chapitre 2b
(Le Traître)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
2b
Le Traître
Le Traître
Alors que Chuck Trois-Frères s'évertue à peaufiner les détails de son prochain projet d'auto-cambriolage, Jones Brooklyn essaie de comprendre les leçons d'arithmétique qu'il a récemment suivies sur le Web. La cache de Jones se trouve à une trentaine de mètres du refuge de Chuck. Il s'agit d'une tente militaire compartimentée, généreusement équipée en matériel électronique, en armes à feu et en produits chimiques divers. Un Kalachnikov AK-47 semi-automatique est suspendu à l'entrée de la tente, le canon pointé vers le bas, pareille à une épée de Damoclès. Ce fusil d'assaut rappelle constamment à son propriétaire le caractère indivisible du mariage entre le pouvoir et le danger. La détente de cette arme d'épaule est reliée à un fil à pêche ultra-résistant composé de polyfluorure de vinylidène. Le monofilament doté d'un indice de réfraction proche de l'eau disparaît derrière une commode, réapparaît ensuite deux pouces au dessus du plancher juste devant un hamac, puis pénètre dans un coffre en teck orné de deux revolvers Colt Peacemaker munis de manches en ivoire. Plusieurs ordinateurs et téléphones intelligents sont branchés à deux génératrices alimentées au diesel. L'endroit est un véritable capharnaüm. Le désordre pratiquement stratégique indique que Jones Brooklyn est un solitaire autonome, sédentaire et légèrement compulsif. Le vice-chef des Diabbakas dispose d'un mobilier de chambre Louis XVIII complet, de nombreux téléviseurs à écran plasma, de six chaises et d'une table qui semblent tous provenir du même restaurant ou du même hôtel ; des photos de famille, des coupures de journaux et des portraits de vedettes américaines, de sportifs et de personnages politiques populaires sont épinglés un peu partout. On voit aussi que Jones Brooklyn aime la mode et les vêtements. Ses fringues traînent un peu partout sur le sol boueux, faisant office de carpette ; et des haillons semblent avoir été cousus au plafond dans le but de colmater les déchirures et ainsi protéger le propriétaire des lieux de la pluie. De vieilles étoffes recouvrent les armes du bandit et tout son bataclan informatique, qu'il semble d'ailleurs particulièrement affectionner, afin surtout de garder ces précieux objets hors de la vue des curieux et des voleurs potentiels.
Jim Falafel vient tout juste de quitter le sanctuaire de Jones Brooklyn. Jim est venu lui verser sa part de la rapine hebdomadaire des Diabbakas ; une somme totale de sept cent dollars. Jones se souvient pourtant très bien d'avoir entendu Chuck Trois-Frères parler d'un bilan qui atteindrait les sept mille dollars à peine deux jours auparavant. C'était avant de collecter la rançon du chauffeur de la Croix-Rouge, soit deux mille dollars. Or, selon le site web de Bérenger Martin, ancien professeur de mathématiques du lycée Notre-Dame de France, réfléchit Jones, vingt-cinq pour cent, c'est comme couper une tarte aux pommes en quatre et en manger une partie pour considérer que vingt-cinq pour cent de ladite tarte a été consommée. Par extension, il faut quatre pièces de vingt-cinq cents pour faire un dollar, et donc un entier de cent pour cent. Avant l'arrivée de Chuck Trois-Frères, le partage du butin se faisait dans la simplicité. C'était dix billets pour toi, dix pour moi. La séparation était visuelle, palpable. Depuis que Chuck avait introduit cette notion de pourcentage dans la combine, tout était soudainement devenu compliqué. Comment se fait-il que quatre piles de sept cent dollars ne donnent pas sept mille dollars une fois comptées ? se demande le fondateur des Diabbakas. La réponse est fort simple. Chuck Trois-Frères ne lui verse pas le vingt-cinq pour cent qui lui est dû. Le Canadien détermine les résultats de la division à son avantage et arnaque ainsi tout le gang depuis son arrivée dans le décor. Sinon, pourquoi Chuck utilise-t-il constamment des mots comme tangente, logarithme et Pythagore pour résoudre des équations aussi banales ?
