Tuesday, December 3, 2013

chapitre 13 
(La Rançon) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 
  

13 
La Rançon 

Gustave Amaury Quick gère les finances de la famille Légitime depuis plus de quarante ans. Étant pratiquement l'ombre de Sixte-Osmer Légitime depuis l'école primaire, il devint plus tard son compagnon de chambre à l'université, son alter ego en affaire comme en société, garçon d'honneur à son mariage, le parrain de son premier né, son principal associé commercial et le gestionnaire de sa fortune personnelle. Suite au décès de son meilleur amila veuve et le fils aîné de Sixte-Osmer Légitime choisirent sans grande surprise, Gustave Amaury Quick, afin d'assurer le bon déroulement de ses funérailles et de gérer les procédures particulières liées à l'éxécution testamentaire du trépassé. Gustave Amaury Quick est l'auteur de l'oraison funèbre dédiée au regretté philanthrope qu'était Sixte-Osmer Légitime et l'administrateur en chef de l'imposante succession que ce dernier a laissée aux siens. Détail insolite et plutôt intrigant, c'est Légitime en personne qui a nommé Quick co-liquidateur de son étrange testament. Il a donné cette directive à son camarade de toujours dans une lettre posthume scellée, placée neuf mois avant sa mort dans un coffre de sécurité de la Scotiabank de Paradise Island, au Bahamas. Le financier s'est vite rendu compte que cette déclaration écrite des dernières volontés du défunt le condamnait en quelque sorte à gérer un acte juridique rempli de clauses astucieuses et paradoxales destinées à maintenir ses héritiers et nombreux successeurs indirects sous le contrôle du trépassé pour une période indéterminée. 

Monsieur Quick vient de recevoir un coup de fil de Suleyman Abdel Aziz, un informaticien cairote qu'il a recruté au Computer Laboratory de Cambridge. Le financier avait confié à cet habile programmeur la délicate mission d'identifier le pirate ou l'ordinateur responsable du pillage méthodique des Fonds Héritage Légitime. En effet, depuis ce matin à l'aube, l'argent contenu dans ce fonds de placement se voyait littéralement siphonné par l'action d'un logiciel espion vers un compte bancaire offshore privé de Grand Cayman. Suleyman a fortement déconseillé à son employeur de discuter des nouveaux développements de l'affaire au téléphone. L'ingénieur en informatique lui a plutôt demandé de venir le rejoindre d'urgence à son labo situé dans un édifice voisin de la Century Bank and Trust. Veuf, Amaury Quick vit seul dans une vaste demeure de Boylston Street, à Brookline, en banlieue de Boston, depuis que son majordome et chauffeur a pris sa retraite anticipée. Ne pouvant plus conduire à cause de son âge avancé et de ses médicaments, presque tous susceptibles de provoquer de la somnolence, le vieux routier prend donc le train et deux autobus pour se rendre sur Atlantic Avenue, dans le quartier financier de la capitale du Massachusetts. 

Suleyman 
Abdel Aziz résume brièvement le puzzle dédaléen qu'il a fini par solutionner. Un hacker malintentionné s'est introduit dans le serveur de Quick Holdings à partir d'un puissant ordinateur localisé, selon son adresse IP et son GPS intégré, dans la grande région métropolitaine de Montréal. La machine coupable est enregistrée au nom de Déodas-Démosthène Légitime, le frère cadet de Sixte-Osmer ; un ami de longue date et un client important d'Amaury Quick. Une première manœuvre électronique illégale a permis de transférer l'équivalent de cinquante et un pour cent des capitaux propres de Quick Holdings vers un compte fantôme récemment ouvert à la Banque Royale du Canada, sise sur Shedden Road, à George Town, dans les Îles Caïmans ; une seconde opération frauduleuse a provoqué le gel des comptes de tous les actionnaires de la société faîtière ; enfin, dès l'aurore, le pirate informatique a pris le contrôle total du compte abritant le régime de retraite des employés de la société bostonienne. Ce faisan anonyme en soutire environ mille dollars la minute, somme qu'il répartit ensuite systématiquement dans différents comptes d'épargne libre d'impôt de la caisse populaire de Rimouski, au Québec. 

