Friday, November 1, 2013

Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda


1
Le Rapt  


Un chemin de terre rocailleux à peine visible coupe la route Nationale #2 à mi-chemin entre Port-au-Prince et Léogâne. Des écriteaux géants préviennent les intrus : l'accès à ce passage est formellement interdit, aux risques et périls des contrevenants, le secteur étant hautement radioactif et contaminé par des déchets toxiques tels que le sarin, le gaz moutarde et des résidus de biphényles polychlorés. Néanmoins, deux cent mètres plus loin, des panneaux d'affichage rotatifs font la promotion et souhaitent la bienvenue dans la nouvelle cité de Mizérikod, la fierté du département de l'Ouest. Gardée secrète pour éviter une migration massive des miséreux de la capitale, Mizérikod se révèle être la première municipalité d'Haïti réputée reconstruite par le ministère des travaux publics et du transport depuis le tremblement de terre catastrophique de janvier 2010. Malheureusement, ce petit patelin ressemble encore hélas à une zone sinistrée. Des décombres aux effluves soufrés y sont omniprésents. La désolation règne dans ses rues et sur ses avenues fraîchement pavées, mais jonchées d'un fatras indigeste de charognes, d'immondices, d'amas de ferrailles et de tacots livrés à l'abandon. Plusieurs chantiers de constructions sont actifs, sauf qu'ils semblent presque tous reliés au domaine de la voirie ou à des intérêts privés. 

Pour échapper aux satellites, un règlement municipal force tous les entrepreneurs en bâtiments de Mizérikod à peindre les toits en verts ou en couleurs terre, sable ou argile. Certains édifices publics parés de marbre, garnis de portes orientales en fer forgé, de fenêtres à guillotine ou à auvent, de stores vénitiens haut de gamme, de toits en ardoise et de jardins aménagés, côtoient des taudis surpeuplés et des cabanes en décrépitude, voire même complètement effondrées. L'hôtel de ville et la bibliothèque ressemblent à s'y méprendre à un château de la Renaissance et à un manoir gothique. Ces deux chefs-d’œuvre architecturaux camouflent, comme par une complicité hypocrite, des demeures cossues gardées par des mercenaires armés. Érigés au cœur de la commune, ils surplombent avec une indifférence amère, un gigantesque dépotoir à ciel ouvert.

Localisé entre le golfe de Gonâve et une chaîne de collines apaisantes, situation idéale pour aménager une station balnéaire, ce paradis potentiel a touché le cœur et attiré les capitaux d'un philanthrope américain agonisant originaire de la région. L'idée de remettre sur pied cette ancienne section communale délabrée, pour en faire une ville autonome et une destination touristique de luxe, est apparue en rêve à feu Sixte-Osmer Légitime un soir de février. Trois semaines après l'interprétation de cette vision par sa voyante attitrée, le projet Vilaj Espwa prenait naissance, la Fondation Zanmi d'Haïti était fondée et la charte de l'entreprise Alpha Legitimus Suites légalement établie. 
Trois mois plus tard, Sixte-Osmer Légitime trépassait, laissant derrière lui une imposante fortune et plusieurs indications sur comment gérer celle-ci à ses héritiers. 

Durant les quinze mois suivant, en mémoire du regretté bienfaiteur, les premiers coups de pioches inauguraux et les déflagrations initiales de dynamite se faisaient entendre, mais au grand désarroi des villageois, à peine deux ans plus tard, débutait une mascarade de procès pour détournements de fonds, abus de confiance, vol, recel, et corruption généralisée. Pris en charge par un appareil judiciaire désorganisé et vénal, la plupart des dossiers furent classés sans suite et la majorité des poursuites abandonnées.  

Un véhicule utilitaire noir de marque Lincoln Navigator filant à vive allure, vitres fumées, phares éteints, quitte la route Nationale #2 et s'engage dans l'obscurité sur le sentier pierreux menant vers l'allée Capois-la-Mort, l'axe principal de Mizérikod. Le quatre roues motrices est poursuivi par un pick-up Nissan Titan gris de la Police Nationale d'Haïti. Les pare-chocs du véhicule de la PNH sont cabossés, sa sirène instable et criarde. Il fait nuit, très peu de gens sont encore debout, mais ceux qui le sont semblent 
très 
peu dérangés par ce vacarme. Aucun conducteur ne délaisse la chaussée boueuse pour prendre l'accotement afin de faciliter le travail des autorités. Des jeunes hommes téméraires, se dirigeant probablement vers le cimetière pour célébrer la fête des morts, s'amusent à traverser la rue de long en large pour impressionner les demoiselles tout de blanc vêtues longeant la bordure. Un vendeur de pâté itinérant nommé Ludovic s'acharne à retrouver l'objet qui a crevé le pneu de sa bécane au beau milieu de la voie.  

