Saturday, November 2, 2013


chapitre 2a 
(Le Fauteuil Inclinable) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


2a 
Le Fauteuil Inclinable 

Le soleil se lève sans discrimination sur le bidonville sis au sud de la commune de Mizérikod. Mais Chuck Trois-Frères se tient toujours à l'abri de la lumière diurne afin d'alimenter les ragots au sujet de sa nature foncièrement maléfique et maintenir vivante cette légende urbaine qui le décrit comme un spectre sinistre et invulnérable. Le quartier général souterrain de Chuck Trois-Frères est une véritable fournaise accessible par le biais d'un trou de cinquante centimètres de diamètre percé dans le béton. Chuck se trouve en compagnie de Jim Falafel et de Jeff Sprinter, deux autres extradés québécois, nés en Haïti, qui n'ont jamais eu l'astuce ou la prudence d'embrasser la citoyenneté canadienne. Jim Falafel est un grand type svelte, accoutré en permanence comme une carte de mode. Jim passe au moins deux heures par quinzaine sur la chaise du coiffeur. Il appelle d'ailleurs affectueusement ce dernier, Chico Logue.
Falafel a hérité de son curieux sobriquet après avoir hurlé ce mot plusieurs fois dans son sommeil, lors d'une traque policière dont il faisait l'objet, au pied du massif des Montagnes Noires. Jim Falafel jeûnait contre son gré depuis sept jours et avait trouvé très peu d'eau potable à boire au moment de l'incident. À l'opposé de son copain toujours bien sapé, Jeff Sprinter est un costaud souvent en survêtement ultra colorés qui boxe contre son ombre ou effectue des pompes à longueur de journée. Sprinter se dit allergique au déodorant et porte constamment des baskets sans lacets, qu'il soit sur un banc d'église, en train de planifier une magouille au fond d'un égout ou en mode extorsion auprès de clients égarés dans les couloirs labyrinthiques du marché. 

Chuck Trois-Frères revise les récentes activités de la bande en compagnie de ses deux lieutenants principaux. Il aborde avec eux différents problèmes considérés comme majeurs ; notamment le fait que certains membres du gang agissent en paradeurs depuis quelques temps et fraternisent avec un trop grand nombre de gens honnêtes. Chuck croit que leur comportement risque d'attirer des troupeaux de brebis et de poseurs vers le noyau dur de l'organisation et de faire passer le gang des Diabbakas pour des loups apprivoisés aux yeux de la population. Chuck Trois-Frères procède ensuite à la lecture du rapport hebdomadaire sur les revenus du clan et sur la façon de partager les profits entre les affiliés de la fratrie criminelle. 

- Sur dix-sept projets d'enlèvements, annonce-t-il à Jim Falafel et à Jeff Sprinter, quatre ont réussi, deux ont porté fruit. Certaines précautions devront par contre être prises dans le futur, les gars. Y sera désormais interdit de rançonner la même personne deux fois. Un travailleur de la Croix-Rouge de Croix-des-Bouquets, un vrai français de l'Hexagone, pas un voisin martiniquais, pour qui le gang a obtenu deux mille piastres ; eh ben, y est devenu un peu trop familier à mon goût. Un peu plus et y nous donne des petits noms ou nous invitent à souper à la chandelle. Il aurait confié sur un ton sensuel, à George Doublevé et à Jason Treize du Mois, avoir plusieurs fois fantasmé de se faire malmener un peu plus par leurs mains rugueuses et bien sculptées. Vous m'avez bien entendu. Ce sont là textuellement les mots qu'il aurait employés. Je sais pas ce que ça veut dire, et je veux surtout pas le savoir, mais je veux pas de ça dans ma coterie. Cela m'amène à vous mettre en garde, guys ; il va falloir dorénavant approfondir les recherches avant de passer à l'acte en matière de kidnapping. Notre métier doit respecter un certain code d'éthique et faire preuve de professionnalisme, même s'il est plutôt mal vu par les civils en général, les étrangers, les vacanciers et le ministère du Tourisme en son entier. Faudra aussi éviter à l'avenir les attaques contre-productives et suicidaires, ajoute Chuck Trois-Frères, surtout