Monday, November 11, 2013

chapitre 5b 
(La Maîtresse) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


5b 
La Maîtresse 

Ulysse-Hercule Légitime quitte Chicago en empruntant l'autoroute 55 pour se rendre au siège social de sa société mère, un complexe automobile situé à Joliet, dans Will County, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de la ville des vents. Les opérations de Legitimus Automotives se divisent en trois sections : une subdivision transparente regroupe six concessionnaires de voitures nippones neuves et usagées, une agence de location de tracteurs et de semi-remorques, une usine de remise à neuf d'autobus scolaires, ainsi qu'un distributeur de machines agricoles ; une autre sous-division, aux frontières de la légalité, réunit deux garages de mécanique générale et un atelier spécialisé dans la transformation d'automobiles de luxe américaines en limousines blindées ; finalement, un département nettement plus louche importe et exporte, au sens très large et nébuleux du terme, des pièces de camions usagées, des engins de chantier et des tours de forage à des pays sous embargo ; cette branche de la compagnie se spécialise aussi dans la destruction de sous-compactes et de fourgonnettes en fin de vie ou gravement accidentées ; cela pour le compte d'assureurs improbes et malhonnêtes, mais aussi pour des particuliers qui refusent plus souvent qu'autrement de s'identifier ou de signer quelque formulaire ou acte légal que ce soit. 

Aaronson Solidaire repère Ulysse-Hercule dès que le grand patron franchit le seuil du stationnement. Il enfourche son transporteur personnel Segway et va prestement à la rencontre du président de Legitimus Automotives. Aaronson Solidaire doit faire vite, car le PDG de l'entreprise à la très mauvaise habitude de fermer son téléphone une fois au travail, prétendument pour contrer l'espionnage corporatif. Une poignée d'employés savent ou croient savoir où se trouve exactement le bureau d'Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime ; les plus rusés d'entre eux comprennent qu'il en occupe plus d'un à la fois. Aaronson Solidaire est un immigrant haïtien qui a gravi les échelons de la maison à un rythme spectaculaire, passant en l'espace d'un an de la position de commis aux accessoires automobiles à directeur général des achats malgré son anglais médiocre. Aaronson Solidaire voit cette ascension fulgurante comme une récompense de sa dévotion aveugle et de sa servilité dégradante, mais en réalité, elle repose uniquement sur le fait qu'il ait travaillé comme régisseur et ingénieur de son pour le chanteur Sweet Micky dans les années 90. Ulysse-Hercule a eu vent que Aaronson possédait des photos de l'ancien artiste en pleine tournée, maquillé comme un camion volé, le torse nu, possiblement éméché et travesti parfois en drag queen dévergondée. Devenir propriétaire de ces clichés depuis que Micky se fait désormais appeler au chant du coq : Son Excellence, Joseph Michel Martelly ; représente sans aucun doute un investissement à long terme aussi solide que du diamant brut, car les ennemis du président sont légion et impatients de le voir trébucher puis tomber face première dans un environnement garni de fumier de cochon fiévreux. Une fois numérisées puis trafiquées à l'aide d'un logiciel de retouche, Ulysse-Hercule planifie d'utiliser ces images afin d'extorquer de l'argent à la BRH, de négocier les termes d'une immunité diplomatique permanente en échange de leur destruction, de vendre cette information aux nombreux partis de l'opposition  de Port-au-Prince dans le but ultime de leur donner du pouvoir de dénigrement face au chef d'état et suffisamment d'outils pour le faire chanter. Provoquer une crise médiatique passagère en livrant le tout à la presse à scandale américaine dans un paquet-cadeau parfumé à l'allure suspecte serait aussi une option à envisager. Il suffira de rajouter sur certains de ces clichés, une ou deux adolescentes livides et à moitié nues, une chèvre sexy et fardée dans une position suggestive, sans oublier de parsemer ça et là des pincées de poudre à récurer ou pour bébés avec bien sûr quelques seringues tachées de plaques rouges éparpillées stratégiquement en arrière-plan. 


- Monsieur Légitime ! crie Aaronson Solidaire à cinquante mètres du PDG, craignant de le perdre de vue. 

