chapitre 4c
(La Balle)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
4c
La Balle
Au sud de l'avenue Georges-Anglade, Cyril Lavache règne en souverain absolu sur un royaume imaginaire où toutes les habitations scintillent, couvertes de pierres précieuses et de feuilles d'or ; où tous les habitants chaussent des cothurnes jaunes, des toges couleur cyan et des bonnets magenta ; un monde où les rivières sont de miel et les pâturages en chocolat. Une légion de cyclopes biscornus chevauchant des licornes ferrées envahissent ce domaine féerique au lever. Le grondement de leurs sabots provoque la fuite des phénix multicolores, gardiens du fort et de ses quatre miradors. Une forêt d'acacias brûle. La faune est pétrifiée. Des enfants hurlent. La foudre est tombée. Des crabes à sept pinces flottent sur l'eau ; ils sont plus imposants que des dragons.
Cyril Lavache se réveille en sursaut. Une araignée tisse un filet en spirales sur son menton. Le cordonnier tremble de la tête au pied, persuadé l'espace d'un instant de revivre l'enfer du tremblement de terre qui a tout changé. Ça lui arrive neuf à quinze fois par année, mais le cordonnier n'a pas les moyens de se payer un hypnotiseur qualifié pour l'aider à oublier. Soulagé de retrouver l'insoutenable pesanteur de sa triste réalité, il sourit, soulagé.
Cyril Lavache se réveille en sursaut. Une araignée tisse un filet en spirales sur son menton. Le cordonnier tremble de la tête au pied, persuadé l'espace d'un instant de revivre l'enfer du tremblement de terre qui a tout changé. Ça lui arrive neuf à quinze fois par année, mais le cordonnier n'a pas les moyens de se payer un hypnotiseur qualifié pour l'aider à oublier. Soulagé de retrouver l'insoutenable pesanteur de sa triste réalité, il sourit, soulagé.
Un homme frappe tel un déchaîné sur la porte en acier de la cordonnerie, un autre secoue frénétiquement les grilles du patio. Cyril reconnaît la silhouette filiforme du coiffeur Fresnel Beltias. La seconde forme, plutôt rondelette, ne peut être que celle d'Isidore Mullet, propriétaire de la boutique électronique Mullet Dot Org, l'alter ego, bras droit et ange-gardien du populaire figaro.
- Vous êtes bien informés que je bosse à la PNH de nuit ? rage le cordonnier à travers le grillage.
- C'est affiché ouvert de notre côté, répond Fresnel Beltias.
- Retourne la pancarte, espèce d'abruti, j'ouvre seulement à midi.
- Quand c'est Monsieur qui a besoin d'une coupe de cheveux, y a pourtant pas d'heure inadéquate. C'est toujours, soyez généreux.
- Correction, Barbier, je viens toujours au beau milieu de la journée.
- D'accord, mais même si tu débarquais en pleine nuit ou pendant que je prends mon bain, je ferais exactement ce qu'un ami se doit de faire en pareille circonstance. C'est une affaire de deux minutes, Boss Cyril. Nous détenons des informations d'une importance majeure à te communiquer.
- Qu'est-ce que tu veux, Fresnel, qu'est-ce qui peut être si pressant ? J'ai passé à un cheveu de la mort ce matin. J'ai besoin d'un bon repos et d'un thé au gingembre avec des clous de girofles et une pincée de vétiver. Je ne rajeunis pas, moi. D'ailleurs, je démissionne de la police. J'ai perdu toute motivation et mon dernier chargeur ce matin durant la débandade. C'est un signe du ciel. Je remets mon arme et mon insigne au commissaire aujourd'hui même. Pour ce qui est de la vente et la réparation des souliers, je ne sais plus, rien ne va plus.
- La semelle de mes chaussures Richelieu est décollée, Boss Cyril.
- Cette colle est garantie à vie, sale brute. Est-ce que t'as suivi mes consignes ? Je t'avais dit de les mettre de côté au moins vingt-quatre heures durant.
