing. On attaque où, quand et comment ?
- Désolé, Sergent, notre mandat d'arrestation stipule que nous devons travailler avec le commissaire Yves-Arnold Malvenu ou entreprendre les manœuvres seuls.
- C'est ce qu'on va voir, les moustachus. Papa ! crie Pyram. Arrive vite, j'ai besoin de ton aide pour négocier avec Himmler réincarné et le Grand Dragon du Klan enfin démasqué.
- À quand date votre dernière nuit de sommeil, Sergent ? s'inquiète Menendez.
- Pourquoi vous demandez, c'est mon œil paresseux qui vous agace, petite poufiasse ? Papa ! viens vite, y a Sonia et sa petite sœur dans leurs beaux uniformes repassés qui veulent nous mettre de côté et faire notre boulot. Ces Lolitas se croient sûrement meilleures que nous, vues qu'elles viennent d'ailleurs. Pas vrai, les touristes permanentes ? Colonisons et civilisons le nègre de nouveau, l'expérience a échoué avec Colomb et Cortès.
- Inutile de nous manquer de respect, Sergent. Nous ne voulons pas vous dominer, seulement vous aider.
- Alors, inversons les rôles juste pour voir. Moi, petit Haïtien, je débarque en Uruguay pour vous guider dans les barrios risqués de Montevideo. Ma seule qualification est ma maîtrise de l'espagnol. Vous vous sentez comment quand je commence à vous subjuguer ?
- Nous ne sommes pas tous contents d'être ici, Sergent, croyez-moi sur parole.
- Qu'est-ce qui vous déplaît le plus, Menendez, nos prostitués mâles imberbes, l'hôtel cinq étoiles où vous logez ou vos vacances toutes dépenses payées en plus de toucher un salaire dix fois plus intéressant que dans votre foutu patelin sur les berges du Rio Negro ? Chez vous, il fallait pagayer pour aller chercher le courrier, pas vrai ? Chez nous, c'est la Land Rover fournie par l'état pour faire le paon par ici, les repas cinq services, les cocktails gratuits, des séances photos pour faire la paonne par là. Votre essence est payée par qui ? On s'en fout. Tous ces privilèges, pourquoi ? On ne sait pas.
- Pyram !
Le commissaire Malvenu intervient au bon moment. Le lieutenant Menendez allait faire fi des protocoles et décocher un crochet de droite vers la mandibule de Pyram, quitte à subir une rétrogradation immédiate.
- Capitaine Pintado, j'étais impatient de vous revoir, ment effrontément le chef de police, les deux mains tendues. Lieutenant Menendez, vous m'avez l'air en pleine forme. Vous ressemblez à deux lingots d'or animés, messieurs. Mes hommes pourraient apprendre beaucoup de choses de vous deux, en commençant par l'utilisation du bon vieux fer à repasser sur leurs chemises et la cire à chaussures avec autre chose que de la salive. Si vous saviez à quel point j'ai hâte de collaborer avec vous. C'est un honneur, franchement. Mais personne n'aime les lèche-culs, allons donc droit au but. J'ai réfléchi toute la journée à différentes stratégies d'intervention pour mettre un terme à cette mascarade. Pour vous dire la vérité, je me suis même permis de nous imaginer au journal télévisé et à la une d'Haïti Observateur. Vous et moi, Capitaine, imaginez, le torse bombé et dans nos plus beaux apparats. Ha ! ha ! ha ! Ça fait un bail que cette canaille de Chuck Canada nous fait passer pour des incompétents. Ai-je tort ? Les Diabbakas doivent être éliminés. Ces cabots enragés seront emprisonnés et rayés de la liste de nos emmerdes aujourd'hui même. En passant, tout ça fera partie de mon discours pour la course vers la mairie. Je le rédige moi-même. Mes études en Lettres finissent par payer. La plume, ça me connaît.
- Bien sûr, fait le capitaine Pintado d'une voix tremblante et à peine audible. Nous devons mettre un terme aux agissements de ce... Choc.
- Chuck, corrige, Pyram. Vous devez faire comme si y avait un T devant son nom. Ça se prononce, Tchuck ! comme dans Tchaïkovski, comme dans Tchekhov.