- Oh ! Anderson ! Comment vous allez, mon champion ? 
- Aaronson, corrige le cadre avec un sourire fendu jusqu'aux oreilles. Mon nom est Aaronson, patron. Je me porte bien, merci. Vous aussi, je l'espère ? 
- Je n'ai pas le droit de me plaindre avec toute la chance que j'ai, mon brave. Une raideur dans le cou depuis ce matin, mais j'ai avalé des cachets d'antalgiques. Ces saloperies de remèdes synthétiques m'ont rendu un peu groggy, comme si j'avais pris un scotch de trop, mais ça fonctionne, les muscles se relâchent tranquillement. Mais assez parlé de nous, mon vieil ami, votre famille, tout le monde se porte bien, dites-moi ? 
- Tout le monde respire la santé, Dieu merci. Je sais que vous venez à peine d'arriver, Patron, mais le Grec est dans mon bureau et il refuse de partir avant d'avoir conclu une entente formelle. 
- Quel était son dernier prix ? 
- Il nous cède les six Town Car et les six Navigator pour trente mille dollars chacune. Elles en valent quarante-cinq et plus dans le livre rouge et selon le triple A. 
- Continuez de marchander avec lui, faites-le descendre à trois cent mille dollars pour les douze. Lorsque le Grec se déplace en personne, c'est parce qu'il a besoin de liquide et ne veut rien partager avec un subalterne. Croyez-en ma parole, Costas ne partira pas d'ici les mains vides. 
- Ces machines sont presque neuves, Boss, avec à peine quatre chiffres sur l'odomètre. Une fois que ces véhicules auront eu leur carrosserie allongée et leur habitacle enjolivé, attention ! Sans compter que parées de téléviseurs plasma aux quatre coins, d'une douzaine de haut-parleurs haute fidélité, d'un subwoofer à même le plancher et beaucoup de fla-fla, nous aurons des limousines à cent mille dollars et plus. Avec votre permission, Patron, je traiterais à trois cent soixante. Notre profit sera énorme et le Grec reviendra nous voir plutôt que de descendre plus au sud chez les Napolitains d'Indianapolis. 
- Costas n'ira nulle part. Un camion porte-voitures probablement chipé au Wisconsin qui se promène sans chargement sur l'Interstate est une aventure trop risquée. Neuf chances sur dix qu'un trooper de la State Police vienne s'enfoncer le nez jusqu'aux sinus là-dedans. Retournez voir Costas avec la mine défaite. Dites-lui que nous pouvons lui donner trois cent mille dollars comptant sur-le-champ pour clore le dossier. Sinon, on devra attendre la réponse de la Citibank en fin de journée pour débloquer le reste. Abandonnez-le à lui-même par la suite. Faites-le patienter dans une pièce silencieuse sans fontaine d'eau et loin des toilettes. Ne lui dites pas où se trouve le percolateur des employés et les distributeurs de soda. Disparaissez littéralement, devenez introuvable, sauf s'il vous cherche pour capituler. Si le Grec s'entête au point de vouloir recharger la cargaison, faites appel à des gros bras du local de soudure, clouez ce fesse-mathieu sur une chaise et alertez-moi par interphone. À propos, ces souvenirs de votre période olé olé avec la bande à Sweet Micky, vous ne m'avez pas oublié ? 
- Bien sûr que non, monsieur Légitime. Comment aurais-je pu oublier notre accord ? Ces photos traînent dans ma voiture depuis au moins trois semaines. Il y en a des dizaines. C'est un vrai bordel dans la boîte à gants, mais ils sont sur le dessus. Je ne voulais pas vous embêter avec ça. Je sais que vous êtes un homme de parole et un gentleman au temps précieux. Comme vous m'aviez promis mille dollars, j'ai renouvelé ma carte de membre de la NRA et je me suis payé un nouvel ensemble laveuse-sécheuse. Évidemment, la facture de chez Sears a atterri sur ma pauvre tête et dans mon vieux fiel. Hé ! hé ! hé ! badaboum ! une sur la tempe et deux en pleine rate. Ils ont la mémoire longue, ces enfoirés. 
- Passez-moi les clés de votre véhicule. 
- Tenez, Monsieur le Président. Ma Camry est dans le parking, devant le laboratoire de peinture. Les papiers sont sous le pare-soleil, côté conducteur. Excusez-moi pour le désordre encore une fois. C'est mon fils. Il veut de l'argent de poche, mais quand on lui demande un coup de main pour nettoyer la maison ou la bagnole, c'est toujours demain le père, tantôt papa, je finis de télécharger ceci, puis je téléverse cela. Au moins, je me console avec ça, ce petit espiègle ne traîne plus dans les rues avec ces voyous de Forest Park. 
- Je peux vous l'emprunter pour la journée ? Je dois remonter à Chicago, un rendez-vous sur West Madison, dans le quartier des affaires. 
- Ce qui est à moi est à vous, Patron. Vous pouvez même m'adopter si vous le désirez. Vous me donnerez donc le fric au retour ? 
- Comme si c'était fait. 
- Alléluia ! Vous savez comment rendre un homme heureux, Patron. 
- À plus tard, Adamson. 
- Aaronson, monsieur Légitime. Faut pas jouer de la sorte avec mon système nerveux. Si c'est un chèque que vous comptez me faire, faudrait surtout pas inscrire Iverson, Alfredson ou Samuelson dessus en lettres moulées. Mon nom est bel et bien Aaronson Solidaire, ajoute le directeur des achats en tendant sa carte d'affaires à Ulysse-Hercule. 