Quelques mois avant ce plongeon de l'entreprise au cœur même de la tourmente, trois transactions douteuses de moindre importance y ont été exécutées sans l'autorisation ou l'approbation de la comptabilité avec le même ordinateur, mais cette fois à partir du siège social de la Fondation Zanmi d'Haïti de Mizérikod. Ces transferts de capitaux suspects ont tous été cautionnés par Léopold de Grâce, directeur des ressources humaines de cette institution, avec l'accord de son contrôleur général des finances, Maître Kennedy Fleurinor, Ad. E. Ainsi, deux millions de dollars en lingots d'or de la banque TD ont été remis à Replica Entertainment, une agence de casting de Westmount ; le docteur Rachel D. Eisner, médecin spécialiste en chirurgie esthétique d'Outremont, a récolté une traite bancaire canadienne de cent cinquante mille dollars pour services rendus ; enfin, un chèque certifié de quinze mille trois cent dollars en devises américaines, émis par le Comanche Red River Hotel & Casino, a été encaissé par une petite compagnie aérienne de Ville Saint-Laurent, toujours au Québec.  

Le financier Amaury Quick rejoint sans tarder 
à New York son complice et asscocié, Philbert Hans-Orville Grosbois père, afin de lui communiquer ces nouvelles informations. Maître Grosbois est le notaire, avocat et conseiller juridique attitré de la famille Légitime depuis quarante ans. Sixte-Osmer et Philbert se sont rencontrés lors d'une réunion de l'Union Nationale des Étudiants Haïtiens en 59. Ils ont fondé et dirigé le journal clandestin Peuple Libre durant la dictature. Six mois après les premières arrestations, disparitions et exils forcés, Grosbois présentait à son copain, Légitime, Eudoxie-Angélique Fleurinor, sa future femme. Quand vint le temps de choisir un parrain pour leur fille, Jeanne d'Arc-Victoria, c'est à lui que le couple pensa en premier. Le doyen de la famille Légitime a rarement pris une décision d'affaire ou personnelle sans consulter Maître Grosbois au préalable. Il fut un temps où on appelait Philbert, Porthos, Gustave Amaury Quick, Aramis, et Déodas-Démosthène, Athos. Le jour de l'enterrement, Philbert Hans-Orville Grosbois Senior portait avec ses deux acolytes, le cercueil en merisier de Sixte-Osmer Légitime, leur regretté d'Artagnan. Et comme tous s'y attendait, Sixte-Osmera élu Philbert Hans-Orville comme exécuteur en second de son testament. Le notaire new-yorkais hérita donc malgré lui d'une part de la gestion compliquée de ce document excessivement complexe et carrément tordu ; un acte unilatéral, mais en quelque sorte interactif, qui permettait au défunt de garder du fin fond de sa tombe un contrôle quasi absolu sur sa veuve, ses descendants, son entourage et tous les bénéficiaires de son patrimoine. 

- Un courriel sans empreinte numérique m'avait déjà révélé la moitié des informations mises à jour par ton informaticien, dévoile le notaire après avoir écouté les troublantes révélations d'Amaury Quick. Nous ne sommes donc pas seuls, mon cher Gus. Des gens qui ne font pas partie de notre clan sont au courant de notre implication dans cette affaire. J'ai aussitôt décidé de me rendre à Montréal ; départ de JFK ce soir même. Mon besoin d'argent est urgent. J'ai dû louer mon appartement de Park Avenue à mon clerc pour le restant du mois, avec permission d'y faire la fête quand bon lui semblera, contre cinq mille malheureux dollars. Me voilà officiellement sans-le-sou. Plus tôt en après-midi, je n'avais même plus les moyens de m'acheter un chili dog sans le soda qui vient avec. Si tout va bien, je quitterai Queens à 22 heures. Mon billet est un rabais de dernière minute en classe économique, payé par mon ballot de gratte-papier qui se prend maintenant pour un chevalier paladin distingué et maintes fois décoré. Je suis serré à ce point, mon vieil ami. 
- Dans le bon vieux temps, tu planquais toujours des radis dans tes fringues démodés et des boîtes à souliers en cas de pépin. Le pragmatique prévoyant en toi a donc perdu un brin de sa prudence en vieillissant. Ça te rend plus humain à mes yeux.
- J'ai quand même trouvé quelques centimes dans un manteau que je croyais donné depuis belle lurette à l'Armée du Salut du East Village, mais rien d'extraordinaire. Le coffre-fort de mon bureau de Manhattan s'ouvre avec une clé qui traîne dans ma propriété d'East Hampton, sauf que je suis en plein travaux de rénovations. La maison est sens dessus dessous et pour l'instant inaccessible en voiture. L'électricité n'a pas encore été rétablie dans mon quartier et, comme tu sais, il est pratiquement impossible de faire le plein d'essence dans New-York depuis le passage de l'ouragan Sandy.
- Qui aurait cru Déodas-Démosthène capable d'orchestrer pareille machination ? 