- J'en ai seulement qu'une paire, Boss Cyril. Tu imagines les effets néfastes que cela pourrait avoir sur les pauvres gens de Mizérikod ; de voir un homme de mon statut se promener pieds nus dans les rues ? Les mauvaises langues profiteraient de cette regrettable situation pour publier de fausses rumeurs sur ma banqueroute et salir ma réputation. Tu sais très bien que la majorité des nanas intéressantes de la commune associent très étroitement le sex-appeal d'un homme à son solde bancaire.
- Laisse tes godasses devant la porte. Je m'en occuperai plus tard.
- On a autre chose à te dire, ajoute sombrement Isidore Mullet. C'est au sujet de ta fille, Violette.
- C'est affiché ouvert de notre côté, répond Fresnel Beltias.
- Retourne la pancarte, espèce d'abruti, j'ouvre seulement à midi.
- Quand c'est Monsieur qui a besoin d'une coupe de cheveux, y a pourtant pas d'heure inadéquate. C'est toujours, soyez généreux.
- Correction, Barbier, je viens toujours au beau milieu de la journée.
- D'accord, mais même si tu débarquais en pleine nuit ou pendant que je prends mon bain, je ferais exactement ce qu'un ami se doit de faire en pareille circonstance. C'est une affaire de deux minutes, Boss Cyril. Nous détenons des informations d'une importance majeure à te communiquer.
- Qu'est-ce que tu veux, Fresnel, qu'est-ce qui peut être si pressant ? J'ai passé à un cheveu de la mort ce matin. J'ai besoin d'un bon repos et d'un thé au gingembre avec des clous de girofles et une pincée de vétiver. Je ne rajeunis pas, moi. D'ailleurs, je démissionne de la police. J'ai perdu toute motivation et mon dernier chargeur ce matin durant la débandade. C'est un signe du ciel. Je remets mon arme et mon insigne au commissaire aujourd'hui même. Pour ce qui est de la vente et la réparation des souliers, je ne sais plus, rien ne va plus.
- La semelle de mes chaussures Richelieu est décollée, Boss Cyril.
- Cette colle est garantie à vie, sale brute. Est-ce que t'as suivi mes consignes ? Je t'avais dit de les mettre de côté au moins vingt-quatre heures durant.
- J'en ai seulement qu'une paire, Boss Cyril. Tu imagines les effets néfastes que cela pourrait avoir sur les pauvres gens de Mizérikod ; de voir un homme de mon statut se promener pieds nus dans les rues ? Les mauvaises langues profiteraient de cette regrettable situation pour publier de fausses rumeurs sur ma banqueroute et salir ma réputation. Tu sais très bien que la majorité des nanas intéressantes de la commune associent très étroitement le sex-appeal d'un homme à son solde bancaire.
- Laisse tes godasses devant la porte. Je m'en occuperai plus tard.
- On a autre chose à te dire, ajoute sombrement Isidore Mullet. C'est au sujet de ta fille, Violette.
La porte s'ouvre dans un grand fracas. Cyril Lavache se tient nu comme le David de Michel-Ange devant Fresnel Beltias et Isidore Mullet. Violette est la fille adoptive du cordonnier. Elle s'est enfuie de la maison suite à une dispute orageuse avec lui, il y a de ça trois mois. Cyril lui reprochait d'avoir consulté une avorteuse de Grand Saline et d'avoir planifié ainsi un crime odieux contre le Créateur. Violette l'accusait en retour d'obscurantisme et d'être à la tête des défenseurs du violeur au mouchoir de Mizérikod. Tous les indices pouvant mener à identifier l'engrosseur illégal ramenaient le nom de Rondall Jérémie, le vendeur de riz ambulant de la région, au centre de l'intrigue et au banc des accusés. Guidées par une peur justifiée de crever de faim, les personnes qui auraient pu agir pour mettre fin aux attaques du pervers sont restées bras croisées, espérant que ce dernier arrêterait d'agresser les jeunes femmes par peur de subir des représailles, notamment à cause du nombre impressionnant de témoins et d'accusations portées contre lui par Violette et une bonne douzaine de demoiselles du camp de sinistrés.
- Vous avez aperçu ma petite ?