contre des gens mieux armés, plus intelligents et plus dangereux que nous. Le businessman de la capitale que l'équipe de Jones Brooklyn a libéré contre cinq mille dollars, cash, savez vous de qui il s'agissait ? Ben, je vous l'apprends maintenant ; ce phénomène est Monsieur B., that's right, le, Monsieur B., Burns Breton, le psychopathe de Delmas. C'est peut-être de la désinformation ; mon tuyau provient de Vidal Gascon, le concierge du dispensaire qui ment tout le temps ; mais ce déréglé de Breton consommerait régulièrement de la chair humaine afin de rester jeune et du même coup éliminer toute présence de preuves par absence d'ADN. Plusieurs habitants de Grand Saline ayant eu affaire à lui ont vu leurs funérailles être célébrées sans eux, du moins, sans leurs corps. Burns Breton travaille directement sous les ordres de William-Anne Dumortier, Willy Bossal pour les intimes, l'ancien militaire recyclé en baron de la drogue qui contrôle Anse-à-Galets comme son petit jardin personnel. La bonne nouvelle : Burns Breton a pris un avion pour Montréal avant-hier à partir de O'Hare. La mauvaise nouvelle : ce cinglé va revenir ici tôt ou tard pour nous demander des explications et exiger des réponses claires et extensives. Je vous rappelle que Burns Breton dirige l'entreprise responsable du réaménagement et de l'entretien du cimetière de Mizérikod. Ce salaud sait donc parfaitement comment se débarrasser d'une dépouille sans laisser de trace ou de souvenir.  Personnellement, ça me donne des frissons de savoir que ce dérangé nous en veut. On parle d'une erreur sur la personne qui n'aurait pas dû se produire, se plaint Chuck, une gaffe carrément magistrale qui pourrait nous coûter gros dans un avenir rapproché. Burns Breton nous faisait confiance. Y était de notre côté dans ce combat de tous les jours pour la survie dans ce pays. Je vous rappelle que ce spécimen est notre fournisseur d'armes principal, notre plus gros distributeur de coke et notre informateur officiel au sein de la Police Nationale. Il a son propre bureau avec air conditionné au commissariat. Maintenant, Jones Brooklyn était parfaitement au courant de tout ce que je vous dévoile ce matin. Jones savait très bien que le fait de jouer avec un briquet et des pétards à trois centimètres des testicules d'un O.G. international de ce calibre relevait du suicide. Alors, je me dis, soit que Jones Brooklyn veut nous faire assassiner toute la bande, soit il se croit plus dingue que Burns Breton. Je devrais pouvoir répondre à cette question aujourd'hui même. Un avis à tous, ajoute Chuck en secouant la tête en signe de découragement, et je veux que vous passiez le mot aux autres, les gars : quand la famille d'une victime de kidnapping insiste pour que vous la gardiez parce qu'elle ne vaut absolument rien à ses yeux, débarrassez-vous en avant de tomber en déficit. Il faut que vous compreniez un truc fondamental en matière d'économie ; le riz et le maïs utilisés pour garder un otage en santé ont un prix qui s'inscrivent dans la colonne des pertes. Pffft! Abordons maintenant les nouvelles positives. Le bénéfice total des Diabbakas pour la semaine courante atteint sept mille balles américaines ; c'est soixante-dix Dead Presidents. J'ai déjà retranché mon trente pour cent avant votre arrivée. Vos parts sont dans les enveloppes postales sur mon bureau ; quinze pour toi, Jim, quinze pour toi, Jeff. Le dix pour cent de Jones Brooklyn se trouve dans la sacoche d'écolier habituelle, accompagné des trente pour cent en parts égales de deux pour cent destinés au reste de la fraternité. La période des questions est ouverte ; soyez brefs. 

- Combien tu comptes demander pour la libération du directeur de Vilaj Espwa ? lance Jim Falafel. 
- Minimum cent mille dollars, répond Chuck. Je vais laisser les journaux spéculer sur l'identité des kidnappeurs et sur la valeur marchande de notre homme avant de fixer un montant maximum. 
- Qui va sortir notre prochain kilo du pays ? interroge Jeff Sprinter. 
