Wednesday, November 20, 2013

chapitre 11a 
(Le Butin) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 




11a 
Le Butin 

Georgelina Vériquin vient de terminer sa maîtrise en administration des affaires au HEC de Montréal avec la mention honor. Son penchant pour la délinquance s'est très peu développé depuis son dernier mauvais coup, perpétré à l'âge de huit ans ; soit un vol de jellybeans au dépanneur Ming Li de Kirkland. Elle a donc fait appel à Emerson Fournier, le mauvais garçon de son cercle d'amis, afin de l'épauler dans sa chasse au trésor. Emerson est l'archétype de l'agitateur anarchiste masqué ; le cauchemar de la police anti-émeute lors des manifestations étudiantes ; le copain ivre qui fornique à trois heures du matin dans les toilettes du pub la veille d'un examen ; le casseur qui marque à l'aide d'une bombe de peinture, les vitrines de magasins du centre-ville qui seront fracassées par ses acolytes si le Canadien de Montréal remporte une victoire décisive dans les séries éliminatoires. Les deux comparses attendent la mère de Georgelina pour lui emprunter sa voiture. Minerva Vériquin accuse un retard inhabituel de quatre-vingt-dix minutes. Ce délai a permis au doute et à la trouille de s'installer dans le ventre de la petite sœur de Chuck Trois-Frères. Ce dernier a promis à Georgelina que le champ serait libre à Saint-Basile lorsqu'elle passerait à l'action. Tous les membres du gang des SSG ont été convoqués à une réunion extraordinaire, via satellite, qui se déroulera dans un appartement de la ville de Longueuil, trente-cinq kilomètres à l'ouest. N'empêche que la frousse de Georgelina demeure présente à l'idée que la moindre anicroche puisse transformer une simple introduction par effraction en véritable catastrophe. 

Emerson Fournier n'a aucune idée de la destination ou du but réel de cette escapade. Georgelina s'en est tenu au strict minimum pour éviter de l'effrayer et de réveiller sa cupidité. Dans la tête d'Emerson, Georgelina et lui doivent se rendre à l'ancienne adresse de Charles Vériquin pour vider le contenu de sa boîte aux lettres afin de lui éviter des ennuis avec certains créanciers. Emerson aurait bien offert son aide gratuitement, mais Georgelina ignore qu'il est follement amoureux d'elle. Elle l'a donc engagé contre une caisse de bière et deux paquets de cigarillos aromatisés. Une fois l'argent de Chuck Trois-Frères récupéré dans le coussin du fauteuil inclinable, Georgelina remettra mille beaux dollars à Emerson, tel que convenu avec son grand frère. Ce cadeau qu'il ne s'attend nullement à recevoir devrait suffire pour acheter son silence. 

Les Vériquin habitent une maison à paliers multiples dans un croissant paisible de l'arrondissement Pierrefonds-Roxboro. La Chevrolet Malibu de Minerva Vériquin apparaît enfin au coin de la rue. Une partie du tuyau d'échappement de l'automobile traîne sur la chaussée ; le silencieux émet un bruit carrément assourdissant, il lui manque un essuie-glace et son pare-brise fissuré est taché d'un liquide rouge aqueux. Georgelina accourt vers le véhicule de sa mère avant qu'il ne se soit garé dans l'entrée du garage. La tante de Georgelina siège du côté passager, Tatie Monique a un œil tuméfié et la lèvre supérieure éclatée. 

- Seigneur ! s'exclame Georgelina Vériquin. Avez-vous tamponner un train ? 
- C'est de la sauce tomate, la rassure Minerva, t'inquiètes pas. 
- Mais… Tatie Monique, son visage ? 
- Va mettre de l'eau à bouillir avec de l'écorce de cannelle, des clous de girofles et du thym. C'est moins grave que tu crois, mon ange. 