Le grand manitou de Legitimus Automotives localise rapidement la Toyota de son employé. Il utilise une serviette bactéricide jetable afin d'en nettoyer les poignées. Il ouvre la portière du côté passager et découvre les précieuses photographies en entrouvrant le coffre à gants surchargé. Ulysse-Hercule pénètre ensuite dans le garage principal et ordonne au chef-mécanicien, O'Reilly, de faire laver et désinfecter le véhicule. Il lui demande aussi de s'assurer qu'une mise au point intégrale soit effectuée sur l'automobile dans la prochaine heure. Ulysse-Hercule se rend ensuite dans les locaux du service de maintenance. Il s'assure de ne pas avoir été suivi. Il emprunte une porte de sortie sécurisée et visiblement blindée dont lui seul possède le code. Ulysse-Hercule débouche finalement sur un couloir qui aboutit à l'un de ses bureaux ultra secrets. Le PDG de Legitimus Automotives se dévêtit aussitôt, mais garde sous-vêtements, souliers et chaussettes. Tous les meubles de la pièce semblent neufs, certains sont encore recouverts de la membrane plastique du manufacturier. Ulysse-Hercule s'installe sur un fauteuil exécutif inclinable, s'entoure de divers appareils téléphoniques et de portables puis passe sans attendre en mode marchandage. Cinq conversations plus tard, le matériel et les pièces nécessaires pour transformer les Lincoln en limousines sont achetées à rabais, le salaire de tous ses sous-traitants négocié, et deux acheteurs sont confirmés. La moitié de la marchandise a trouvé preneur auprès d'un acheteur régulier, Arcadio Enrique Jesus Mendes, un producteur de sucre de la région de Dajabón, en République Dominicaine. La seconde moitié sera livrée à La Gonâve avant la fin du mois à un certain William-Anne Dumortier. Fier de ses transactions, Ulysse-Hercule procède à une longue séance de lavage de mains et d'aseptisation de son aire de travail. Même les prises de courant sont soigneusement frottées. La contracture cervicale d'Ulysse-Hercule récidive suite à ses efforts. Il s'offre donc une seconde dose de son médicament miracle, dont il ignore le nom, sans tenir compte de la posologie, n'ayant aucune idée de quoi il s'agit. Une voix féminine robotisée se fait peu de temps après entendre via l'interphone. 

- Code 1804, veuillez communiquer avec le département des acquisitions. Code 1804, merci. 


Ulysse-Hercule contacte immédiatement Aaronson Solidaire en criant triomphe, car le code 1804, c'est lui, et on dérange rarement le président pour autre cause que gagner de l'argent. 

- Dites-moi que vous m'avez bien embobiné ce ganache des îles Ioniennes et qu'il a fini par plier ? 
- Comme une fine branche de bouleau sous le poids d'un grand héron, Patron. Le Grec n’a pas lâché son iPhone. Il est sûrement endetté par-dessus tête. Je ne parle pas son jargon, mais y me semble que le mot casino se dit de la même manière que par chez nous. 
- Je laisse l'argent entre les mains du vieux singe de O'Reilly. Nous nous reverrons, vous et moi, pour célébrer notre victoire en grandes pompes en fin d'après-midi. 
- Vous ne préférez pas clôturer l'entente vous-même ? 
- Y a aucun contrat à signer. D'ailleurs, ça fait huit ans que je fais affaire avec le Grec et je ne l’ai jamais vu. Costas me croit Calabrais, mafieux et extrêmement dangereux, alors pourquoi changer une formule gagnante ? 