- L'oncle de Mullet Dot Org débarque de West Palm Beach lundi après-midi. Avec sa surdité, le sac d'urine souvent radioactif à cause de ses scintigraphies osseuses fréquentes ficelé à sa cuisse et son anglais limité, il continue de passer les douanes rapidement et sans tracas. Notre blé va être dissimulé dans les boîtes du fond lors de la prochaine livraison de téléphones cellulaires destinés au magasin de son neveu. Faudrait par contre s'assurer que Mullet modère un peu. Il y a dérape. Dot Org doit arrêter de jouer au parvenu et au galetteux de mes deux. Il s'est procuré des souliers en peau de gavial, une pince à cravate en platine et une montre ridicule saturée de diamants aussi gros que des graines de tournesol. Je me demande quoi d'autre y compte se procurer pour paonner et se faire visible sur la Grande Rue ; des lunettes Elton John avec des antennes Yagi sur les côtés ? Mullet est complètement fêlé. C'est trop de dépenses pour un gars qui vend dix cellulaires et trois ordinateurs par mois. Je l'ai prévenu. Si vous le voyez troquer son vélo rouillé contre une vraie moto, se promener avec du bling-bling autour du cou ou s'entourer de femmes payées pour lui sourire, vous lui cassez les dents du haut ou lui coupez un bout du pouce droit. Soyez courtois, offrez-lui le choix. Voilà pour Mullet Dot Org, passons au cas des jumeaux Baudouin-Lacroix. Quelqu'un doit mettre un terme à leur contrat à vie avec la connerie. Le gaucher a récemment volé un camion à déchets près de Kenscoff. Non seulement y s'agit d'un fuck'n mastodonte invendable et indémontable de dix tonnes. Le truc pue la charogne, perd de l'huile et un trou béant dans le plancher vous donne le vertige. Pire, le crétin a dessiné notre logo sur ce poids lourd avec une bombe à peinture bleu acier. Vous comprenez pourquoi je le surnomme Bouki Écervelé ? Le droitier est encore deux fois plus stupide. Sa dernière frasque ? L'andouille aurait tabassé un officier de la MINUSTAH à l'aide d'une casserole en fonte dans le portique d'un hôtel 4 étoiles de Pétionville. L'imbécile aurait crié en présence de témoins visuels que son nom était Chuck Trois-Frères, et que tout le monde ici dedans aurait intérêt à ne pas l'oublier. Quand même difficile à expliquer ou à égaler comme niveau de sottise, non ? Ce couillon sur deux pattes divulgue mon nom sur une scène de crime et demande aux spectateurs de sa bêtise exceptionnelle d'effectuer un effort réel pour le garder en mémoire. J'ai fait deux mois de prison ici depuis mon extradition et deux autres à me cacher dans le massif de la Hotte. J'ai pas l'intention de revivre ce genre de calvaire par la faute d'un insensé en mal de sensations fortes. Manger des choses vivantes et grouillantes pour déjeuner ne va pas avec mon karma. Dès que Jones Brooklyn leur enlève sa protection, je veux les jumeaux Baudouin-Lacroix dans un autre département, de l'autre côté de la frontière ou au fond de la mer. Je leur avais dit que je finirais par me mettre en colère. Maintenant, laissez-moi seul. Allez porter leur paie aux gars et prenez les noms de tous ceux qui remettent mes calculs en question. 

Une fois solitaire au fond de son repaire, Chuck Trois-Frères se fait nostalgique. Accablé par les moustiques et une chaleur suffocante, il s'ennuie soudain des rudes hivers québécois qu'il disait jadis détester. Il se souvient aussi du plaisir qu'il prenait à s'emmitoufler dans une couette, bien installé devant son foyer, attendant patiemment que passe la tempête, le verglas ou une chute de neige mouillée. Chuck regrette ces beaux jours où il avait affaire à des policiers éduqués qui disaient bonsoir et au revoir, sans se sentir obligés de le frapper dans toutes les parties réputées sensibles de son corps ; ces nuits où il était pourchassé par des détectives réglos qui attendaient d'obtenir un mandat avant de l'arrêter, sans se sentir forcés de tirer sur lui au préalable pour l'amener à coopérer. Tout ce que Chuck Trois-Frères adore se trouve dans l'hémisphère boréal ; sa famille, ses amis, sa maison, ses avoirs et toutes ses économies. Chuck s'installe sur une caisse de Cola Champagne, ouvre son nouveau portable, ajuste sa caméra Web et se branche sur Skype afin d'effectuer un appel vidéo. Son petit cousin Paolo répond. 