Quatre fugitifs sont à bord du VUS : deux bandits locaux, leur complice à peine pubère et un otage visiblement en état de choc. Le chef des brigands est un faux rastafari aux incisives dorées surnommé Chuck Trois-Frères, un truand de carrière expulsé à deux reprises du Canada, le dernier ban permanent datant de seulement onze mois. Le sobriquet de Chuck Trois-Frères lui vient de sa ressemblance frappante avec les jumeaux Baudouin-Lacroix, deux soldats intrépides de sa redoutable bande de malfaiteurs. Chuck gagne bien sa vie comme ravisseur, voleur et trafiquant de drogue, avec des revenus six cent cinquante fois supérieurs à la moyenne domestique. Par contre, énorme est sa frustration devant l'impossibilité de s'offrir un modeste logis sur l'avenue Jacques-Stephen-Alexis ou un simple conteneur converti en loft dans le bidonville voisin, une adresse civique étant un luxe inconciliable avec son choix de métier. Chuck doit se contenter de vivre sous les débris d'une ancienne menuiserie de l'ancien village, de l'autre côté du pont Jacques-Roumain, sans jacuzzi, sans air climatisé ni antenne parabolique. L'individu que Chuck  détient cette nuit représente à ses yeux un ticket de retour vers Saint-Basile-le-Grand, sur la Rive-Sud de Montréal. En bon chasseur, Chuck Trois-Frères a longtemps épié les allers et venues de sa proie avant de la capturer. Il s'agit bel et bien du m'as-tu-vu qui fêtait au Dom Pérignon tous les samedis au club Kompa Lakay situé sur le quai Dessalines. Il s'agissait fort probablement d'un genre de haut fonctionnaire protégé en permanence par des gorilles en costume Armani, traînant toujours derrière lui une équipe de tournage complète, ainsi qu'une multitude d'admiratrices et de lèche-bottes qui n'avaient de yeux que pour lui
. Cet homme est sans nul doute le présomptueux personnage que tous les oiseaux de nuit du bourg surnommaient Directeur, parfois Millionnaire ou Pacha ; le numéro un de la Fondation Zanmi d'Haïti ; le chargé de projet de Vilaj Espwa ; le responsable du relèvement maintes fois suspendu et reporté du village de Mizérikod. 

En serrant la crosse de son revolver rabiboché, Chuck Trois-Frères se répète que personne ne l'empêchera de réaliser son rêve de regagner la Belle Province. 

« Si ce bureaucrate ne vaut pas les cent mille dollars que je compte exiger pour le relâcher, jure-t-il, les dents serrées, il y aura des larmes, et ce ne seront certainement pas les miennes. » 

Le second malfrat porte une veste de cuir et des lunettes sombres en pleine obscurité. L'adjoint de Chuck Trois-Frères utilise Jones Flatbush comme nom de guerre. Ce colosse au crâne rasé et aux biceps d'acier est le véritable fondateur des Diabbakas, autrement désigné dans Mizérikod comme la clique à Chuck, vu la popularité de ce dernier. Un transfert officiel du pouvoir n'a jamais été abordé directement, mais Jones Flatbush a reconnu que le diplôme en comptabilité de Chuck Trois-Frères le mettait en meilleure position pour faire croître économiquement l'organisation. Son respect pour le leader de facto des Diabbakas s'arrête là. Doyen quadragénaire de cette coterie criminelle, Jones Flatbush menait déjà une vie de hors-la-loi aguerri à une époque où Chuck Trois-Frères et son petit cercle d'exilés apprenaient à lacer leurs tennis à la maternelle. Jones tolère sa nouvelle position de subalterne en attendant de savoir lire et écrire correctement, et surtout de comprendre certains aspects fondamentaux des mathématiques. Il apprend aussi graduellement à percer certains secrets jalousement gardés par Chuck et ses blancs-becs ; leurs méthodes pour usurper des identités, par exemple, ou comment s'approprier des papiers légaux et des faux passeports. Jones Flatbush attend aussi de trouver des preuves de l'existence du légendaire magot que Chuck aurait supposément planqué avant d'être chassé du Québec. Tant que Jones n'aura pas confirmé les dires de Vidal Gascon, cet employé plutôt bavard de l'entretien ménager de la Fondation Zanmi d'Haïti, il jouera docilement à l'armurier, au chauffeur obéissant et au serviable adjudant, tout en préparant une impitoyable mutinerie. Ses ambitions futures se résument à foutre le camp de son pays natal, de débarquer à Toronto pour s'inscrire aux auditions de Canadian Idol, de participer et de gagner la dite compétition. Démarrer sa carrière internationale en s'investissant corps et âme dans la production de son premier album hip hop se fera par la suite. Jones Flatbush supporte pour l'instant le despotisme de Chuck Trois-Frères, jusqu'au jour prochain où ce prétentieux d'expatrié deviendra un obstacle ou une pièce inutile sur son échiquier. 