- C'est pas ça que j'ai dit. Ne mets pas des mots dans ma bouche, proteste Fresnel Beltias en levant les mains vers le ciel. Je peux par contre affirmer avec certitude que Violette se trouve au Cap et en sécurité chez un oncle du côté maternel qu'elle a retrouvé grâce à la Providence.
- Et l'enfant ?
- Elle est toujours enceinte, paraît-il. La religion a eu le dessus sur ses discours sur le statut de la femme libre.
- Dieu soit loué ! Mais, cet oncle, Fresnel, dis-moi s'il-te-plaît que c'est pas un autre de ces profiteurs qui cherche une servante à réduire en esclavage ?
- On en sait pas plus sur lui, désolé. Ne fait pas cette tête, mon vieux, la petite te pardonne. N'est-ce pas là une merveilleuse nouvelle ? La sœur de madame Consuelo fait dire que l'autocar de Violette arrive au terminus de Port-au-Prince vers neuf ou dix heures ce soir. Il y a par contre une très mauvaise nouvelle ; la petite Violette s'amène chez nous pour commettre un meurtre.
- Qu'est-ce... je... j'ai...vous... meurtre ? bafouille Cyril Lavache.
- Je sais, soupire le coiffeur Beltias avec empathie. Tu voudras peut-être mettre un pantalon ou couvrir tes parties génitales avec une serviette avant d'entendre la suite.
- Bien sûr, mais sois plus clair, Fresnel, j'ai l'impression que ma tête va exploser.
- C'est à cause de l'Internet, explique le coiffeur pendant que Cyril Lavache se met à fouiller dans une pile de vieilles fringues. De nos jours, les événements arrivent plus vite que les incidents qui les déclenchent. Il s'est passé quelque chose d'inexplicable cette nuit entre quatre et six heures de l'autre côté du pont. Rondall Jérémie, le vendeur de riz... il s'est fait tirer dessus au moment où il s'apprêtait à perpétrer un nouvel attentat à la pudeur contre une donzelle. À la vitesse de l'éclair, le super facteur qui travaille en mégahertz dans l'ordinateur a fait le tour du pays. Violette a appris que son tortionnaire s'était fait prendre sur le fait. Toujours grâce à l'autoroute de l'information ; c'est comme ça qu'ils appellent ça dans les pays où y a des tunnels et des voies rapides asphaltées ; madame Consuelo, sa sœur et son cuisinier, eh bien, fouille-moi, impossible de savoir comment, ils savaient absolument tout du scandale et du projet de meurtre au premier degré de ta petite Violette en moins de deux. Mon pote, Mullet et moi, on a pris une pause et on s'est dit que deux bons amis ne pouvaient garder pour eux un secret aussi lourd qu'un assassinat avec préméditation.
- Si je comprends bien, Rondall Jérémie est toujours vivant ?
- Le vendeur de riz est en convalescence à la clinique d'Immaculée Lamisère, indique Isidore Mullet. Selon Vidal Gascon, tu sais, le responsable de l'entretien ménager de l'ONG Mission Baptiste du Calvaire ? Le type aux dents de lapin qui aurait été enlevé à deux reprises par des extra-terrestres ? Eh ben selon Vidal, la balle serait entrée par la bouche du vendeur de riz, aurait ricoché le long de ses intestins et serait finalement sortie par son trou du cul. C'est Reggie Gladu qui l'a opéré.
- Reggie, tu veux dire, le Chinois ? fait Cyril en empoignant un pantalon troué qu'il parvient difficilement à enfiler, tellement il est ébranlé.
- C'est pas ça que j'ai dit. Ne mets pas des mots dans ma bouche, proteste Fresnel Beltias en levant les mains vers le ciel. Je peux par contre affirmer avec certitude que Violette se trouve au Cap et en sécurité chez un oncle du côté maternel qu'elle a retrouvé grâce à la Providence.
- Et l'enfant ?
- Elle est toujours enceinte, paraît-il. La religion a eu le dessus sur ses discours sur le statut de la femme libre.
- Dieu soit loué ! Mais, cet oncle, Fresnel, dis-moi s'il-te-plaît que c'est pas un autre de ces profiteurs qui cherche une servante à réduire en esclavage ?