- Playa ! s'exclame-t-il, tu parles d'une surprise ? C'est l'éclairage qui est mauvais ou tu deviens aussi noir que du charbon ? 
- Ça pardonne pas ici, Cousin, c'est seulement à la télé que tu vois des frappés se coucher au soleil pour le plaisir. Tu fais ça ici, aussi près de l'équateur, tu crèves, point à la ligne. T'es où ? 
- Chez Big Moose, à Longueuil. Y a Ricardo, Drive-by, Anaïs et Florence avec nous autres. Y sont tous figés bien buzzés sur Canal Évasion dans le salon. Le reste du gang crèche au bungalow de Saint-Basile. Le SSG fonctionne plus depuis la réunion du mois dernier, Yo. Le crew est en crise, Playa, divisé raide. C'est la guerre interne. Gunjah Spliff nous a menacés avec un Uzi l'autre jour, Ricardo et moi, parce qu'on acceptait pas qu'y aille vendre ton stock chez Comptant-Contact sur le boulevard Taschereau. T'as plus de studio, Playa, plus de console, plus de micros ; tes tables tournantes analogues et ton mixeur digital sont chez la sœur de Candy. Demande-moi surtout pas pourquoi ? En résumé, t'as pratiquement plus rien qui se branche dans une prise électrique. Ace et Miron ont quitté le bateau. Ace répète là où y va qu'on fait plus assez d'argent, que le SSG est devenu un club d'amateurs. Y parle de se joindre aux ligues majeures à Montréal ou au NSC de Laval. Ace comprend pas que ces gars là se connaissent depuis l'enfance. Y semble pas saisir qu'y vont seulement lui donner du travail réservé aux étrangers, des jobs sales pour outsiders qui conduisent soit à la morgue ou au vingt-cinq ans ferme sans possibilité de libération conditionnelle. Pour ce qui est de Miron, personne comprend ce qui tourbillonne dans sa cervelle. Y serait redevenu chrétien à temps plein, mais une coche plus marteau selon la rumeur, à cause d'une fille qu'il aurait rencontrée à la station de métro De Castelnau. Est-ce que j'oublie quelqu'un ? Non. Tit Ronnie Costco fait à sa tête comme d'habitude, sauf que maintenant c'est clair qu'il l'a complètement perdue. Plus y fume du brun marocain, plus y se prend pour le chef de tout ce qui bouge ou qui ne bouge pas. D'ailleurs, tous tes bijoux sont sur lui, une montre à chaque poignet, la troisième dans ses poches juste pour montrer à qui veut voir. Parenthèse géante : Tit Ronnie Costco dresse les autres contre toi, Playa. Y répète jour et nuit que tu reviendras jamais plus au Canada à cause des nouvelles mesures de sécurité aux États-Unis. N'importe quoi ! Gunjah Spliff a même parlé de vendre ton lit d'eau en forme de cœur sur Kijiji. Ton lit, fuck, tu te rends compte du désordre ? C'est le chaos absolu, Playa. Help, is what I'm singing. 
- Attends une minute, là, Paolo, qui s'occupe de ma cabane de Saint-Basile dans tout ça ? Dis-moi au moins que Tit Ronnie a payé l'hypothèque et les factures avec l'argent que j'ai envoyé. 
- La comptabilité, c'est la responsabilité de Noémie, mais personne sait où elle traîne, celle-là. Pour les comptes d'électricité, le téléphone, Internet puis le câble, oublie ça, Chuck. Tit Ronnie Costco et Jedi ont arrêté d'ouvrir les enveloppes depuis un bail. Et ta baraque est sale, Cousin, c'est pas des blagues. La vaisselle sale s'accumule jusqu'aux plafonds T'as des mégots de cigarettes partout, des bouteilles vides et des pointes de pizzas qui marchent seules. Y a même des murs qui ont gonflé. Je suis pas biologiste, mais ça peut pas être Feng Shui. 