Pour ce qui est du complice, il s'agit d'un adolescent malnutri qui ignore complètement la gravité du crime en train de se perpétrer, ainsi que sa position actuelle dans l'espace et le temps. Ces deux canailles de Chuck et Jones ont saoulé le jeune Gargarine au cours de la nuit avec de l'éthanol frelaté et du tafia de mauvaise qualité. Ils lui ont ensuite offert une balade en auto que le juvénile sans domicile fixe n'aurait su refuser, fier de se sentir finalement accepté par ses modèles, les vrais durs à cuire sans foi ni loi de la petite commune. Le mineur lutte contre le sommeil. Il se demande aussi ce que fait cette perceuse électrique entre ses jambes et pourquoi ses mains empestent l'huile à moteur. Gargarine s'interroge également sur l'identité de l'individu cagoulé assis à sa droite. Cet homme nettement terrorisé est en peignoir, le corps mouillé ; il a les mains liées derrière le dos et se débat comme un vivaneau hors de l'eau. La victime de cet enlèvement montre des signes évidents de détresse. Pieds nus, le malheureux a été ravie en sortant du bain dans une villa pourtant équipée de matériels de surveillance de haute technologie et protégée en permanence par cinq gardes lourdement armés. Le prisonnier des Diabbakas tente de communiquer aux crapules qu'il acceptera de collaborer si on lui délie un peu les poignets et lui ôte cette chaussette souillée de la bouche. Aliéné par la colère, il ne parvient qu'à grogner un chapelet d'injures.   

La patrouille de police est aussi formée d'un quatuor : deux flics locaux, un quinquagénaire Manitobain ainsi qu'un jeune Beauceron d'origine haïtienne rempli de bonnes intentions. Le policier assis côté passager est le fils du commissaire de Mizérikod. Le sergent Pyram Malvenu souffre d'un ptosis de la paupière gauche, ce qui donne souvent l'impression aux gens qu'il aborde, qu'il les suspectent malhonnêtes et remplis de mauvaises intentions. Ces gens n'ont pas tout à fait tort. En quête constante de l'approbation de son paternel, archétype du policier corrompu et champion de la malversation, Pyram Malvenu a néanmoins toujours essayé d'exercer sa profession avec une certaine rectitude. Il a terriblement échoué. La moitié des citadins que cet ancien footballeur a appréhendé depuis son entrée en fonction ont porté plainte contre lui pour coups et blessures, l'autre moitié a disparu ou carrément quitté la région pour des raisons de sécurité. S'inspirant de son héros, le Chicagoan, Eliot Ness, Pyram Malvenu s'est donné comme objectif ultime de nettoyer Mizérikod de ses grands et de ses petits indésirables par tous les moyens mis à sa disposition. Tandis que l'agent au volant s'évertue à trouver une astuce pour mettre fin à cette chasse imprudente sans causer d'accident, Pyram asticote le chargeur de son pistolet. Il a la lèvre inférieure pendante, le souffle court et un regard malveillant.