- On en sait pas plus sur lui, désolé. Ne fait pas cette tête, mon vieux, la petite te pardonne. N'est-ce pas là une merveilleuse nouvelle ? La sœur de madame Consuelo fait dire que l'autocar de Violette arrive au terminus de Port-au-Prince vers neuf ou dix heures ce soir. Il y a par contre une très mauvaise nouvelle ; la petite Violette s'amène chez nous pour commettre un meurtre.
- Qu'est-ce... je... j'ai...vous... meurtre ? bafouille Cyril Lavache.
- Je sais, soupire le coiffeur Beltias avec empathie. Tu voudras peut-être mettre un pantalon ou couvrir tes parties génitales avec une serviette avant d'entendre la suite.
- Bien sûr, mais sois plus clair, Fresnel, j'ai l'impression que ma tête va exploser.
- C'est à cause de l'Internet, explique le coiffeur pendant que Cyril Lavache se met à fouiller dans une pile de vieilles fringues. De nos jours, les événements arrivent plus vite que les incidents qui les déclenchent. Il s'est passé quelque chose d'inexplicable cette nuit entre quatre et six heures de l'autre côté du pont. Rondall Jérémie, le vendeur de riz... il s'est fait tirer dessus au moment où il s'apprêtait à perpétrer un nouvel attentat à la pudeur contre une donzelle. À la vitesse de l'éclair, le super facteur qui travaille en mégahertz dans l'ordinateur a fait le tour du pays. Violette a appris que son tortionnaire s'était fait prendre sur le fait. Toujours grâce à l'autoroute de l'information ; c'est comme ça qu'ils appellent ça dans les pays où y a des tunnels et des voies rapides asphaltées ; madame Consuelo, sa sœur et son cuisinier, eh bien, fouille-moi, impossible de savoir comment, ils savaient absolument tout du scandale et du projet de meurtre au premier degré de ta petite Violette en moins de deux. Mon pote, Mullet et moi, on a pris une pause et on s'est dit que deux bons amis ne pouvaient garder pour eux un secret aussi lourd qu'un assassinat avec préméditation.
- Si je comprends bien, Rondall Jérémie est toujours vivant ?
- Le vendeur de riz est en convalescence à la clinique d'Immaculée Lamisère, indique Isidore Mullet. Selon Vidal Gascon, tu sais, le responsable de l'entretien ménager de l'ONG Mission Baptiste du Calvaire ? Le type aux dents de lapin qui aurait été enlevé à deux reprises par des extra-terrestres ? Eh ben selon Vidal, la balle serait entrée par la bouche du vendeur de riz, aurait ricoché le long de ses intestins et serait finalement sortie par son trou du cul. C'est Reggie Gladu qui l'a opéré.
- Reggie, tu veux dire, le Chinois ? fait Cyril en empoignant un pantalon troué qu'il parvient difficilement à enfiler, tellement il est ébranlé.
- Vietnamien, corrige Fresnel Beltias. Le Chinois est en fait un Vietnamien adopté par un couple Italien de la Nouvelle-Écosse. Il n'aime vraiment pas qu'on se trompe sur ce point. Reggie est officiellement un Canadien, mais comme il s'exprime en français et habite sur l'Île Jésus, il préfère le terme de Lavallois.
- Québécois, Tu veux dire ?
- Non, Lavallois, c'est bien ça. Reggie Gladu refuse de se faire appeler Québécois pour des raisons politiques. Il est un souverainiste d'extrême-gauche qui pense que le drapeau fleurdelisé a fait son temps. Il prétend qu'un peuple qui se bat pour l'indépendance et la laïcité ne doit plus brandir ce drapeau croisé, paré de quatre fleurs de lys monarchiques, à la Fête de la Saint-Jean le Baptiste s'il veut être pris au sérieux.
- Reggie est électricien, rappelle Cyril au coiffeur, il a toujours les ongles sales et les lunettes embuées. Psychologue, ça passait, comme y a pas de contact physique, mais chirurgien… Reggie, avec un scalpel dans les mains ? Non, mon imagination a ses limites.