- C'est maintenant que tu me dis ça ? s'affole Chuck Trois-Frères. 
- Je t'ai appelé cent soixante-deux fois bien comptés en 28 jours sur ton Blackberry réservé à la famille, Yo. C'est pas comme si je m'inquiétais pas. J'étais transféré vers ta boîte vocale à chaque tentative. J'ai même échangé des messages textes et des courriels avec ton premier lieutenant. J'espère que tu lui fais confiance à cent pour cent, à ton Jones Brooklyn, parce que je l'ai consulté pour trouver un boulot à mononcle Hilaire. Tout est déjà réglé. Y m'a dit que t'approuvais.  Brooklyn est censé avoir redirigé l'information vers ta boîte de réception sur Hotmail, Yahoo et sur ton Gmail aussi. 
- Jones m'a jamais parlé de ça. J'ai égaré mon assistant numérique personnel dans un nightclub de Mizérikod. Comme personne a essayé de le remettre en service ou de le revendre, j'ai supposé qu'y se trouvait encore aux objets perdus. Je pouvais pas accéder à ma boîte vocale ou à mes courriels. J'ai un million de mots de passe différents sur cet appareil là, et y sont tous dans un dossier Word sur mon mini PC avec des indices pour connaître leur usage. Mon PC est déglingué en ce moment, une perte totale, peut-être saboté par quelqu'un de mon entourage. Je soupçonne Jones Brooklyn d'ailleurs, mais sans aucune preuve. Y était hors de question que je risque une visite chez le réparateur durant le jour ; encore moins que je retourne dans ce club récupérer mon Blackberry. Y a un siphonné de policier qui me cherche carrément pour me tuer depuis trois jours. Amène-moi Noémie devant la caméra. 
- Personne sait où elle est, que je t'ai dis. Noémie est sortie danser avec Candy mercredi, le soir de l'Halloween, même si Candy a choisi de suivre l'autre camp. Une bataille a éclaté sur Maisonneuve, près de Peel, entre des membres initiés de la Rive-Nord et des étudiants de l'Université McGill vraiment, mais vraiment malchanceux. Les filles se sont perdues de vue durant l'émeute qui a suivi. Une amie de Florence a dit avoir vu Noémie monter dans un taxi. J'ai pas de nouvelles depuis. On souhaite juste qu'elle soit pas entre les mains de ces gars là. On parle de membres du noyau dur des NSC de Laval. Des sans âmes capables de la vendre au premier bateau turc qui accoste au port contre une plaquette de hasch et un shish taouk avec extra oignons. 
- Qu'est-ce que vous avez fait jusqu'ici pour la retrouver ? s'inquiète Chuck. 
- On fait le tour des bars de danseuses et des after-hours à chaque jour. On guigne les rues, pis on se gêne pas pour questionner la populace. Les filles fouinent du côté familial et dans les centres pour femmes violentées ou en détresse. Minute, Florence, va pouvoir t'en dire plus. Florence ! crie Paolo. Hé, gang ! c'est Chuck Rasta Playa sur Skype, venez voir comment y est devenu tout foncé ! 
- J'ai pas envie de parler à personne d'autre, Paolo. Tu veux garder mon respect ? 
- C'est tout ce qui compte, cousin. 
- T'as bien reçu la dernière livraison d'armes, les morceaux avec les pointeurs laser ? 
- Le gars du salon funéraire les a livrés comme prévu. Le bonhomme qui veut jamais dire son nom au complet, Monsieur B., le type au chapeau haut de forme. Comme convenu, jamais on s'est retrouvé face à face avec lui. 
- Trouve des sacs de sable et un gilet pare-balles, Paolo. On va régler le problème de Tit Ronnie Costco et de sa bande de suiveurs une fois pour toutes. Je te rappelle aux environs de trois heures cet après-midi. Salue tout le monde pour moi. Faut que je réfléchisse à un plan. Trouve Noémie pour moi, Paolo. T'as compris ? Trouve-la. S'il te plaît, ajoute Chuck avant de déconnecter. 