En savourant leur délicieuse potion réputée efficace pour le traitement des chocs émotionnels, Minerva et Tatie Monique finissent par relater en détail les derniers événements aux deux jeunes gens. Tôt ce matin, Hilaire Vériquin a téléphoné à sa femme pour lui annoncer qu'il reviendrait à la maison pour l'heure du souper. L'époux de Tatie Monique lui a cette fois juré que rien ne l'empêcherait de rentrer au bercail, et que tout allait rentrer dans l'ordre. Mais Tatie Monique a cru entendre des bruits de machines à sous derrière lui durant leur conversation. Vers quinze heures quinze, à la fin de son quart de travail, Tatie Monique a demandé à Minerva de l'accompagner au Casino de l'Île Notre-Dame pour prendre Hilaire sur le fait. Une fois sur les lieux, elles ont vite réaliser que l'endroit comptait beaucoup trop de recoins et de cachettes pour un mari déloyal en plein déni. Mais en jasant au hasard avec des chauffeurs de taxis œuvrant au sein de la même compagnie qu'Hilaire, Monique et Minerva ont appris l'existence d'une maison de jeu clandestine fréquentée à l'occasion par Hilaire Vériquin. 

Rendues sur place, dans Cartierville, rue Grenet, tout près du pont Lachapelle, nos deux détectives improvisées sont plutôt tombées sur une gorgone impétueuse, une véritable harengère sans manières, une écervelée dégageant une odeur de viande avariée masquant les vapeurs d'un mélange de pommade Vicks VapoRub et de cheveux brûlés au fer à friser. La mégère s'est aussitôt mise à traiter Monique et Minerva de briseuses de ménages, responsables des comportements déviants de son mari. Comme de raison, la situation s'est rapidement détériorée. Tatie Monique a très mal digéré l'idée qu'une slameuse sans talent puisse oser se permettre de composer des rimes croisées associant le nom de sa pauvre mère alitée à des parties du corps humain où règnent habituellement l'obscurité. La perruque de la maritorne malodorante s'est vite retrouvée sur le trottoir et des objets de toutes sortes se sont transformés en projectiles, notamment deux pots de sauce pour pâtes de la marque Catelli et un grille-pain. Une fois les griffes naturelles et artificielles sorties, les talons et les boucles d'oreilles mis de côté, des calottes et des soufflets ont été distribués en quantité astronomique dans une atmosphère d'hystérie généralisée. Un voisin importuné par le tohu-bohu a bien tenté de s'imposer comme médiateur. Mordu puis griffé à plusieurs reprises par les trois belliqueuses, ce brave s'interroge probablement à l'heure qu'il est sur les risques de transmissibilité de la rage par morsure humaine. De leur côté, Minerva se demande maintenant si cette démente à la bouche écumeuse a réellement alerté la police, tandis que Tatie Monique prie le ciel pour que son Hilaire ne soit pas ligoté sur une chaise, prisonnier d'un quelconque usurier violent, et surtout qu'il lui revienne en un seul morceau. 

Vient finalement le moment plutôt délicat où une Georgelina terriblement inconfortable doit réclamer les clés de l'auto de sa mère sans passer pour une égoïste impassible et insensible à la détresse des autres. Chuck a été catégorique : absolument toutes les étapes de son plan programmé à distance sont chronométrées. Avec un retard de presque deux heures, Georgelina ne peut se permettre de gaspiller une minute additionnelle pour expliquer à Minerva la raison de l'emprunt de son véhicule. Passera-t-elle par le lave-auto avant ou après sa balade ? risque-t-elle de lui demander. Est-il prudent de se promener sur l'Autoroute 13 avec un seul essuie-glace et un pare-brise fêlé ? Et qui va donc reconduire Tatie Monique chez elle à Lachine ? Toutes ses questions potentielles demeureront sans doute sans réponses, car Georgelina se souvient alors brusquement de ce que son grand frère a dit au sujet de Pyram Malvenu, ce policier maboul qui le veut mort à tout prix. Elle prend donc à brûle-pourpoint une décision qui bouleverse sa chère maman. Sans dire un traître mot, Georgelina s'empare du sac à main de Minerva Vériquin, bouscule Emerson vers la porte donnant sur le garage et prend la fuite avec la Chevrolet maculée de sauce à spaghetti et tout son courage. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda 

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