- Disons que je m'en doutais bien avant que tu ne le confirmes, Gus. Nos renseignements concordent, ce chenapan nous a bel et bien trahis. 
- Le sacripant est introuvable, même sa famille ignore où il se cache. 
- Une chose est sûre, il se terre toujours au Canada, mes contacts de la douane me l'ont confirmé. Je rencontre son représentant officiel en Haïti demain. 
- Burns Breton ? 
- Affirmatif. J'ai des raisons de croire que ce message électronique anonyme venait de lui. 
- Prudence, Philbert, ce ribaud de Breton est loin d'être un ange débonnaire. Il est réputé extrêmement dangereux. 
- Je suis au courant, mais il nous est pour l'instant indispensable de se coller à lui comme des parasites à leur hôte. Il nous donnera accès aux entreprises et aux résidences de Déodas. Breton prétend avoir échappé à une tentative d'assassinat à Mizérikod. Il accuse son patron de vouloir le réduire au silence parce qu'il en sait trop sur lui et cette affaire. Il s'est donc fait transfuge une fois rentré au Canada. Il veut nous aider à démasquer ce voleur de Déodas. Je transporte avec moi tous les documents nécessaires pour rédiger une lettre de procuration. Si nous réagissons rapidement et avec une bonne stratégie, nous pourrons redresser la situation nous-mêmes, sans mettre le SCRS en alerte. Peux-tu me rejoindre à Montréal dans la matinée avec ton docteur en informatique ? 
- Holà ! eh ! minute ! je ne vais nulle part, moi. Tu me prends pour Indiana Jones ou James Bond ? J'ai mal partout, je deviens sourd et j'avale des comprimés à la place de mes légumes ces derniers temps. 
- Tu veux fêter tes quatre-vingt-deux ans à Bora-Bora ou à Sing-Sing, Gus ? Nos traces sont partout dans ce merdier. Un novice du FBI fouille son nez là-dedans, toi et moi, nous mourrons en cassant des pierres déjà cassées sous le soleil brûlant de la Caroline. 
- À quelle adresse tu comptes pioncer ? 
- Au Fairmont Reine Elizabeth. 
- Tu aurais pu choisir plus discret. 
- Et éveiller la curiosité des autorités en louant une chambre bon marché ? Nous devons travailler dans l'ombre, incognitos, mais nous demeurons deux vieux businessmen américains riches à craquer. Trouve le moyen de franchir la frontière canadienne avec le maximum de fric sur toi. Un demi-million serait un minimum. 
- Bon sang, Phil, tu délires ? Pourquoi autant d'argent, c'est pas sérieux ? Tu viens tout juste de dire qu'il ne faut pas attirer l'attention. 
- Pour acheter du temps et payer pour notre protection, Gus. Trois heures après ce courriel, j'ai reçu un appel troublant d'un certain Duarte Sanchez. Le président de la Fondation Zanmi d'Haïti a été kidnappé tôt ce matin à Mizérikod. Ses ravisseurs exigent, tiens-toi bien, dix millions immédiatement, plus cent mille dollars en intérêts pour chaque jour de retard. Ces cons nous prennent pour la Réserve Fédérale. Nous sommes par contre chanceux. Nous avons affaire à des apprentis, et stupides en plus. 
- Et comment t'es arrivé à cette conclusion ? 
- Le guignol à l'autre bout du fil est momentanément sorti de la peau de son personnage d'extorqueur dominicain. Il s'exprimait au début dans un espagnol ponctué d'anglais, puis l'imbécile s'est soudainement mis au joual québécois pour me donner le numéro de transit d'une institution coopérative du Bas-Saint-Laurent pour effectuer le dépôt de la rançon. 
- À Rimouski ? 
- Exactement, l'étau se referme. Il s'agit probablement du même établissement qui nous gruge mille balles la minute. Des professionnels auraient opté pour une banque suisse ou une institution basée dans un paradis fiscal, avec la garantie de confidentialité et tout le tralala. 