Le dirigeant de Legitimus Automotives se retourne vers une maladroite copie de la Métamorphose de Narcisse accrochée sur le mur du fond derrière une rangée de classeurs. Il déplace le tableau qui cache un coffre-fort emmuré. Ulysse-Hercule y trouve 309 600 dollars américains en coupure de cent. Il est brusquement prit d'un fou rire inexplicable, convaincu d'avoir surpris Benjamin Franklin en train de lui tirer la langue, la bouche pleine de gomme à mâcher. Soudainement euphorique, Ulysse-Hercule décide sur un coup de tête de faire un cadeau surprise à Costas en lui ajoutant un alléchant bonus de 5000 dollars. Cela aura pour effet d'accroître la fidélité du Grec envers lui, et aussi de renforcer sa réputation d'homme honorable dans le vocabulaire du milieu, se dit-il. Mais en choisissant de commettre ce geste charitable, mais complètement insensé pour un chiche de sa trempe, Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime comprend alors que ces foutus comprimés subtilisés à sa femme sont beaucoup plus puissants que des antalgiques ordinaires. Il se sent passablement drogué ; encore fonctionnel, mais définitivement intoxiqué. Toujours jovial et peut-être même heureux avec un petit h pour la première fois depuis une bonne secousse, Ulysse-Hercule se rhabille, met deux mille dollars en rouleau dans la poche gauche de son pantalon, deux mille autres dans la droite et six billets de cent dans son portefeuille. Le patron de Legitimus Automotives s'assure que tout est en ordre et qu'il n'a rien oublié dans son bureau avant de le quitter à pas de loup. De retour en magasin, il confie une mallette avec la bagatelle somme de 305 000 dollars à O'Reilly. Ulysse-Hercule récupère ensuite la Toyota de Aaronson Solidaire. Seulement deux plaquettes de freins ont été remplacées. Tout le reste est A1 et la berline intermédiaire sent le lilas, lui annonce le chef-mécanicien Irlandais avec fierté. O'Reilly voudrait causer une minute avec Ulysse-Hercule au sujet de sa fille Meredith, licenciée sans préavis de son poste de directrice du service à la clientèle il y a deux semaines et maintenant dépressive et suicidaire. Cela se fera plus tard, lui promet le PDG incommodé en s'éloignant avec la démarche chancelante d'un homme qui semble légèrement éméché. 

Trente minutes après avoir repris son chemin en direction du Loop de Chicago, Ulysse-Hercule réalise qu'il est en ce moment précis une menace létale pour tous ses concitoyens de l'Illinois. Il conduit beaucoup trop lentement et sourit bêtement à tous les automobilistes en colère qui le dépassent. Ulysse-Hercule a monté le volume de la radio au plafond et accompagne Cindy Lauper avec sa propre idée d'une chorégraphie en position assise pour Girls Just Want to Have Fun. Un éclair de lucidité lui fait reprendre ses esprits et le ramène à la réalité. Ulysse-Hercule n'ira pas dîner au restaurant de sa maîtresse dans cet état. 