- Lola Sauvegarde est gynécologue-obstétricienne, explique Isidore Mullet. Une balle près de l'anus relève d'après elle de la chirurgie colorectale, domaine qui lui est complètement étranger. Le traumatologue et le généraliste de Médecins Sans Frontières manquent à l'appel, victimes d'un empoisonnement alimentaire. Rupert et le docteur Stanley ne sont pas seuls, tous ceux qui ont cassé la croûte chez madame Consuelo hier soir sont à l'horizontal aujourd'hui. Certains parlent d'un attentat terroriste, car plusieurs membres du conseil municipal de Mizérikod font partie des victimes. Je maintiens pour ma part que la cause est une contamination en profondeur du puits situé à l'arrière du restaurant. L'odeur qui émane de ce foutu trou est insupportable.
- Vous croyez vraiment que ma Violette est en route pour Mizérikod et déterminée à revenir ici uniquement pour zigouiller ce salaud ? se lamente Cyril Lavache. Tout cela me paraît insensé.
- Écoute, Cordonnier, nous, on rapporte ce qu'on veut bien nous rapporter, clarifie Isidore Mullet en se tapant sur la poitrine. On est pas là pour filtrer le vrai du faux ou le bon sens du farfelu. D'accord que le trajet du projectile à travers les intestins, ça ne tient physiologiquement pas debout. Nous savons tous que Vidal Gascon est reconnu comme mythomane chronique et frappé d'hallucinations auditives sporadiques une semaine sur deux. Mais une chose est certaine : Rondall Jérémie, l'homme qui se fait appeler Nèg Duri An, U.S. Aid ou R.J. Thérapie, dans tout le département, ben, il a un énorme pansement sur le postérieur, suite à une opération invasive sans anesthésie qui aurait duré quatre bonnes heures. Notre homme est couché sur le ventre aux soins intensifs parce qu'y a eu panne de courant à deux reprises durant la délicate intervention, et du coup, son sourire de cent mille gourdes a tout bonnement disparu avec sa joie de vivre. Lola Sauvegarde prétend que le patient Jérémie n'arrête pas de répéter comme un mantra qu'il va faire mettre des policiers sous verrous. Il délire peut-être, le marchand de riz, mais il nomme des noms qui monteront inévitablement vers le bureau du délégué départemental puis, inévitablement, vers la capitale. Dieu sait qu'une balle dans n'importe quelle région du derrière peut vous causer toutes sortes d'effets secondaires. Tu travaillais de nuit, sur le même quart de travail que le suspect numéro un, Cordonnier. On a donc pensé que t'avertir était un devoir de citoyen, ni plus ni moins. Comme nous disions, des amis, c'est pour la vie. Souviens-toi de mes propos quand on aura besoin d'un service.
- Depuis quand on est copains et copines, dis-moi donc, Mullet ? Bien sûr, quand j'ai du rhum ou de la bière et que je te demande pas de cotiser, t'es disponible pour bavarder, mais quand y reste plus que de l'eau à bouillir, soudain, ta sœur à une tumeur aux ovaires ou ta mère perd du sang par les oreilles. Qu'est-ce que tu caches, Mullet ?
- Québécois, Tu veux dire ?
- Non, Lavallois, c'est bien ça. Reggie Gladu refuse de se faire appeler Québécois pour des raisons politiques. Il est un souverainiste d'extrême-gauche qui pense que le drapeau fleurdelisé a fait son temps. Il prétend qu'un peuple qui se bat pour l'indépendance et la laïcité ne doit plus brandir ce drapeau croisé, paré de quatre fleurs de lys monarchiques, à la Fête de la Saint-Jean le Baptiste s'il veut être pris au sérieux.
- Reggie est électricien, rappelle Cyril au coiffeur, il a toujours les ongles sales et les lunettes embuées. Psychologue, ça passait, comme y a pas de contact physique, mais chirurgien… Reggie, avec un scalpel dans les mains ? Non, mon imagination a ses limites.