- Je ne vois pas en quoi les problèmes de liberté du président de la Fondation Zanmi d'Haïti nous concernent, Phil. Parce que dix millions... 
- Moïse Berri est le seul individu sur Terre à ma connaissance qui comprenne le fonctionnement global, les logiciels et le décodage des mots de passe chiffrés de l'ordinateur central du Fonds Héritage Légitime. Tous nos secrets flottent sous forme binaire dans cette machine.  
- Nous n'allons tout de même pas débourser cette somme ? 
- Bien sûr que non, cette histoire d'enlèvement ne tient pas la route. La victime a délibérément provoqué cette crise ; elle a clairement organisé sa propre disparition. Sinon, il y aurait eu des signes de déséquilibre ou des fluctuations étranges dans nos finances avant la débandade. Nous aurions reçu un coup de fil d'un banquier ou d'un courtier paniqué. Un seul homme manque à l'appel et l'anarchie économique s'installe dans trois pays sans préavis ? C'est impossible. Même mes cartes de crédits de magasins à grande surface ne fonctionnent plus. Certaines n'étaient même pas encore activées. Cette tricherie a été longuement planifiée par un génie du crime. Moïse Berri agit sûrement de connivence avec Déodas-Démosthène Légitime et Kennedy Fleurinor. Nous devons lui faire croire que nous gobons sa salade et négocier avec ses présumés kidnappeurs. Quand nous l'aurons libéré, couic ! On le fait exécuter. 
- Tu dérailles, Philbert. Je ne veux pas avoir un mort sur la conscience. Je crois encore en mes chances d'entrer au paradis. Moïse Berri n'est sûrement pas le cerveau indépendant de cette escroquerie. Il fait partie des nombreux serfs de celui qui tire les ficelles de cette extorsion ; j'ai nommé, Déodas-Démosthène Légitime. Moïse Berri aurait pu nous vendre à maintes reprises au gouvernement américain, or, il ne l'a jamais fait. Au contraire, il nous a plusieurs fois protégés de leurs enquêteurs. Sans lui pour désinformer Port-au-Prince et la BIRD depuis le début de la reconstruction, nous serions déjà inculpés. Je crois plutôt que le but ultime de cette méticuleuse mise en scène, montée par Déodas, est de nous faire chanter afin de nous sucer notre argent. 
- Alors, qu'est-ce que tu proposes ? 
- Rien ne me vient à l'esprit pour le moment. On ne peut pas prendre le risque de signaler la disparition de Moïse Berri à Interpol. Et je nous imagine difficilement prendre les choses en mains nous-mêmes. 
- Cet homme possède trop de preuves contre nous, Gustave. Je n’aime vraiment pas ça. 
- Tu sais, Phil, on discute du sort de ce Moïse Berri comme de celui d'un ami, mais je n'ai pourtant aucun visage qui me revient à l'esprit en mentionnant son nom ou en parlant de lui. Je n'arrive pas à mettre une trogne sur sa tête. 
- C'est pareil pour moi. Sixte-Osmer travaillait pourtant avec Berri depuis septembre 2001. J'ai sûrement rencontré ce type plus d'une fois, que ce soit lors d'une réunion, d'une soirée ou un gala. Sixte-Osmer devait être très proche de cet homme, Gustave. Il ne disait que du bien sur son compte et partageait des secrets avec lui. 
- Ne viens surtout pas me sortir de scandale homosexuel ou un truc du genre, Phil. 
- J'ignore de quoi il s'agit, Gus, sauf que le nom de Moïse Berri figurait indirectement sur la liste des bénéficiaires principaux du testament. Selon les dernières volontés de Sixte-Osmer, j'ai dû céder ses archives et tous ses documents confidentiels au nouveau président par défaut de sa fondation : ce parfait inconnu. 
- Comment Moïse Berri a-t-il pu se hisser à la tête de notre pyramide en si peu de temps, Phil ? 
- Joue pas au gâteux avec moi, Gus. C'est toi-même qui l’as nommé à ce poste, sans suffrage, sans consultation aucune, cela trois jours avant la lecture du testament. 
