Friday, December 27, 2013

chapitre 17a 
(L'Enquêteur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


17a 
L'Enquêteur 

Philbert Hans-Orville Grosbois Senior attend Burns Breton au bistro-bar de l'Hôtel Fairmount Reine Elizabeth de Montréal depuis midi. Le notaire retraité feuillette nerveusement un guide touristique en calant un martini sur glace. Le vieil homme repasse mentalement au peigne fin le plan qu'il a élaboré afin d'éliminer le représentant de Déodas-Démosthène Légitime une bonne fois pour toutes. L'antipathique directeur de pompes funèbres accuse un retard d'une heure que Grosbois suspecte calculé, cela afin de lui insuffler doute et insécurité. L'octogénaire commande un troisième apéritif. Sans ce filou rebutant de Breton dans l'équation, calcule Grosbois, tous ses projets futurs en Haïti et en Amérique du Nord tomberont automatiquement à l'eau et son rêve de grand retour en terre natale se verra définitivement enterré. 

Le chef de rang du resto vient finalement annoncer l'arrivée de son invité à Philbert Hans-Orville Grosbois Senior. Le cœur du nestor se met aussitôt à battre la chamade. L'homme Blanc qui lui sourit bêtement de la réception n'est certainement pas le croquemort au visage morose dénommé, Burns Breton, qu'il se souvient avoir rencontré en trois occasions. Cet inconnu est bien plus grand, la quarantaine, les cheveux auburn crépus, porte une longue barbe hirsute, un bandage sur le nez, des gants en cuir et des lunettes de soleil aussi large que ceux de Roy Orbison. Mais surtout, ce drôle de mec est clairement du type caucasien et non mélanoderme comme Burns Breton. Un ordinateur portable Getac est relié au poignet gauche de l'étrange individu par une paire de menottes qu'il tente maladroitement de dissimuler. Grosbois Sénior lui fait signe d'approcher. 

- Qui êtes-vous ? lance-t-il à brûle-pourpoint. 
- Je me nomme Rogatien Gingras, Maître Grosbois. Nous nous sommes rencontrés au cours d'une levée de fonds dans les bureaux de Quick Holdings à Boston. C'était après le 11 Septembre. Comment allez-vous ? 
- Ah bon ? Je vous en prie, assoyez-vous, monsieur Gingras. Disons que ça pourrait aller mieux. Que me voulez-vous ? 
- C'est très imprudent de vous présenter seul à un rendez-vous avec Burns Breton, Maître Grosbois. On dit de lui en Haïti que ce fumier n'a plus rien d'humain. Paraît-il que pour garder la forme, cette ordure mâche des cordons ombilicaux et boit du sang de gamin. 
- Ne vous en faites pas pour moi, monsieur Gingras, je suis cent pour cent chrétien et partiellement croyant à plein temps. Je ne suis donc jamais seul. Maintenant, vous me justifiez ce déguisement ou vous foutez le camp sur-le-champ. 
- Déguisement ? 
- Ne me prenez pas pour un imbécile, jeune homme. 
- Je souffre d'une dégénérescence maculaire grave, Maître Grosbois. Mes yeux supportent très mal la lumière, qu'elle soit naturelle ou artificielle. Ses gants cachent mon eczéma. Le regard des autres m'affecte. Pour ce qui est de la barbe, c'est le résultat d'un pari sportif avec une vieille connaissance, fan de ZZ Top. Je dois la garder jusqu'à dimanche soir pour lui faire plaisir et demeurer bon joueur. 
- Ha ! ha ! ha ! Hé ben, ça alors, j'apprécie les hommes qui tiennent leur parole. Et pour votre nez, monsieur Gingras, vous venez de le faire remodeler ? Y aurait par contre fallu consulter un plasticien plutôt qu'un menuisier, hein, vous pensez pas ? Ha ! ha ! ha ! Ma rate... au secours, elle va exploser. 
- C'est un petit souvenir des gorilles de Burns Breton. Si une voiture de police n'était pas passée par hasard dans cette sombre ruelle du centre-ville, ces sauvages m'auraient exécuté de sang-froid. J'ai tout de suite alerté la GRC et dénoncé la présence de ce monstre de Breton en territoire canadien. Voyez-vous, Maître Grosbois, je suis un économiste spécialisé en microcrédit, mais recyclé en chasseur de prime pour des raisons personnelles. Je traque efficacement cet arnaqueur de Breton depuis bientôt un an. Mes frais d'apprenti détective sont payés par Alistair Stetson, un avocat de Chicago qui a lui aussi subi les foudres de Burns Breton. Mes preuves accumulées sur le compte de ce coquin le condamnent déjà à coup sûr au Québec, en Illinois et dans le District de Columbia. On parle de trafic d'armes à feu prohibées, de drogues, d'êtres humains et de médicaments génériques ; aussi de fraudes pyramidales à la Ponzi et bien sûr d'une liste considérable de crimes violents contre la personne. 
- J'ai très peu de temps à perdre, Gingras. Vous me faites bien rire, mais comment pouvez-vous m'être utile sans Burns Breton ? 
- Je suis au fait du désastre financier qui mine l'œuvre de Sixte-Osmer Légitime en Haïti. Une catastrophe que j'aurais pu prévenir. Voyez-vous, les coupables ont utilisé Rivière Espérance, une ONG que je dirigeais avec des moyens plutôt simples, comme plate-forme d'essai pour tester leur technique de détournement de fonds, avant de tenter ce grand coup d'envergure mondiale. Ces charognes ont sali ma réputation et m'ont complètement ruiné. Mais j'ai maintenant compris leur stratagème ; la prise de contrôle des ordinateurs, l'induction et la gérance de la zizanie... Écoutez, confiez-moi l'enquête et je vous promets des résultats en moins d'une semaine, Maître Grosbois. Je les ferai tous enfermer pour le bien de l'humanité, en commençant par ce diable vivant de Moïse Berri. 
- Et si vous découvrez des choses compromettantes sur mon associé ou sur moi en fouillant dans toute cette merde, monsieur Gingras ? 
- Je m'engage à détruire tout ce qui pourrait vous être nuisible. 
- Bien. Mais une chose me taquine. Pourquoi se sont-ils attaqués à votre organisme, Gingras, vous qui prêtez des miettes de radis aux pauvres ? Ces escrocs ne vous ont tout de même pas choisi comme cible par hasard ? 
- Evelyne Laure Légitime est vivante. 