- Bien sûr, Sergent... Je ne veux pas suggérer que le problème des bandes armées et des prisonniers en cavales est moins impérieux ou moins important à nos yeux que l'otage qu'ils détiennent. Néanmoins, retrouver l'individu enlevé cette nuit à la villa du sénateur Fleurant demeure crucial et prioritaire, aussi bien pour l'état haïtien que pour la communauté internationale.
- Nous ferons donc une pierre deux coups, fait le commissaire en claquant des doigts. Et entre les parenthèses, Capitaine, derrière les rideaux, sous les couvertures, entre vous et moi... vous me suivez ? Je ne parle pas ici d'exiger un pot-de-vin ou de verser dans l'extorsion, mais il ne faut pas oublier que la victime en question est un véritable nabab. Je parle ici de riche à vomir des billets verts et à chier des rouleaux de monnaies deux fois par jour. Parmi les scénarios qui me sont venus à l'esprit, je nous voyais dans l'un d'eux libérer cet individu et, sans insister, sans faire aucune pression, lui suggérer fortement d'effectuer une donation obligatoire. Elle pourrait être dédiée à une œuvre de charité, comme elle pourrait devenir personnelle. Un cadeau pour ses libérateurs par exemple. Vous voyez dans quelles eaux je nage ?
- Essayez-vous de nous corrompre, Commissaire ?
- Mais pas du tout, Capitaine. Où est-ce que vous allez chercher pareille infamie, c'est votre français qui s'effrite ? Je vous rappelle qu'il s'offre des cours de perfectionnement gratuit à l'ambassade de France. Je désapprouve toutes les formes de corruption. Voilà, c'est enregistré. Concentrons-nous sur notre plan d'intervention. Bon, qu'est-ce que vous proposez comme approche ? J'en ai une et une bonne, mais j'aimerais bien entendre la vôtre afin de pouvoir comparer.
- Lieutenant, fait le capitaine Pintado.
- L'individu que ses bandits tiennent en captivité est une bombe à retardement, révèle Salvatore Menendez dans un murmure. Cet homme est un véritable danger public, une menace pour la stabilité de votre humble et fière nation. Voyez-vous, Commissaire, ce type possède des informations dérangeantes ; un mélange de vérités et de faussetés qui pourraient nuire à l'image de plusieurs personnalités politiques occidentales, incluant le Président des États-Unis et le Secrétaire-Général de l'ONU. Nous sommes ici pour empêcher que cela ne se produise. Vous mentionniez la télé tout à l'heure. Bien au contraire, nous devons nous emparer de lui sans faire de bruit, sans attirer l'attention des médias. Ne l'oubliez pas, Commissaire, Mizérikod n'existe pas selon le CIA. Cela doit demeurer comme tel pour des raisons d'état et de sécurité nationale qui ne nous concernent absolument pas.
- Attendez une minute, fait le commissaire Malvenu en réprimant une envie de s'esclaffer. J'ai nettement l'impression que nous ne parlons pas du même bonhomme. Ce bougre que ces sauvages ont kidnappé est une légende par ici, le gaillard le plus charmant des environs. Il arrive bon deuxième après Jésus de Nazareth dans les conversations de table. Avez-vous remarqué combien les enfants semblent heureux ici malgré la catastrophe ? C'est parce qu'il les adore. Ce brave homme vous invente toutes sortes d'excuses pour les gâter. Nike, Reebok, 50 Cents, Bieber, Diddy, iPod, iPad et Gaga, ils les ont tous et en paires. Ils ont même un salon branché pour se faire tatouer des saletés désormais. Et ne tombez surtout pas malade, petit ou grand, ce bon vivant viendra vous soignez lui-même. Il n'est même pas toubib ! ha ! ha ! ha ! Mais, oooh… ces détracteurs vous diront qu'il pourrait faire mieux quant au processus de reconstruction. Ils voudraient bien sûr le voir peser sur l'accélérateur et tout remettre sur pied d'un seul coup de baguette magique. Ces idéalistes dénonceront aussi que beaucoup d'argent semble être parti en fumée depuis que notre ami commande le navire. Regardez autour de vous. Vous pouvez en témoigner. Il ne restait plus rien de cette région le 11 janvier 2010. Hormis la dévastation totale causée par cette putain de Sandy d'ouragan de merde, c'est quand même pas mal par ici aujourd'hui. Qui sommes-nous pour empêcher une rivière de déborder ?