S'il te plaît ; des mots rarement utilisés par un dur de la trempe de Chuck Trois-frères. Noémie Naud est une des rares personnes sur terre à lui reconnaître des qualités. Chuck est tombé amoureux fou d'elle, le moment où il a posé le regard sur cette nymphe aux cheveux fauves et aux yeux de jade. Peu familier avec ce type de sentiment et ces fameux papillons dans le ventre, il a consulté sa petite sœur, Georgelina, friande de romans Harlequin, afin de savoir comment s'y prendre pour approcher cette véritable naïade au corps de danseuse exotique. Embêté par son caractère d'introverti, son impatience maladive et son impulsivité, Chuck a choisi de conserver ses méthodes de séduction habituelles pour conquérir le cœur de Noémie. Il a donc commencé par enquêter sur elle auprès de son entourage immédiat. Chuck a vite découvert que Noémie adorait la mode dernier cri, les belles bagnoles, les endroits branchés, les aéroports et les hôtels cinq étoiles. Chuck a alors fait battre copieusement son copain, avec qui les choses tanguaient depuis un moment. Il a ensuite menacé le pauvre type de lui dévisser le crâne avec un ouvre-bouteille rouillé, afin de le terroriser et de le pousser à s'évanouir dans la nature sans marchander. Chuck Trois-Frères est ensuite passé en mode attaque. Il se transforma littéralement en l'image du prince charmant selon les critères de Noémie. Son plan consistait grosso modo à la couvrir de présents jusqu'à la rendre dépendante du luxe, pour ensuite la forcer à le rembourser en devenant sa propriété privée. Ce n'est qu'après lui avoir trouvé un condominium en location pour mieux l'emprisonner que Chuck a appris son âge réel. Dix-neuf ans, comme elle lui avait fait croire, sonnait déjà beaucoup trop jeune, mais seize ans, c'était carrément du gardiennage et, une fois qu'il l'aurait touchée, un détournement de mineur au sens propre de la loi. Chuck a abruptement mis fin à son projet de séquestration et s'est éloigné de la petite. Quand des échos de l'état de santé de Noémie lui sont parvenus à l'oreille six mois plus tard, Chuck a tout d'abord cru qu'elle tentait de le manipuler ou de lui jouer un tour, mais une fois au chevet du lit d'hôpital de Noémie et confronté à ses résultats hématologiques, Chuck a compris le sérieux de la situation. Noémie souffrait d'une leucémie lymphoblastique aiguë. Ses parents junkies, agressifs et incompétents étant, selon ses dires, la cause première de son affliction, Noémie ne voulait plus entrer en contact avec eux. Chuck s'est donc improvisé tuteur et protecteur d'une adolescente gravement malade du jour au lendemain, motivé par ce qui lui restait de conscience. Noémie se rétablit miraculeusement et finit éventuellement par atteindre sa majorité. Avec le temps, elle devint pour Chuck son courrier, son comptable, sa confidente et une preuve probante de son humanité.  

Expulsé du Canada après une peine de prison de dix mois, et en Haïti depuis onze, Chuck Trois-Frères n'a pas revu sa famille depuis. Comme il s'apprête à leur mentir effrontément, il préfère ne pas les regarder dans les yeux. Chuck troque donc le vidéophone pour un téléphone. Il compose le numéro de sa mère avec un cellulaire subtilisé à Jones Brooklyn, en espérant tout au fond de lui qu'elle soit absente. Il tombe sur Georgelina plutôt que sur sa maman, ce qui lui enlève une tonne de stress et de culpabilité à gérer sur les épaules. 

- Allô ? 
- Salut, Libellule. 
- Charles ? 
- Comment vous allez, m'man pis toi ? 
- À part l'attaque cardiaque que je fais en ce moment et celle que la mère va faire, plutôt bien. Veux-tu que je la rejoigne au travail pour un appel conférence ? 
- Non, non, je lui causerai plus tard. 