Une longue pause suit cette déclaration ahurissante de Rogatien Gingras. La mâchoire du vieux juriste bascule du côté gauche et semble momentanément paralysée. 

- Impossible ! Faut pas blaguer avec la mort, jeune homme, un peu de respect. Possédez-vous la moindre parcelle de preuve pour appuyer pareille affirmation ? 
- Evelyne m'a fait parvenir une photo encadrée avec un numéro de téléphone au verso. Un portrait relativement récent pris devant l'opéra de Sydney. Elle tient dans ses mains une copie imprimée du Morning Herald pour prouver la date. Les gens qui la savent vivantes craignent qu'elle revendique ce qui lui revient de droit : sa part de la succession et les commandes du Fonds Héritage Légitime. Elle les craint donc aussi. J'ai rejointe Evelyne aussitôt, mais j'ignorais alors que mon téléphone était sous écoute. Burns Breton a jugé que j'en savais beaucoup trop. Le candidat idéal pour cette mission se tient devant vous, Maître Grosbois. Mon créole est solide. Et comme j'ai travaillé des années durant avec toutes les personnes de bonne volonté du département de l'Ouest, elles me font aveuglément confiance. Ce que ces honnêtes gens tairont à un inconnu, ils me le dévoileront volontiers et sans hésiter. Je suis un Haïtien d'adoption en quelque sorte. Je connais leurs mœurs, leurs us et coutumes. Je danse le Kompa, avec les déhanchements et toute l'attitude requise. Nulle âme qui vive à Mizérikod ne peut vous dire quelle religion je défends vraiment, tellement je sais faire le caméléon afin d'éviter le piège des débats de balcons interminables. Je connais aussi l'omertà haïtienne, ses codes et ses lois. Pour ce qui est de la politique, je me mets aussitôt d'accord avec mon interlocuteur pour sauver du temps. S'ils sont deux et en désaccord, j'invente une excuse pour fuir avec celui qui palabre le moins et boit le plus. Missionnaire ; c'est comme ça qu'on me surnommait affectueusement au village. Vous ne reverrez probablement plus jamais la tête de ce carambouilleur maladroit de Kennedy Fleurinor, maintenant que Burns Breton s'est évanoui dans la nature. Burns Breton, ou monsieur B., comme il se fait appeler dans les Caraïbes, laisse rarement traîner des témoins vivants derrière lui. Nommez-moi au poste de contrôleur général de la Fondation Zanmi d'Haïti et accordez-moi la même latitude et les mêmes privilèges que vous donniez à Kennedy Fleurinor. Je ne vous décevrez pas, Maître Grosbois. Moïse Berri et ses associés seront punis, monsieur Quick et vous, blanchis. Pour ma part, j'obtiendrai enfin ma vengeance. 
- C'est incroyable comme vous êtes persuasif, Gingras. Seriez-vous en train d'essayer de m'hypnotiser en ce moment ? 
- Je connais cette impression. Tout comme moi, la vérité vous subjugue, Maître Grosbois. Prenez-moi sous votre aile, vous ne le regretterez pas. 
- J'avoue que vous m'inspirez confiance, Gingras, mais je ne suis pas seul dans cette galère. Je dois consulter mon confrère et conseiller en affaires avant de prendre une telle décision. Gustave Amaury Quick atterrit à Trudeau International vers dix-huit heures. Je vous invite à le rencontrer avec moi. En attendant, vos os ont l'air fragile, jeune homme, vous devez mourir de faim. Je vous recommande le poêlon de calmars frits en persillade avec sauce marinara ou la chaudrée de palourdes acadienne. Le filet de flétan goûte pas mal non plus. 
- La situation est plus urgente que vous l'imaginez, Maître Grosbois. Mon estomac peut patienter. Laissez-moi vous montrer des images que mon contact en Haïti a filmées hier soir. Cette vidéo décrit parfaitement la confusion générale qui règne dans la commune de Mizérikod. Si nous attendons un autre vingt-quatre heures, nos efforts risquent d'être vains. Ce joli petit patelin cessera d'exister. 