- Ce n'est pas là l'image de l'homme qui nous a été décrit dans les bureaux de l'état-major, Commissaire. Nous avons des raisons de croire qu'il s'agit d'un espion à la solde du Mossad ou d'un saboteur du Home Office britannique. Il semble par contre avoir complètement disjoncté. Nous croyons qu'il s'est mis à opérer pour ses propres intérêts ou pour le compte d'un état voyou voisin dont nous tairons le nom.
- Inutile d'entrer dans les détails, Lieutenant.
- Le commandant pense autrement, mon capitaine.
- Cet agent dissident s'est introduit dans notre système informatique, reprend le capitaine Pintado à contrecœur. Il a délibérément détruit de larges segments de nos bases de données. Il a par la suite initié de multiples cyber attaques financières et mis en ligne sur de nombreux blogues, des photos montrant des officiers de la Minustah et des hauts fonctionnaires de l'ONU baignant dans la dépravation. Tous ces clichés sont bien entendus truqués et plusieurs sont accompagnés de commentaires dégradants écrits au crayon-feutre.
- Dégradants ? répète le commissaire Malvenu, curieux.
- Des âneries, poursuit le lieutenant Menendez. C'est comme si notre taupe avait régressé en âge. On parle de photos visiblement altérés montrant le commandant en train de forniquer avec des animaux de fermes ; de vidéos flous mettant en scène des supposés employés de bureaux de l'UNPOL se livrant à la débauche dans des bacchanales ; et tout ça se déroule en des lieux considérés sacrés par un grand nombre de croyants monothéistes. Vous imaginez cela aux nouvelles de six heures ? Il y a aussi des photocopies de faux relevés bancaires et de faux contrats. Sans oublier une série d'entrevues filmées dont les dialogues ont été modifiés puis doublés en Créole, de manière à faire passer de nobles travailleurs pour des voleurs immoraux, barbares et sans jugements.
- Je trouve tout cela très mystérieux, fait Malvenu, secoué. Je n'y comprends absolument rien. Vous vous trompez sûrement, Lieutenant. Votre salade est difficile à avaler. Notre zigoto joue aux échecs comme un maître et tourne le coin de ses cartes comme Stu Ungar, mais il est loin d'être un génie du numérique. Il sait par contre exactement quoi souffler à l'oreille des dames. Et quel danseur il est, un véritable Casanova ! Je le vois mal dans la peau d'un cyber espion impliqué dans des manipulations géopolitiques. Tenez, y a pas si longtemps, je parle ici de la semaine passée, il cherchait de l'aide pour programmer l'alarme sur son téléphone. Mais trêve de bavardages, Messieurs, revenons au plan, le temps presse. Vous disiez vouloir agir dans l'ombre, loin des projecteurs. Je vous écoute.
- Nous devons effectivement agir sous le couvert de l'anonymat tout en simulant la transparence. C'est pour ça que nous avons insisté pour être si nombreux, précise le capitaine Pintado. Nous voulons créer un effet dissuasif contre les bandits tout en mettant les témoins gênants sur une fausse piste. Pour cela, nous voulons accomplir cette mission sans aucune effusion de sang, mais en profiter pour offrir un bon spectacle.
- Alors, vous... vous deux-là... vous êtes forts. Puis-je vous demander qui commande officiellement cette opération, je veux dire, bureaucratiquement parlant ?
- Vous et moi, Commissaire, nous sommes un duo.
- Je vous arrête là. Il s'agit avant tout d'une affaire locale, Capitaine. Loin de moi l'idée de vous traiter de colonisateurs comme mon crétin de fiston. Mais, je crois qu'il est nécessaire de montrer à la population de Mizérikod que c'est la Police Nationale d'Haïti qui mène la barque et dirige l'orchestre. Alors, sur papier, c'est nous deux, mais devant les futurs électeurs, vous me traiter en tout temps comme votre supérieur. D'accord, je l'ai dit de nouveau, le chat est encore sorti du sac, je compte en effet me présenter aux prochaines élections du conseil municipal. L'image d'un leader inébranlable : voilà ce que je veux projeter. Vous me suivez ?