Les jumeaux Yves et Yvon Baudouin-Lacroix entrent à pas feutrés dans la tente d'un Jones Brooklyn profondément absorbé par ses calculs mentaux. Les deux faux rastas se déplacent avec une extrême prudence afin d'éviter le parcours du fil à pêche en fluorocarbone, conscients qu'un simple faux pas pourrait activer l'impardonnable système de défense installé par Jones et les transformer instantanément en fromage gruyère. Yves, dit Yves Lacroix, surnommé le Gaucher, alias Loverboy, reste coi, se tire tranquillement une chaise et prend un air consterné. Yvon, dit Yvon Baudouin, surnommé le Droitier, alias Cherokee, s'approche tranquillement de Jones, l'index placé sur ses lèvres. Il vient lui murmurer quelque chose à l'oreille.
- Erreur sur la personne.
- Waaash ! fait Jones Brooklyn avec dégoût. T'as mordu à pleines dents dans un cadavre en décomposition ou quoi ?
- Shhh !
- Pourquoi tu dois me parler de si près ? Ton haleine me renvoie directement à des mauvais souvenirs et à des événements désagréables survenus dans des chiottes incommodes ?
- On veut pas que Chuck du Québec nous entende parlementer de nos affaires sérieuses.
- Y a vingt tonnes de ciment qui nous sépare de Chuck Canada, crétin. On expérimente pas la même aventure avec ton haleine de chien malade. J'ai qu'à mettre de la musique pour couvrir nos voix, égaré d'imbécile.
- Waaash ! fait Jones Brooklyn avec dégoût. T'as mordu à pleines dents dans un cadavre en décomposition ou quoi ?
- Shhh !
- Pourquoi tu dois me parler de si près ? Ton haleine me renvoie directement à des mauvais souvenirs et à des événements désagréables survenus dans des chiottes incommodes ?
- On veut pas que Chuck du Québec nous entende parlementer de nos affaires sérieuses.
- Y a vingt tonnes de ciment qui nous sépare de Chuck Canada, crétin. On expérimente pas la même aventure avec ton haleine de chien malade. J'ai qu'à mettre de la musique pour couvrir nos voix, égaré d'imbécile.
Jones Brooklyn ouvre un fichier de son logiciel de musique. Il profite de l'occasion pour montrer aux jumeaux son site internet multimédia et donner un aperçu de sa nouvelle composition, plagiée intégralement sur le travail de Mos Def, De La Soul et Q-Tip.
- Bon, qu'est-ce qui bouillonne dans ta sale caboche de con bourrée de kystes, Baudouin ?
- L'homme que tu nous as ordonné de surveiller, intervient le droitier, Yvon, dit Lacroix, mieux connu sous le pseudonyme de Cherokee.
- Ben, c'est pas le bon, termine son frère, le gaucher surnommé Loverboy, visiblement déçu. Au début, on pensait bien que c'était notre homme, pour l'avoir quand même vu à quelques reprises sur des chantiers et durant la visite éclair du président Martelly.
- Tu nous promets la richesse contre notre loyauté, poursuit Yvon Lacroix, songeur, et nous nous alignons. Qu'est-ce qu'on obtient en retour, dis-nous donc ?
- Mais de quoi vous parlez, les bonobos ?
- Soit que tu sais, mais que tu fais semblant de pas savoir, Jones, soit que tu sais pas, mais... Non, non, c'est pas ça. Soit que tu sais, mais que tu fais comme si...
- L'homme que tu nous as ordonné de surveiller, intervient le droitier, Yvon, dit Lacroix, mieux connu sous le pseudonyme de Cherokee.
- Ben, c'est pas le bon, termine son frère, le gaucher surnommé Loverboy, visiblement déçu. Au début, on pensait bien que c'était notre homme, pour l'avoir quand même vu à quelques reprises sur des chantiers et durant la visite éclair du président Martelly.
- Tu nous promets la richesse contre notre loyauté, poursuit Yvon Lacroix, songeur, et nous nous alignons. Qu'est-ce qu'on obtient en retour, dis-nous donc ?
- Mais de quoi vous parlez, les bonobos ?
- Soit que tu sais, mais que tu fais semblant de pas savoir, Jones, soit que tu sais pas, mais... Non, non, c'est pas ça. Soit que tu sais, mais que tu fais comme si...
