Sunday, November 3, 2013

chapitre 4b 
(Le Mécanicien) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


4b 
Le Mécanicien 

Pendant ce temps, sur ce qui reste de toit à la station-service principale de Mizérikod, le vieux Elzéar Michelet en met plein la vue à Gargarine. L'ancien démontre ses talents de magicien à son jeune apprenti et lui répète constamment qu'il ne fait pas dans la finauderie comme ces débutants qui se partagent la scène du Kompa Lakay les dimanches soirs. L'adolescent sait très bien qu'il s'agit simplement de trucs et d'astuces, mais il se demande toutefois comment l'aïeul arrive à manipuler le feu sous cette forme liquide. Gargarine se dit que cela doit être un secret de garagiste, et cette matière noire malodorante, du kérosène ou du gasoil mélangé à de la mélasse. 

Gargarine et Elzéar s'entendent à merveille, même si plusieurs décennies les séparent. Le juvénile adore cette présence paternelle dépourvue de toute autorité, mais surchargée de camaraderie et de fraternité ; le patriarche apprécie fortement quant à lui la compagnie de cet héritier potentiel qui lui donne une raison d'exister et de partager son savoir, tout en assumant parfaitement ses rôles de compagnon de bamboche et d'employé non salarié. Avant la terrible épreuve de janvier 2010, Gargarine créchait à l'orphelinat de l'ONG, Les Chérubins de la Mission Légitime. Il aidait même madame Larouche et monsieur Saint-Saëns à administrer l'établissement. Sept jours après cette horrible journée, le pasteur Louis Éloïse, qui avait perdu toute sa famille dans l'effondrement d'un hôtel, se déclarait le géniteur de Gargarine et désirait désormais le prendre en charge. Gargarine fuit le révérend depuis, incapable de gérer les sentiments qui accompagne cette délicate situation. Le spectacle quotidien de prestidigitation terminé, Gargarine se dit qu'il aidera au bon fonctionnement du garage de monsieur Michelet contre le gît, un bon repas et un peu d'alcool, mais seulement après une sieste méritée. Il s'allonge tout habillé sur un vieux matelas et baille presque instantanément. Gargarine se sert d'habitude de son sac à dos comme oreiller, mais la perceuse électrique présente à l'intérieur le rend en ce moment terriblement inconfortable. 

Lordy de Grâce se pointe à la station-service avec quarante-cinq minutes de retard bien comptées. En effet, son manque de ponctualité est volontaire, calculé et planifié. Extrêmement superstitieux, cet ancien fonctionnaire aux joues rebondies et au bedon rond croit fermement que toute fatalité, incluant la mort, se produit uniquement sur rendez-vous. Le fait de n'être jamais à l'heure constitue pour lui un bouclier contre l'adversité. Le mécanicien ne donne plus d'excuses pour son manque d'assiduité, vu que c'est une question personnelle de santé et de sécurité. Lordy semble exceptionnellement heureux pour un homme qui déteste se lever tôt. Cette joie de vivre qui rayonne comme mille soleils sur son visage dénonce qu'il n'a pas passé la nuit avec madame de Grâce. Il ajuste les bretelles de sa salopette, troque ses sandales contre des souliers à caps d'aciers, puis se met immédiatement au boulot, légèrement grisé et les deux yeux dans la même cavité. 

Une grosse journée attend Lordy de Grâce. Son frère, Léopold, directeur des ressources humaines de la Fondation Zanmi d'Haïti, lui a trouvé un job plutôt payant. Autour de midi, un laquais du caïd notoire de l'Île de la Gônave, le redouté Willy Bossal, lui amènera la limousine du chargé de projet de Vilaj Espwa ; cet homme que tous les paroissiens de Mizérikod appellent affectueusement, Number One, Cerveau, parfois Millionnaire ou l'Architecte ; l'individu toujours bien vêtu que tous les jeunes de la commune surnomment Védète, à cause des cameramen qui le suivent partout comme s'il était une étoile d'Hollywood ou le gourou d'une secte millénariste inscrit à la bourse de Paris. Le travail de Lordy de Grâce consistera à javelliser puis à démonter le véhicule en son entier afin que chaque pièce de cette Lincoln Town Car devienne méconnaissable et, si possible, introuvable. Lordy aurait pu poser plus de questions, mais quand le surnom de William-Anne Dumortier a fait surface dans la combine, il s'est dit plus prudent de demeurer ignorant ou de connaître le strict nécessaire. Moralement, par respect pour sa famille, Lordy de Grâce sait très bien qu'il ne devrait pas tremper dans ce genre de tripotage, mais monétairement, il se dit sans choix, le salaire horaire proposé étant beaucoup trop alléchant. Sa femme, Ange-Emmanuelle, refuse de comprendre qu'ils sont ruinés. Elle continue d'emprunter à gauche et à droite pour maintenir leur niveau de vie d'avant le désastre ; son fils, Paul-Émile, pense que se payer des études en cinéma à l'université Columbia est encore une aventure réalisable ; enfin, Émilie-Paule, sa plus jeune, estime que ses vacances annuelles du mois de janvier dans les Pyrénées sont absolument vitales pour son équilibre mental. Tous refusent de faire face à la réalité. Lordy de Grâce n'est plus un haut fonctionnaire pesant du gouvernement, capable de se signer des chèques de bonus et des augmentations mensuelles, mais bien un mécano sans formation employé par un octogénaire sénile qui se prend pour un alchimiste indocile. 

Gargarine peut voir tout ce qui se passe dans la rue et dans le garage à partir de son lit de fortune. Il baisse rapidement la tête quand il voit passer Ludovic à bicyclette sur l'allée principale. Ludovic est ce garçon godiche et plutôt simple qui fait constamment du va-et-vient sur l'allée Capois-la-Mort du matin au soir afin d'écouler son stock de pâtés à la morue. Quand on lui demande pourquoi il évite d'emprunter les autres voies de circulation asphaltées de la ville, Ludovic la bécane répond qu'elles ne font tout simplement pas partie du plan de son commanditaire. Demandez-lui alors qui est son mystérieux sponsor, et Ludovic devient anormalement agité, puis vous fait rapidement signe qu'il doit clore la conversation et décamper au plus vite. Ludovic a mémorisé la Bible du chanoine Crampon depuis qu'il a trouvé refuge dans le presbytère du père Romuald. Le vendeur de pâtés itinérant à juré de transmettre tout son savoir à Gargarine afin de lui donner les outils nécessaires à la sauvegarde de son âme. Ce dernier l'évite désormais comme la peste. 

Gargarine ne parvient pas à dormir à cause de l'excitation. C'est la première fois qu'il peut se considérer propriétaire d'une véritable arme à feu. Il n'est pas ici question d'un pistolet de départ ou d'un pétard à air comprimé. Notre jeune homme est en possession d'un Beretta flambant neuf, avec inscrit sur le canon, fatto in Italia, ayant de plus appartenu à une vraie police en uniforme. Il reste une balle dans le chargeur. Gargarine se demande s'il devrait s'en servir comme ticket d'entrée initiatique pour joindre les rangs du gang des Diabbakas. 

- Devrais-je faire sauter la cervelle d'un ennemi pour le compte de Chuck Trois-Frères ou de Jones Brooklyn pour enfin obtenir ce respect qui m'est dû ? se questionne-t-il sans toutefois trouver de réponse. 


©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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