- Erreur. J'ai mis Ulysse-Hercule aux commandes de l'œuvre de son père, durant sa maladie, bien avant le décès. La famille passe avant tout, tu sais que c'est sacré chez moi. Si Ulysse-Hercule a délégué cette fonction à son frère prédicant, c'est guidé par sa peur des microbes. Il a toujours rejeté l'idée de poser les pieds en Haïti, surtout depuis cette histoire d'éclosion du choléra. Je n'y pouvais absolument rien. 
- Je devine la suite. Achille-Hector devait s'occuper de ses brebis perdus au New Jersey et Jeanne d'Arc-Victoria rêvait toujours de polir son étoile à Hollywood. La veuve n'avait certainement pas les qualifications nécessaires pour répondre aux exigences du boulot. Déodas-Démosthène s'est naturellement retrouvé quatrième dans l'ordre de succession. Comme il entrait en conflit d'intérêts flagrant avec nous, mais que son envie de nous baiser demeurait stable, il a introduit ce virus minable parmi nous. 
- C'est vague, mais ça me revient maintenant. Quand Déodas-Démosthène m'a présenté ce type comme le candidat idéal, je lui ai rappelé que sa fille devait officiellement refuser le poste avant d'ouvrir la porte aux étrangers. Il m'a annoncé la disparition d'Evelyne sur un sommet du Karakoram chinois, comme on signale une simple fuite d'huile à son mécanicien. Evelyne avait rompu ses liens avec les Légitime depuis le scandale provoqué par sa sortie du placard au mariage d'Ulysse-Hercule, alors je n'ai pas trop insisté. J'ai bien sûr exigé une enquête approfondie sur le passé obscur de ce Moïse Berri, mais les résultats de l'investigation ne me sont jamais parvenus. Je souffrais de surmenage à l'époque. Ma femme ne répondait plus à ses traitements d'Interleukine 2, que Dieu ait son âme, et le chirurgien voulait me réopérer à la hanche. Je n'avais plus le temps ni la force de me battre contre Déodas-Démosthène. 
- Tu as fini par en avoir assez et tu as accepté de propulser ce type sorti de nulle part à la tête de notre empire. 
- On se fait trop vieux pour toutes ses intrigues, Philbert. Ma mémoire se dégrade. Les gens de notre âge sont normalement à la retraite depuis quinze ans minimum. Je n'ai aucun souvenir concret d'avoir croisé ou discuté avec cet individu, ne serait-ce qu'une seule fois. En fait, je croyais sincèrement que c'est toi qui répondais de lui. 
- Voyons, Gus, c'est ta signature qui a mis ce quidam au sommet, c'est toi le foutu président du conseil d'administration. 
- Et toi, l'exécuteur testamentaire, le notaire de la famille, l'avocat en chef et le responsable de toute leur paperasse. Il a bien fallu que tu signes, toi aussi. J'étais persuadé que tu communiquais régulièrement avec ce Moïse Berri, que tu le contrôlais même. Moi, je recevais mes chèques d'administrateur et mes commissions chaque semaine depuis au moins deux ans. Je n’avais aucune raison de m'inquiéter ou de me plaindre. C'est pas comme si je devais travailler pour toucher ce salaire de fou. 
- Quel foutoir ! Il faut absolument retrouver ce bonhomme. Moïse Berri est aussi directeur du projet Vilaj Espwa. En fait, il est à la tête de toutes nos entreprises en terre d'Haïti ; construction, production, reconstruction, corruption et blanchiment d'argent inclus. 
- Qui a eu l'idée de mettre autant de pouvoir entre les mains d'un seul homme ? 
- Nous, mon cher ami. Je peux compter sur toi demain ? 
- Est-ce que j'ai le choix ? Bien sûr que je serai là, mais n'entreprend absolument rien tout seul. Burns Breton est toujours armé et toi tu n'es qu'un vieux monsieur. 
Je suis un Chrétien, Gus. Je ne suis jamais vraiment tout seul. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda   

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