Jones Brooklyn sort un pistolet de sa taille dans un mouvement vif et plante le canon entre le nez et la lèvre supérieur d'Yvon Baudouin-Lacroix. D'après les battements incontrôlés de ses paupières, tout indique que Jones est à la limite de sa patience et qu'il va vraiment tirer sur son camarade de brigandage.
- Je te conseille d'être plus clair si tu dois encore ouvrir cet orifice puant qui te sert de gueule, Cherokee.
- Calme-toi, Emcee Jones. Chuck du Québec nous a roulés. C'est pas le directeur de la Fondation Zanmi d'Haïti que vous avez kidnappé ce matin.
- Alors, c'est qui ?
- Aucune idée, mais une chose est sûre, y est soit juif, soit musulman.
- Attends, s'énerve Jones Brooklyn, tu penses que je bluffe, là, hein, parce que j'ai pas encore appuyé sur la gâchette ? Ça te dirait, un litre de soude caustique dans le creux de l'oreille ? Devine combien d'abrutis comme toi j'ai descendu avec ce Colt depuis que je me rase ? Lance un chiffre ! Teste-moi ! C'est moi-même qui suis allé chercher Millionnaire dans la villa du sénateur Fleurant, andouille. C'est moi qui l'ai assommé. À ce que je sache, y faisait jour et j'avais pas bu, contrairement à Chuck et au p'tit cancre de Gargarine. Ça fait des mois que j'espionne ce bonhomme là. J'ai été à trois cheveux de lui à plusieurs reprises au club Kompa Lakay. Je pourrais le reconnaître à l'odeur de son eau de Cologne pour gonzesse, les yeux bandés. J'ai pris sa tête en photo des dizaines de fois avec mon téléphone. Venez voir, grouillez-vous.
- Calme-toi, Emcee Jones. Chuck du Québec nous a roulés. C'est pas le directeur de la Fondation Zanmi d'Haïti que vous avez kidnappé ce matin.
- Alors, c'est qui ?
- Aucune idée, mais une chose est sûre, y est soit juif, soit musulman.
- Attends, s'énerve Jones Brooklyn, tu penses que je bluffe, là, hein, parce que j'ai pas encore appuyé sur la gâchette ? Ça te dirait, un litre de soude caustique dans le creux de l'oreille ? Devine combien d'abrutis comme toi j'ai descendu avec ce Colt depuis que je me rase ? Lance un chiffre ! Teste-moi ! C'est moi-même qui suis allé chercher Millionnaire dans la villa du sénateur Fleurant, andouille. C'est moi qui l'ai assommé. À ce que je sache, y faisait jour et j'avais pas bu, contrairement à Chuck et au p'tit cancre de Gargarine. Ça fait des mois que j'espionne ce bonhomme là. J'ai été à trois cheveux de lui à plusieurs reprises au club Kompa Lakay. Je pourrais le reconnaître à l'odeur de son eau de Cologne pour gonzesse, les yeux bandés. J'ai pris sa tête en photo des dizaines de fois avec mon téléphone. Venez voir, grouillez-vous.
- C'est quand même bizarre tout ça, fait Yves Lacroix en s'approchant de l'écran du portable choisi par Jones pour étaler ses preuves.