- La dernière fois que t'as dit ça, plus tard s'est révélé être l'année suivante. T'es complètement inconscient ou quoi, foutu retardé de macaque de merde ? Qu'est-ce qu'on t'a fait pour mériter que tu... 
- Georgie ! crie Chuck. 
- Lève pas ta voix sur moi, foutu vagabond d'insensible de... Fait chier ! 
- Georgie, j'ai pas le temps. À part de m'excuser, je peux absolument rien réparer ni rien changer du passé. 
- Premièrement, tu m'appelles de où, là ? Pourquoi t'es pas venu sonner directement à la maison ? 
- Je... j'suis au Bahamas. 
- Aaaaaaah ! ha ! ha ! ha ! s'esclaffe la petite sœur de Chuck. Laisse-moi deviner la suite, poursuit-elle sur un ton rempli de sarcasme. Tu travailles comme gérant du Hilton British Colonial de Nassau avec ton faux diplôme au nom d'Éric Légaré. Et t'arrondis les fins de mois en chantant du rocksteady au Waterloo ? Avant de me prendre pour une connasse innocente qui n'a pas terminé sa troisième année du primaire, permets-moi de te dire ce que j'sais. C'est pas en Australie que t'es allé travailler comme guide touristique l'année dernière, mais bien comme dealer de drogue à la prison de Bordeaux, à Cartierville, sur le boulevard Gouin, à vingt minutes de chez ta mère en auto, maudite épave sans âme. Ça c'est un fait vérifié. Essaye même pas de sortir ton crayon pour me pondre un poème ou une nouvelle sur le sujet. Si je me souviens bien, tu nous donnais au moins des nouvelles de temps à autre. Montréal est assez petite pour que monsieur X connaisse madame Y, qui a un oncle, un cousin ou un parrain travailleur social, avocat, policier, détenu ou gardien de prison. Essaye même pas de me dire que j'suis dans le champ. La mère n’en sait rien. J'ai appris à mentir à la même école que toi. Ce que je sais ou pense savoir aussi est un ouï-dire, mais il est tellement sucré qu'y manque juste une cerise et un peu d'alcool pour en faire un gâteau aux fruits. Bon, hé ! hé ! hé ! Charles… attends que je prenne mon souffle. Est-ce que c'est vrai que le ministère de la Justice t'a renvoyé mourir là-bas, dans ce pays sans avenir et sans espoir une deuxième fois ? 
- Je vais revenir... 
- Ooooooh ! Bon Dieu, Jésus, Marie, Joseph ! Déjà que la mère se fait du mauvais sang pour mon oncle Hilaire qui n'est pas rentré dormir chez lui depuis deux jours. Y téléphone à Tatie Monique pour lui dire qu'il va bientôt rentrer, mais revient sur sa parole en inventant des histoires qui ne tiennent pas la route. Monsieur pense que son problème de jeu compulsif est un secret. Comme y est ben trop fauché pour avoir une maîtresse, Tatie Monique l'imagine prisonnier d'un shylock depuis qu'elle l'a surpris au téléphone avec ce petit délinquant de Paolo. Et maintenant, toi, mon grand frère, qui se retrouve encore en enfer au cœur de l'ouragan Sandy ? Tu vas tuer notre pauvre maman, voilà exactement ton but. Assassin ! Hitokiri ! Est-ce que tu es dans la boue jusqu’aux genoux comme il nous montre à la télé, as-tu attrapé le choléra ? Jésuuuuuuus !  
- Calme-toi, Libellule, focus, focus, respire par le nez. C'est une question de jours maintenant, deux semaines top, je reviens à la maison par la porte de devant. Dis rien à m'man, sauf que j'suis aux Antilles, en santé et que j'arrive bientôt, les bras remplis de cadeaux. 
- Qui te donne à manger, Charles ? 
- J'ai vingt-huit ans, Georgie. De quoi tu parles ? Je me débrouille. Et tu sais que j'suis un cent watts ultra débrouillard. Je mange même très bien. As-tu besoin d'argent, tite sœur ? 
- Ben non, Einstein, on sait bien que tout est gratuit au Québec, avec la péréquation, les magasins Benetton... 