- Tout ce que vous voulez, Commissaire. Je peux aussi rajouter Caesar-Pontifex-Maximus devant votre prénom, si ça vous chante, pourvu que l'intervention soit un succès.
- Dis-leur qu'on travaille en étroite collaboration avec Interpol, lance brusquement Pyram Malvenu. Fais-leur savoir qu'on est loin d'être des policiers de second ordre, Papa.
- Interpol, Commissaire ?
- Rien qui vous concerne, Capitaine. Aucun lien avec le job hautement stratégique que nous planifions. Cet autre dossier peut bien attendre à demain.
- Il n'y a vraiment pas de place pour les secrets entre nous, Commissaire Malvenu. Les transferts d'informations doivent être mutuels et constants entre nous. L'ordre vient directement d'en haut.
- Il s'agit d'une sale affaire de secte pédophile. Le type de scandale idéal pour exciter la plume des journalistes. C'est pour ça que je parlais de télévision et de journaux tout à l'heure. Victor Gourdet est dans le coup avec moi. Victor édite et publie le seul quotidien de Mizérikod. Il en sait déjà assez pour pondre un article complet. Si vous n'aimez pas être sous les projecteurs, messieurs, je vous conseille de vous tenir loin de cette histoire. Parce que CNN, la BBC, Al Jazeera et France 2, pour ne nommer que ceux-là, ils débarqueront tous dans notre petite commune d'ici quarante-huit heures. Quelqu'un de pas très brillant leur a révélé les coordonnées géographiques de Mizérikod.
- Nous leur bloquerons simplement l'entrée. Ce ne sont pas les soldats qui manquent. Vous comptez procéder à des arrestations dans ce dossier ?
- C'est déjà fait. L'efficacité, mes amis, c'est sur ce petit mot que je construis mon image de futur maire. Voyez-vous, le dirigeant de ces dénaturés croupit à l'heure actuelle dans une cellule de la prison municipale. Un petit hic, aucun règlement du code civil n'a été respecté lors de son incarcération. Ce ne sont pas des vrais policiers qui l'ont bouclé, mais des gorilles que j'emploie de temps à autre pour collecter les loyers en retard. Je vous prie de ne pas me juger ou de me lancer le code de déontologie en plein visage, Messieurs, mais je garde cette brute au froid. Il est hors de question que cette bête me glisse entre les doigts à cause du non-respect des procédures. Vous avez des enfants, Capitaine ?
- Six.
- Et moi neuf, fait le lieutenant Menendez en défiant le sergent Pyram Malvenu du regard. Quatre avec mon ex, trois avec ma femme actuelle, un garçon hors mariage du temps que je vivais la bohème, et aussi une adorable petite orpheline de Limonade qui habite déjà avec nous et que nous comptons adopter.
- Alors, vous comprenez d'autant plus ma colère, chers amis. J'admets aller à l'encontre de l'éthique policière, mais demain matin, soleil levant, je m'arrange pour que cette pourriture s'échappe de la taule municipale. Je lui mettrai ensuite la main au collet en bonne et due forme, avec lecture de ses droits, une bonne bastonnade et tout le tralala administratif en prime. Je n'omettrai pas cette fois de saisir le faux passeport de ce crapaud venimeux. Les gens d'Interpol n'ont aucun problème avec ça. Eux aussi ont des mômes. Je passerai pour un héros auprès de mes électeurs. Il me suffira de rédiger un bel article sur moi-même dans le journal local, sans oublier l'ajout d'une jolie photo de ma personne dans la jeune trentaine, soulevant quelque chose de lourd comme du béton ou de l'acier, le regard fixe sur l'horizon, question de laisser sous-entendre que je regarde vers l'avenir. Mon image de politicien fiable deviendra plus crédible et le monde sera débarrassé d'un pouacre qui n'aurait pas dû naître.
- Comment savez-vous avec certitude que le passeport détenu par cet homme en est un faux, Commissaire ?