Rogatien Gingras compose une combinaison numérique qui débloque l'accès à son robuste ordinateur Getac. Il garde par contre ses menottes. Il tape ensuite une série de mots de passe en code ASCII avec une rapidité épatante, puis tourne lentement l'écran vers le notaire new-yorkais. La scène muette dure exactement treize secondes. On y voit Léopold de Grâce, le directeur du département des ressources humaines de la Fondation Zanmi d'Haïti, déambulant sur l'allée Capois-la-Mort en costume d'Adam. Le fonctionnaire à l'air camé. Il est suivi par un bon millier d'émeutiers qui s'apprête vraisemblablement à charger une armée de policiers de la UNPOL ainsi qu'une colonne de blindés. Certains insurgés semblent prendre la situation à la légère. Ils paraissent visiblement amusés par la nudité de leur meneur. Une inquiétude réelle se lit pourtant sur le faciès des autres séditieux. Étrangement, les émotions manifestées du côté des forces de l'ordre présentes sont similaires. 

- Vous comprenez maintenant pourquoi nous devons agir sans tarder, Maître Grosbois ? 
- Ces images sont très troublantes, Gingras. Est-ce que j'ai bien vu ce que je viens tout juste de voir ? Qu'est-ce qu'y faisait tout nu, le type des ressources humaines ? Mais expliquez-moi une chose, Gingras. Vous m'avez mentionné avoir un seul contact à Mizérikod. La personne qui a filmé ces événements ne pouvait en aucun cas conduire la moto ou la bécane qui s'éloignait de la meute en même temps. Ils se sont clairement mis à deux pour enregistrer cet extrait vidéo. 
- Rien ne vous échappe, Maître Grosbois, mais je dois garder cette information secrète. Un limier intègre doit protéger ses sources. Vous me suivez ? À moins que vous ne me divulguiez un secret bien à vous en échange. 
- Ben, ça alors, vous êtes tout un comique, vous, Gingras. D'accord, jouons à ce jeu. Allez-y. Vous avez ma parole. 
- Mon espion est un vendeur de pâté ambulant nommé Ludovic. Quand j'ai appris que Djon Djon, c'est un voleur connu de tous à Mizérikod, lui avait encore chipé son vélo, j'en ai acheté une toute neuve pour le petit, avec un cadenas en acier trempé cette fois-ci. J'ai cependant pris le soin de munir l'engin de deux webcaméras, une à l'avant, une à l'arrière. L'idée première était d'espionner les allers et venues de Moïse Berri, de Burns Breton et du directeur des ressources humaines de la Fondation Zanmi d'Haïti, Léopold de Grâce, le rigolo à poils sur la vidéo. J'ai obtenu beaucoup plus. Ludovic travaille donc pour moi sur sa bicyclette depuis un bon moment, sans le réaliser, comme reporter en direct et comme accumulateur de preuves. 
- Ha ! ha ! ha ! s'esclaffe le vieux Philbert Hans-Orville Grosbois Senior. Alors, vous, oh là là, mais c'est tordant, votre manège. Ha ! ha ! ha ! J'espère sincèrement que Gustave va vous aimer autant que moi, Gingras. Vous êtes tout un numéro. Je vous imagine avec vos gants et cette barbe de Viking sous le soleil d'Haïti. Ha ! ha ! ha ! Vous allez tout simplement fondre, Gingras. Ha ! ha ! ha ! J'aimerais être sur place pour voir ça. 
- À votre tour maintenant. 
- À mon tour pour quoi ? 
- Votre secret. 
- Ah, bien sûr… Haaaa !  Ce n'est pas vraiment un secret. Avez-vous remarqué le mastard Africain assis au bar avec les pantalons de parachutiste ? 
- J'allais justement vous demander si vous pensiez avoir été suivi. Ce type semble perdu. Il nous écoute et nous espionne très malhabilement depuis que j'ai posé les pieds ici. Y a pas avalé une goutte de son Perrier depuis mon arrivée. Cette armoire me rappelle William, Réfrigérateur, Perry, des Bears de Chicago. Et vous avez vu son appareil orthodontique, on dirait un truc artisanal ? 
- Le travail de monsieur Nji Mbonjo consiste à veiller sur moi quand il n'escorte pas des ambassadeurs ou des ministres étrangers entre Montréal et Ottawa. C'est une machine à tuer camerounaise qui a fait ses preuves en Irak, en Ouganda, sur le fleuve Congo et dans le Delta du Niger. Regardez bien le manche du parapluie qu'il tient pointé sur vous depuis votre entrée dans cette pièce. C'est le dernier joujou des armuriers du MI6. Il tire six balles de calibre 22 à la seconde. Monsieur Nji Mbonjo bénéficie en plus de l'immunité diplomatique. Alors, comme je vous disais, Gingras, je ne suis jamais vraiment seul.  

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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