- Lola Sauvegarde est gynécologue-obstétricienne, explique Isidore Mullet. Une balle près de l'anus relève d'après elle de la chirurgie colorectale, domaine qui lui est complètement étranger. Le traumatologue et le généraliste de Médecins Sans Frontières manquent à l'appel, victimes d'un empoisonnement alimentaire. Rupert et le docteur Stanley ne sont pas seuls, tous ceux qui ont cassé la croûte chez madame Consuelo hier soir sont à l'horizontal aujourd'hui. Certains parlent d'un attentat terroriste, car plusieurs membres du conseil municipal de Mizérikod font partie des victimes. Je maintiens pour ma part que la cause est une contamination en profondeur du puits situé à l'arrière du restaurant. L'odeur qui émane de ce foutu trou est insupportable.
- Vous croyez vraiment que ma Violette est en route pour Mizérikod et déterminée à revenir ici uniquement pour zigouiller ce salaud ? se lamente Cyril Lavache. Tout cela me paraît insensé.
- Écoute, Cordonnier, nous, on rapporte ce qu'on veut bien nous rapporter, clarifie Isidore Mullet en se tapant sur la poitrine. On est pas là pour filtrer le vrai du faux ou le bon sens du farfelu. D'accord que le trajet du projectile à travers les intestins, ça ne tient physiologiquement pas debout. Nous savons tous que Vidal Gascon est reconnu comme mythomane chronique et frappé d'hallucinations auditives sporadiques une semaine sur deux. Mais une chose est certaine : Rondall Jérémie, l'homme qui se fait appeler Nèg Duri An, U.S. Aid ou R.J. Thérapie, dans tout le département, ben, il a un énorme pansement sur le postérieur, suite à une opération invasive sans anesthésie qui aurait duré quatre bonnes heures. Notre homme est couché sur le ventre aux soins intensifs parce qu'y a eu panne de courant à deux reprises durant la délicate intervention, et du coup, son sourire de cent mille gourdes a tout bonnement disparu avec sa joie de vivre. Lola Sauvegarde prétend que le patient Jérémie n'arrête pas de répéter comme un mantra qu'il va faire mettre des policiers sous verrous. Il délire peut-être, le marchand de riz, mais il nomme des noms qui monteront inévitablement vers le bureau du délégué départemental puis, inévitablement, vers la capitale. Dieu sait qu'une balle dans n'importe quelle région du derrière peut vous causer toutes sortes d'effets secondaires. Tu travaillais de nuit, sur le même quart de travail que le suspect numéro un, Cordonnier. On a donc pensé que t'avertir était un devoir de citoyen, ni plus ni moins. Comme nous disions, des amis, c'est pour la vie. Souviens-toi de mes propos quand on aura besoin d'un service.
- Depuis quand on est copains et copines, dis-moi donc, Mullet ? Bien sûr, quand j'ai du rhum ou de la bière et que je te demande pas de cotiser, t'es disponible pour bavarder, mais quand y reste plus que de l'eau à bouillir, soudain, ta sœur à une tumeur aux ovaires ou ta mère perd du sang par les oreilles. Qu'est-ce que tu caches, Mullet ?
- Absolument rien, Cordonnier. C'est juste que le succès de Mullet Dot Org commence à faire des jaloux chez les communistes de l'autre côté du pont. Certains digèrent très mal ma réussite financière.
- Je m'en fous jusqu'à quel point, d'après toi, de leurs problèmes de digestion, sur une échelle de un à dix ?
- Ben, disons que certains honnêtes citoyens, comme moi par exemple, nous croyons que le second amendement de la Constitution des États-Unis d'Amérique n'est pas une mauvaise idée après tout. Si les vermines de la bande à Chuck Trois-Frères me refont des menaces de mort, je compte les surprendre avec ma propre argenterie bien huilée. Je veux juste m'assurer que tu témoigneras en ma faveur si quelque chose de fâcheux devait se produire.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
- Je m'en fous jusqu'à quel point, d'après toi, de leurs problèmes de digestion, sur une échelle de un à dix ?
- Ben, disons que certains honnêtes citoyens, comme moi par exemple, nous croyons que le second amendement de la Constitution des États-Unis d'Amérique n'est pas une mauvaise idée après tout. Si les vermines de la bande à Chuck Trois-Frères me refont des menaces de mort, je compte les surprendre avec ma propre argenterie bien huilée. Je veux juste m'assurer que tu témoigneras en ma faveur si quelque chose de fâcheux devait se produire.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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