- Facile, ce passeport est au nom de Moïse Berri, mais avec la photo de ce porc de campagne puant plaqué dessus. Ce serpent se serait même fait passer pour le champion de la ville à maintes reprises ; nul ne sait combien de fois, nul ne sait depuis combien de temps.
- Venez-vous tout juste de dire Moïse Berri ? Mais c'est le nom de l'espion que nous devons libérer des Diabbakas, Lieutenant ! Co-co-comment est-ce possible ? balbutie le capitaine Pintado. Je n'y comprends plus rien.
- Je vous explique. Ce dérangé ressemble à s'y méprendre à Millionnaire, le héros de la commune, le responsable de la reconstruction, l'homme que vous croyez être une taupe du CIA. J'ai nommé, Moïse Berri. Nous avons vérifié le passé de l'ordure qui rit tout seul dans la cellule numéro sept. En dehors de sa passion pour les zizis de petits garçons, il est une sorte de chanteur country qui fabrique du miel dans la région dite de Rimouski, Bas-du-Fleuve, au Canada.
- Il ne peut s'agir d'une coïncidence, Capitaine, fait Menendez, pantois, le souffle coupé, la voix tremblante. Deux John Smith, je dis oui ; deux Mohamed, deux Hussain, je peux vivre avec ; un duo de Chang ou de Nguyen dans un même lieu, c'est mathématiquement probable ; mais deux personnes se faisant passer pour Moïse Berri en Haïti, au même moment et dans la même bourgade ? Je dis non, non et non. Quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire, Capitaine.
- J'aimerais pouvoir interroger ce détenu seul à seul et le plus tôt possible, fait José Camillo Pintado, soudainement songeur et passablement irrité.
- Mais c'est quand vous voulez, Capitaine. Je vous donne même la permission de le rosser un peu, question d'attendrir ses os avant que j'aille le cuisiner à la bonne température. Ne laissez aucune marque par contre : Amnistie Internationale refuse de retirer mon nom de leur saloperie de rapport annuel de merde. Cet olibrius opiniâtre et rétif à vous rendre piqué est citoyen canadien et sous la protection du sénateur Fleurant. Alors assurez-vous seulement qu'il n'y ait aucun témoin si vous décidez de lui livrer un spécial à la Rodney King avec vos crosses de revolvers. Trêve de bavardages, Messieurs, le temps nous manque. Nous devrions nous concentrer sur l'incursion de ce soir. Montrez-moi la liste des suspects et les mandats d'arrêts.
- Lieutenant ?
- Tenez, Commissaire.
- Vous avez réussi à obtenir la vraie signature du juge Campbell, note le commissaire en posant ses lunettes de lecture sur le bout de son nez, ça commence plutôt bien, bravo, Capitaine. Hé ! hé! Bon, alors, je, soussigné, Zilérion Campbell, bla, bla, bla, foutaise, baratin et dix versets de boniments... en qualité de représentant de la Cour de Cassation et de machin truc... On s'en fout éperdument, Campbell. Nous voulons la sauce piquante et les sorbets glacés, pas la foutue salade de chou colorée à la betterave. Sautons à la page suivante... Voilà. Liste complète des évadés de prison et des centres de détentions secondaires, suite au passage du cyclone tropical, Sandy, datée du jeudi, premier novembre, 2012... Enfin, nous y sommes. Recherché pour association de malfaiteurs et pour enlèvements à Grande-Rivière, Port-au-Prince et Miragoâne ; pour séquestration à Marmelade et au Dondon ; vols à main armée à Ennery et autour de Plaisance ; pour vol d'identité à Anse-à-Galets, fraudes multiples sur l'Île à Vaches et rackets par intimidation autour du Lac Azuei ; aussi recherché pour une sordide histoire de voies de faits grave sur plusieurs agents de la paix postés à Pétionville, Limonade, Croix-des-Bouquets, Jérémie, Cayes, Chantal, Camp-Perrin et Tiburon… Charles-Henri Vériquin, alias Chuck Canada, Chuck Trois-Frères, Chuck Rasta et autres surnoms débutant tous par Chuck, diminutif anglo-saxon de Charles. C'est trop bien parti, Capitaine, ces