- Arrête de niaiser. J'ai un job à te proposer. J'ai de l'argent pour toi et m'man, mais j'peux pas passer par les bureaux de transferts normaux. Y en a beaucoup trop pour laisser ça entre les mains des postiers. 
- Ça sonne plutôt intéressant. Continue. J'ai hâte de savoir où je finis à la fin de ta proposition ; au pénitencier ou dans un réfrigérateur qui se ferme à clé. 
- Sois sérieuse juste deux minutes, Georgie. Y a rien de plus facile et c'est sans risques. Tu connais un peu la Rive-Sud de Montréal, hein, Saint-Basile ? 
- Pas vraiment. 
- Saint-Bruno ? 
- Jamais foutu les pieds là, moi. 
- Saint-Hubert ? 
- Ouais, ça c'est dans la civilisation, y ont même un aéroport. 
- Saint-Basile est à quelques minutes par la Route 116, que tu prends à partir de la 30 Est. Tu iras avec quelqu'un s'il le faut. 
- Ah ! ça c'est chouette. Donc, je me trouve un copain ou une copine sans ennuis majeurs, quelqu'un qui veut un peu de paix et de tranquillité dans sa vie, et je l'invite à venir se couvrir de merde avec moi afin que tous ses plans d'avenir soient bousillés. C'est bien ça, j'ai rien oublié ? 
- Laisse-moi terminer. Tout ce que t'as à faire, c'est te rendre à l'adresse que j'vais te donner. Y aura personne dans la cabane. Je t'indiquerai où trouver un passe-partout pour la porte. Tu te rends dans mon studio de musique aménagé dans la chambre adjacente à la salle de bain du premier. C'est meublé design, Roche Bobois, avec un fauteuil inclinable cheap de style La-Z-Boy dans le coin. Tu peux pas le manquer, y est troué pis maculé à faire peur. Utilise un couteau pour éventrer le coussin si le zip est rouillé. Le paquet est dans une boîte à cigares du Honduras. Y a un petit drapeau hondurien dessus ; bleu et blanc avec cinq étoiles au milieu. Tu vas trouver entre soixante et cent mille piastres canadiens dedans, et entre dix et quinze mille dollars américains. Tu caches le tout dans un endroit sûr, pis tu tiens ça mort. Dès que je reviens à la maison, on partage le gâteau à trois ; toi, maman, moi. 
- Cent mille dollars, c'est de l'argent, mais faudrait que je sois certaine de courir absolument aucun danger pour accepter. 
- J'te donnerai pas l'adresse tant que j'aurai pas l'assurance que tout va se dérouler parfaitement, Georgie. J'vais m'arranger pour que tous les éléments indésirables qui pourraient se trouver chez moi, au moment où tu passerais à l'action, soient dans un fourgon policier quand j'vais te donner le feu vert. Dis-moi que t'es partante, Libellule. 
- Tu comprends mes craintes, j'espère, Charles ? Ça fait un méchant lot de tes amis que je vois en page trois dans le Journal de Montréal cette année. Entre toi et moi, c'est pas le spot réservé aux champions de boxe ou aux médaillés olympiques. 
- C'est louche, je l'admets, mais comme tu dis, it's a lot of money, little sis. 
- Tu vas m'appeler à la maison ou sur mon cellulaire ? 
- À la maison, c'est plus prudent. Est-ce que mon numéro apparaît sur l'afficheur de ton appareil ? 
- Oui. À quelle heure de la journée, je dois m'attendre à recevoir ton appel ? 
- Vers deux heures cet après-midi. Tu me contacteras à ce numéro, si jamais tu manquais mon call. T'as absolument rien à craindre, ma petite Georgie, l'opération va durer cinq minutes au gros max. 
- Je pourrai plus dire non une fois que t'auras tout arrangé, hein ? 
- À partir du moment où t'acceptes de prendre en note l'adresse exacte, t'es plus ma sœurette chérie d'amour mais une complice à part entière, avec les responsabilités et les risques qui viennent avec. Si le pognon disparaissait après, tu deviendrais une suspecte, et on veut pas aller là. 
- J'embarque, mais si ça tourne pas comme prévu... 
- Y t'arrivera rien d'autre que de faire une tonne de fric, Libellule. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda 

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