- Allô, Bérénice ? 
- Ulysse ? 
- Léger changement au programme, ma douce, je ne me sens vraiment pas bien. 
- Tu veux que j'aie l'air surprise ou déçue, saloperie de menteur ingrat ? 
- C'est sérieux. J'ai avalé des antidouleurs pour chevaux ou je ne sais quoi un peu plus tôt. C'est maintenant que ça me frappe. Je me sens déconnecté, complètement off. Je roule sur la 55 Nord vers Windy City depuis un temps. Je me croyais passager à l'arrière d'un vieux coach. Surprise, je viens tout juste de comprendre que c'est moi qui tiens le volant de la voiture. Je te raconte ça calmement parce que je ne ressens pratiquement rien côté émotion ; zéro stress. Ma vision et mon ouïe sont altérées. Les couleurs parlent. Je les entends. Elles sont vives. Le ciel me paraît emprisonné dans huit tubes fluorescents. Je sue à grosses gouttes et n’arrête pas de me gratter la nuque, mais toujours au même endroit, comme si les fourmis suivaient le miel. 
- Je te conseille de prendre la bordure tout de suite avant de tuer quelqu'un, Ulysse. Non ! C'est une mauvaise idée, tu vas automatiquement attirer l'attention de la police. Vois-tu une clinique ou quelque chose qui ressemble à un hospice aux alentours ? 
- J'en sais absolument rien, Bérénice. Je suis à la hauteur de... de Bolingbrook. 
- N’entre surtout pas dans ce patelin avec ta grosse caisse hors de prix. Je m'imagine ta tronche avec cette voix traînarde qui raconte n'importe quoi... tu te fais arrêter au premier feu de circulation. 
- J'ai emprunté le véhicule d'un employé, une berline japonaise, un truc de perdant. 
- C'est déjà mieux. Réfléchissons. Bon, tu te diriges tout droit vers la maison. Pince ton nez si tu t'endors. Évite de rester allongé. Armandine et Thomas seront là. Ça leur fera plaisir de voir leur père un jour de semaine. 
- Et Clyde ? 
- Comme toujours, t'es le dernier à l'apprendre. Ton grand garçon est parti sur un coup de tête au Royaume-Uni avec des copains unitariens. 
- Mais Clyde n'est qu'un enfant ! L'état leur permet de quitter le pays comme ça, sans surveillance ? 
- Ton fils a dix-huit ans et aucune figure autoritaire pour lui tenir tête, alors y fait ce que bon lui semble. Je te rejoins dans une heure. Si les symptômes persistent, appelle le docteur Stewart. Si ça empire avant mon arrivée, promets-moi de composer le 911. 
- D'ac. 

Ulysse-Hercule arrive enfin chez sa concubine, dans Jefferson Park, au nord-ouest de Chicago. Sa fille de seize ans l'attend sur le porche d'entrée, la main tendue. Elle a le regard mature d'une jouvencelle qui sait déjà ce qu'elle fera après son post-doctorat en neurologie ou en traumatologie dans treize ans. Ulysse-Hercule remet à Armandine un mouchoir contenant les trois derniers comprimés toujours en sa possession, puis la serre longuement dans ses bras. Il ignore pourquoi il sanglote. Ce goût salé dans sa bouche est quelque chose de plutôt rarissime. Le parent trop souvent absent, infiniment chagriné, s'excuse de ne pas s'être arrêté en chemin pour acheter un petit cadeau à sa fille adorée, la prunelle de ses yeux. Ulysse-Hercule fouille dans les poches de son veston. Il sort son portefeuille et en tire six billets de cent dollars qu'il tend à Armandine. Il lui souffle un je t'aime, suivi d'un bécot sur le front. Le geste est d'une telle rareté que l'adolescente subit un petit choc. Elle pense un moment que son vieux devrait consommer de la drogue plus souvent. Ulysse-Hercule enlève son blazer et se laisse tomber sur un sofa du salon en soupirant. Il devient tout d'un coup anormalement anxieux. Les effets secondaires désagréables du remède s'accentuent. Il s'inquiète soudain pour sa propre santé et pour la sécurité de son aîné, en sol britannique avec une bande d'ultra religieux Blancs. Armandine lui amène de l'eau froide et des photos récentes des aventures de Clyde en Europe. Elle encourage son père à s'inscrire sur Facebook sur-le-champ afin de savoir ce que deviennent et font ses enfants. Où donc se cache Thomas ? Il joue au Xbox chez les Hopkins. Il donne du fil à retordre à tous ses professeurs. La psychologue soupçonne chez lui un déficit d'attention mineur. Une intervention paternelle serait le bienvenu. Armandine retourne sur son ordinateur dans la cuisine afin de poursuivre ses recherches sur le mystérieux médicament que son père à gobé. Elle a photographié puis diffusé l'image de l'analgésique sur plusieurs forums. Les lettres OC sont  inscrites sur le côté face du comprimé, le chiffre 160 sur le côté pile. Quand la réponse à son enquête lui parvient, Armandine ne trouve pas son papa sur le canapé pour lui annoncer que sa vie ne tient qu'à un fil. Elle y trouve son veston et son portefeuille. Ulysse-Hercule est remonté dans la voiture de Aaronson Solidaire et se dirige à toute allure vers la demeure de Trevor Hopkins à dix coins de rues. Il veut faire une surprise à son benjamin. Il est impatient de voir son petit Tom-Tom, de l'étreindre et de lui dire combien il l'aime avec des mots plutôt qu'avec des certificats cadeaux. 