lignes donnent un petit goût de nectar à ma salive. Il y a plus. Sont également recherchés, Yvon Baudouin-Lacroix, alias Cherokee, appelé Titon dans la famille de son père, agronome et membre honorable de la commune de Petit-Goâve ; Yves Baudouin-Lacroix, alias Loverboy, appelé Vévé dans la famille de sa mère, pédiatre et membre respectable de la commune de Grand-Goâve ; Wilner-Frantz Maillebranchon, alias Tit Will, connu sous les noms de Will Smith Superstar et de Fanfan dans la commune de Saint-Marc ; Vernon-Benoît Prévert-Badellin, alias Binnie Ben, Nèg BM Lan, connu sous les pseudonymes de 635i et de Boîte Six Vitesses aux Gonaïves et à l'Arcahaie ; Jean-Louis Le Portal, alias Tête Zo ou Tête Fè, identifié par un village en son entier, ainsi que par de nombreux délateurs issus de sa propre bande, comme étant le cerveau du réseau de voleurs de voitures et de tap-taps de Petite-Rivière-de-Nippes ; Virgile Jean-Pierre, alias Vié Gro Grimaud An, possiblement le même prévenu identifié comme étant Saint-Juste Jean-Pierre par la police de Miami, affublé parfois du surnom de Made In USA à Plaine-du-Nord et dans ses alentours ; à noter que l'intimé aurait fait un usage efficace et excessif d'une crème blanchissante taïwanaise capable d'éclaircir sa complexion, particulièrement sur son visage et sur ses mains ; François-Marc Thiercelin, alias Boucanier et Barbecue Pikliz, pyromane notoire, considéré comme témoin important dans l'incendie de la flotte de bateau sans police d'assurance d'Involean Industries, au Môle Saint-Nicolas, le mois dernier ; Thiercelin est aussi le suspect principal dans l'affaire du vol de motos marines à La Tortue ; à noter que les responsables de la sécurité du Royal Caribbean Cruise désireraient fortement s'entretenir avec le prévenu au sujet des actes de vandalisme et de destruction des biens publics récemment perpétrés aux environs de la station balnéaire privée de Labadie ; Paul-Sylvain Abraham-Row, alias Jason, prononcé à l'anglaise comme dans les films du même nom, dénoncé par ses acolytes comme le cambrioleur à la scie à chaîne portative, recherché sur toute la côte nord entre Fort-Liberté et Port-de-Paix ; soyez avisé que monsieur Row à tendance à mordre quiconque tente de l'appréhender ; les résultats de son bilan sanguin sont incomplets et inconnus ; Pierre-Henri Gireaud, alias Djolè, journaliste, plombier de formation, renvoyé du Nouvelliste pour extorsion, consommation de substances hallucinogènes durant ses heures de travail, exhibitionnisme, bris d'équipements et faux-témoignage dans une affaire de tentative de vol de reins sur une personne vivante devant le tribunal de Marigot ; Jean-Hubert Champignon, alias Banban Le Poudreux, baptisé Tit Buzz dans Carrefour, Coca dans la capitale, Passe-Frontières à Ouanaminthe, El Comerciante Haitiano à Dajabón et dans les montagnes du Baoruco ; Étienne-Armand Baptiste-Derode, alias Calgary, possiblement un ressortissant canadien recherché par la GRC pour trafic d'êtres humains entre Vancouver et Shanghaï, mieux connu par les autorités canadiennes sous le nom de Chief Officer Floyd Anderson ; Kennethson Cerisier, alias Mandela, surnommé Onzepourcentoulamort en un seul mot par les habitants de Mirebalais et la police de Hinche ; finalement, George-William Osmond-Ferraille, alias George Doublevé ou Quarante-Trois, évadé de l'hôpital psychiatrique Défilée de Beudet, soupçonné de profanation de cadavres à Torbech et à Aquin, de sorcellerie et de fabrication de preuves à Cavaillon ainsi qu'à Port-Salut.
- C'est tout ? demande posément Pyram malvenu à son père.
- Il me semble que oui.
- Y aurait pas une seconde liste au verso ? insiste le sergent Malvenu.
- Existe-t-il un autre palmarès de ces vedettes du crime ? demande le commissaire au capitaine Pintado.
- Pas à ce que je sache.