Les jumeaux sont renversés dès le premier gros plan sur le faciès de l'individu en question. En effet, l'otage que Jones Brooklyn leur a confié est bel et bien le fameux Millionnaire de Mizérikod ou son clone identique. Il s'agit sans nul doute de cet individu plutôt fantasque que les citoyens de Mizérikod appelaient affectivement Directeur, Cerveau, parfois l'Architecte, Numéro Un ou l'Atlas de Vilaj Espwa ; le président de la Fondation Zanmi d'Haïti et responsable de la reconstruction de la commune. Les jumeaux se remémorent clairement le comportement extravagant de ce vaniteux sur la piste de danse du club Kompa Lakay, entouré de jolies dames pulpeuses, de bouteilles coûteuses et de ses gardes du corps bien mis. Yves Baudouin-Lacroix raconte en détail les origines du malentendu. Son frère et lui tuaient le temps en harcelant l'important prisonnier terrorisé. Les jumeaux menaçaient le pauvre bourg de lui couper les testicules à froid et de les lui coudre sur le front avec du fil de soie dentaire, si le délai pour répondre à la demande de rançon pour le libérer n'était pas respecté. Millionnaire s'est mis à chialer et à implorer le ciel dans une langue avec des h aspirés et un tas de sons venant du fond de sa gorge. Il a supplié les frères Baudouin-Lacroix de le laisser partir. Millionnaire a juré que sa famille était pauvre, braillé comme un bambin et maintenu que personne ne pourrait payer quoi que ce soit pour lui sauver la vie. Le captif a aussi ajouté qu'il travaillait effectivement pour la Fondation Zanmi d'Haïti, mais seulement en tant qu'acteur et double occasionnel, certainement pas en tant que décideur. Tout ce qu'il faisait, selon ses dires, était de jouer un rôle de pantin afin de détourner l'attention du gouvernement et des observateurs étrangers le plus loin possible des véritables dirigeants. Millionnaire en a d'ailleurs dénoncé quelques uns : Philbert Hans-Orville Grosbois Senior, un avocat et notaire new-yorkais, Gustave Amaury Quick, un financier d'envergure internationale établi à Boston, ainsi que Déodas-Démosthène Légitime, un homme d'affaires influent de la région de Montréal, frère du fondateur de Vilaj Espwa et propriétaire du terrain où se trouve le cimetière de Mizérikod. L'otage a aussi rédigé un numéro de compte sur un bout de papier, un compte bancaire relié à une institution financière du Québec qui permettrait selon lui de remonter à la source, c'est-à-dire aux vrais responsables de cette machination monumentale. Et puis ce fut le coup de théâtre quand Millionnaire a soutenu le plus sérieusement du monde être un Marocain né à Marrakech, s'appeler Yosef Cohen-Abitbol, et être en Haïti à cause de son représentant artistique Palestinien surendetté. Pris de pitié pour cet homme désorienté et manifestement délirant, Yvon Baudouin-Lacroix lui a offert les restes de son plat de grillot avec du riz collé et des bananes plantains. Le prisonnier s'apprêtait à sauter sur la mangeaille, affamé, quand il a demandé à savoir de quelle sorte de viande il s'agissait. Millionnaire a failli vomir quand il a entendu prononcer le mot porc. Les jumeaux Baudouin-Lacroix ont donc conclu qu'il était effectivement juif de nom, musulman par sa patrie, mais tous les deux par ses interdits culinaires. Bref, qu'il y avait eu erreur sur la personne.
Jones Brooklyn avait depuis longtemps cessé d'écouter les jumeaux Baudouin-Lacroix. Il soupçonne d'ailleurs Yves et Yvon de se doper en cachette malgré le code d'éthique sévère des Diabbakas. Jones note par contre que Directeur-Millionnaire doit être un sacré bon comédien pour avoir manipulé ses deux nigauds au point de les rendre sensibles à la souffrance humaine. Il conseille donc aux jumeaux d'oublier tout ce que le captif leur a balancé comme bobards et les envoient plutôt s'occuper de choses capitales. Yvon Baudouin, le droitier, reçoit l'ordre de se rendre à Carrefour pour entrer en contact avec un visiteur de la diaspora dégoté sur le réseau social Facebook. Le type en question serait un ancien membre de la bande québécoise de Chuck Trois-Frères, converti récemment à l'Église Adventiste du Septième Jour. Les chances de le trouver autour du centre sportif ou du centre de rééducation de cette commune sont considérables ; paraît-il qu'on le surnomme déjà Brikoleur et Bénévol Pam'nan, tellement ce type est aidant. Yves Lacroix, le gaucher, ira rencontrer un second contact dans le quartier des artistes de Jacmel. Cet oiseau aurait fait de la prison avec Chuck Trois-Frères au Québec. La possibilité que Chuck Canada se soit confié à ce Paquito Luis Villacampa afin de soulager sa conscience ou pour simplement se vanter est énorme. Le but est d'obtenir des indications précises sur ses actions ou de leur soutirer des informations utiles sur le trésor de Chuck, question de séparer le vrai de la fabulation.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
No comments:
Post a Comment