Un patrouilleur du service de surveillance du voisinage croise Ulysse-Hercule sur l'itinéraire de sa ronde. Le jeune homme freine son jeep jaune canari et prend le temps de saluer monsieur Légitime avec déférence. L'étudiant de l'Université Loyola se rappelle avoir vu le père de Clyde Robert Gallien de temps à autre dans le quartier au volant de sa Maybach discontinuée d'un demi-million de dollars. Il en déduit qu'il doit être un homme vachement important qu'on doit respecter même quand il se ballade dans une voiture du peuple. Dans le cerveau chimiquement débalancé d'Ulysse-Hercule, par contre, cette espèce de troll barbu aux cheveux ignés lui a proféré des menaces de mort en vieux norrois. Il accélère sans lâcher du regard ce terrifiant énergumène sorti tout droit d'un conte norvégien. Ulysse-Hercule emboutit presque aussitôt l'arrière d'un autobus scolaire. Instinctivement, il se met à chercher son permis de conduire et le certificat d'immatriculation de la Toyota. Son portefeuille est introuvable. Il ouvre le coffre à gants en le frappant du poing. En plus des portraits de Sweet Micky et des papiers de la Camry, il y trouve de la documentation du National Riffle Association, plusieurs cartouches de calibre .357 Magnum, ainsi qu'un revolver Smith and Wesson qu'il voit gros comme un lance-missile sol-air. L'activité électrique au sein de ses chambres cardiaques prend une pause. Plusieurs extrasystoles se suivent. Ulysse-Hercule mouille légèrement son slip. La conductrice de l'autobus d'écoliers, qui lui semble de couleur pourpre et mesurer au maximum trois pieds deux pouces, se tient debout côté conducteur et garde les yeux rivés sur l'arme à feu, la bouche béante. Ulysse-Hercule prend une cinquantième décision surprenante, mais en parfait accord avec son jugement bigrement altéré. Il passe donc en marche arrière et choisit de commettre un délit de fuite malgré ses facultés lourdement affaiblies. Il aperçoit Armandine dans le rétroviseur. Sa fille accourt vers lui, larmoyantes. 

- Pops ! Pops ! Y faut vite se rendre à l'urgence. 
- Je ne trouve pas mon permis de conduire. Papa est dans la grosse merde, ma puce. 
- Combien de ces pills que t'as avalés ? 
- Deux, trois, je sais plus. 
- Ce poison est de l'opium légal, Daddy. Même les habitués risquent l'overdose

Le bilan de la situation est plutôt inquiétant pour le futur immédiat du grand patron de Legitimus Automotives, héritier et fils aîné de Sixte-Osmer Légitime. Ulysse-Hercule vient de fuir les lieux d'un accident impliquant un autocar bourrés de petits anges en âge préscolaire ; à cela s'ajoute le fait qu'il n'a pas de papiers d'identité sur lui, qu'il se trouve dans un quartier majoritairement peuplé de Blancs Anglo-Saxons, que la voiture qu'il conduit n'est pas la sienne et qu'elle contienne une arme de gros calibre possiblement chargée. Ulysse-Hercule est de plus sous l'effet d'un puissant opiacé et traîne deux rouleaux de deux mille dollars dans ses poches. Comme les malheurs arrivent rarement seuls, un véhicule de la police de Chicago surgit au coin de la rue, guidé efficacement par la conductrice hystérique de l'autobus. Ulysse-Hercule entend une voix dans sa tête lui proposer deux plans d'évasion et de survie distincts. Le plan A consiste à s'allonger à plat ventre, les mains bien visibles et la bouche cousue avec du fil de fer, s'il le faut, pour que rien de ce qu'il puisse dire ne soit retenu plus tard contre lui devant un juge. Le plan B, celui qu'il choisit en se croyant sacrément fin finaud, lui dicte de déguerpir au pas de course, en zigzaguant tel un receveur de passes, afin de semer les chiens, au cas où « l'Ennemi » serait accompagné d'une brigade canine. 

Ulysse-Hercule entend un agent beugler : 

- Freeze
Il entend ensuite Armandine crier : 
- Dappy 
Il entend finalement la petite conductrice brailler : 
- Shoot that no good nigger !  

Ce sont là les derniers sons perçus par l'appareil auditif d'Ulysse-Hercule Dondedieu Légitime avant de perdre connaissance. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  



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