- Alors où se trouve le véritable nom de Jim Falafel ! s'écrie Pyram en arrachant le document des mains de son paternel.
- Demandez-le au juge Campbell, Sergent. Nous ne connaissons aucun de ses hommes, l'informe Menendez.
- Il manque la moitié de ces ordures sur ce fichu mandat. C'est quoi, ce caca ? Je voulais découvrir les noms légaux de Jim Falafel, de Jones Brooklyn et de Jeff Sprinter. Comment ce vieux baudet a-t-il pu oublier de lister ces rebuts de la société ? Pouvez-vous m'expliquer pourquoi il n'est nullement fait mention sur cette feuille des actes de vandalismes perpétrés contre le commissariat cette nuit ? Je ne vois Robin Monarque inscrit nulle part. C'est parce qu'il est Blanc et canadien ?
- L'ordre du juge d'instruction date de cet après-midi, répond le capitaine Pintado. Le rapport du procureur n'avait pas encore été révisé par son secrétaire.
- Ajoutez les noms qui manquent à la main.
- Vous plaisantez, Sergent ? Cela invaliderait automatiquement le pouvoir légal de ce document.
- Alors, je les rajoute dans ma tête !
Pyram court vite s'enfermer dans le bureau de son père et se met à lancer chaises, imprimantes et autres objets lourds sur les murs. De l'écume sort du coin de ses lèvres. On dirait un cas classique de possession. Les officiers Uruguayens s'accordent entre eux en espagnols pour dénoncer le comportement plutôt étrange du sergent au psychologue des Affaires Internes de la PNH. Le commissaire court rejoindre son fils quand cesse enfin le vacarme.
- Je te comprends, mon petit Pyroli, c'est le souvenir d'Amélie Lausanne qui te hante, n'est-ce pas ?
- Je vais démembrer ce salaud, papa, ah oui. Je vais le regarder droit dans les yeux et lui arracher son cœur de mandrill de la cage thoracique. Peut-être que j'en prendrai même une bouchée.
- Hissssh ! Je suis d'accord avec toi, fiston, mais pas devant les étrangers. Ils n'ont pas besoin d'entendre tout ce que radote ton cerveau. Allez, calme-toi.
- T'as entendu ces mignons, papa ? Oh là là, turlututu, passez-moi l'éventail. Veuillez démarrer les ventilateurs. Nous ne tolérons pas la vue du sang. À quoi nous servent nos armes si on doit bosser avec des policiers sans aucune initiative comme ces deux ploucs ?
- J'ignore pourquoi le juge Campbell tente de protéger Jim Falafel et ses satanés complices. Ça sent la corruption à plein nez, mon garçon. Voilà l'odeur que ça dégage. Retournons avec les Hispaniques de l'autre côté. Ressaisis-toi. Sèche tes pleurs. Ne leur montre surtout pas tes faiblesses, mon gars. Je veux garder un œil sur Pintado et Menendez, alors, tu feras équipe avec Cyril et Evans, le petit haïtien du Québec. Ça va pour toi ?
- Le vieux cordonnier est introuvable, papa. On dit en ville qu'il rôdait autour du garage d'Elzéar Michelet cet après-midi. Il aurait quitté les lieux à bord d'une Limousine, une vieille Lincoln. D'autres l'ont aperçu un peu plus tard ou un peu plus tôt chez le fleuriste Dorion, accoutré comme un nouveau marié et sentant le Yves Rocher. Evans prétend que le vieux Cyril jasait politique avec Ludovic sur l'Allée Capois-la-Mort. Il lui aurait acheté une douzaine de pâtés qu'il aurait ensuite enveloppés dans un emballage cadeau tout fripé. Je crois que les nerfs du cordonnier ont lâché. C'est ma théorie. La fusillade de la nuit dernière l'a plongé dans un état de choc. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il se prépare à émigrer vers la Floride à bord d'une chambre à air.
- Tes yeux sont encore injectés de sang. Reste encore un peu ici, mon Pyroli. Je t'envoie le petit Québécois noir. Il ne faut surtout pas que les officiers de la UNPOL te voient dans cet état. Frotte un mouchoir sur les coins de ta bouche, mon garçon, tu as l'air insane.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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