Cyril Lavache conduit la voiture de police tout en égrenant son rosaire, absorbé dans ses prières intenses adressées à Notre-Dame du Perpétuel Secours. Il évite de contrarier Pyram Malvenu dès que ce dernier commence à bégayer ou que sa veine jugulaire se met à gonfler. Depuis qu'il a consulté le dossier médical de son imprévisible collègue à son insu, Cyril Lavache s'abstient même de le fixer avec trop d'insistance. Hormis le père de Pyram, le chef de police Malvenu, enfermé dans le déni quatre jours sur sept dans sa luxueuse villa, tous les habitants de Mizérikod soupçonnent le beaucoup trop dévoué sergent de souffrir d'un quelconque désordre psychique. Cyril Lavache hait ce job de flic nocturne. Il accélère la perte de ses cheveux grisonnants et diminue ses chances de pouvoir profiter un jour de sa retraite. De jour, il se la coule douce comme cordonnier du village, avec une clientèle fidèle, payante et ponctuelle. Cyril a seulement accepté ce satané poste de gardien de la paix et le salaire de minable qui vient avec, uniquement pour mettre un terme aux pots-de-vin d'Amédée Fleurinor, le maire excentrique de Mizérikod. En effet, suite à une tentative de braquage de son commerce dénoué par une arrestation citoyenne sans déversement de sang, le premier magistrat de la ville a décidé de faire du cordonnier un outil promotionnel pour sa nouvelle campagne électorale. Cet incident avait fait de Cyril Lavache le champion toutes catégories de l'avenue George-Anglade et du même coup, aux yeux de la population, un vieux sage digne de confiance, initié à la discipline du karaté et reconnaissable sur les affiches de publicités. Le maire s'était donc mis à le payer pour être vu et pris en photo avec lui. Avant l'arrivée de la horde à Chuck Trois-Frères, Cyril écoulait ses heures de service au poste de police en jouant au poker, en naviguant sur le Net, en buvant du rhum et en roupillant à sa guise. Il jouissait de sa rémunération comme il aurait profité d'un billet de loto du genre gagnant hebdomadaire à vie. Maintenant qu'il devait réellement servir et protéger, en plus d'esquiver des balles réelles, la passion avait tout bonnement disparu. Rien n'empêche vraiment Cyril de démissionner illico, mais comme le cordonnier ne veut pas déménager, il préfère se retirer sans se faire d'ennemis, que ce soit du côté de la loi ou du côté interlope.

Sur la banquette arrière, Robin Monarque dialogue avec son ego. Il maudit son impulsivité. Le Manitobain se demande encore pourquoi il s'est porté volontaire pour cette mission en enfer avec autant d'enthousiasme. Selon son meilleur ami, un Casque Bleu stationné au Cachemire, c'est la conséquence d'une peine d'amour mal gérée ; pour son ancien beau-père, officier dans la GRC, la preuve d'une déficience intellectuelle longtemps niée ; pour ses deux oncles détectives en Alberta, la confirmation que la bravoure coule dans les veines de la famille Monarque depuis des décennies. Robin croit vieillir de six mois par jour depuis son arrivée de Winnipeg en terre d'Haïti. Sa peau de rouquin tolère mal le soleil, ses poumons d'asthmatique craignent l'humidité, son estomac sensible et son côlon irritable supportent à peine la nourriture créole ; sans oublier que sa peur pathologique des germes lui cause insomnie et déshydratation constante. Robin Monarque regrette d'avoir choisi ce pays pour prouver sa compassion envers autrui et tâcher de se surpasser afin de plaire aux autres. Il ne pense désormais qu'à retourner chez lui vivant pour prendre soin de sa personne. Bien sûr, il y a Marguerite, la jolie aide-soignante du dispensaire ultramoderne de Mizérikod. Cette demoiselle est aimable, mais selon lui beaucoup trop pieuse pour fréquenter
un athée convaincu comme lui.    

Le camarade de Robin Monarque, de trente ans son cadet, entame son troisième mandat consécutif dans ce pays dévasté. Evans Ferjuste a peu à peu découvert une partie de son héritage culturel dans cette contrée torride. Son premier voyage l'a mis en contact avec cette langue tropicale qu'il rêvait depuis fort longtemps de maîtriser ; le second, avec l'art de bouger les hanches et les jambes suivant la cadence de la musique entendue, sans avoir l'air d'un survivant d'une ablation du cervelet. Il espère cette fois saisir l'attitude de nonchalance qui rend ses amis Haïtiens et Latino-américains de la grande ville si séduisants aux yeux de la gente féminine lors des sorties en boîtes de nuit. Evans adore les sensations fortes que lui procurent ses séjours dans ce territoire tumultueux qui a vu naître ses ancêtres. Ici, personne ne lui demande d'où il vient ni où il va. Il n'a pas à expliquer pourquoi ses parents adoptifs sont blancs, ni s'il est québécois ou canadien. Il est jeune, la paye est bonne et la prime d'éloignement encore plus. L'important pour Evans Ferjuste, c'est qu'il aura amassé suffisamment de fonds à la fin de cet engagement pour s'acheter un cottage libre de toute hypothèque à Saint-Narcisse-de-Beaurivage, en Beauce. Les risques inhérents au métier le tourmentent peu, puisque sa jeunesse et son manque d'expérience le protègent du simple bon sens et de la peur de mourir. Ne pas posséder certaines facultés ou ressentir certaines émotions est un avantage splendide dans cet univers incertain. Car les gredins armés qu'il traque savent qu'ils risquent d'être tués s'ils retournent, ne serait-ce que pour une seule journée, en prison. Accepter de se faire coffrer ne constitue donc pas une option.

L'utilitaire sport des malfaiteurs effectue soudain un virage vers l'ouest sur le chemin Boisrond-Canal. Cette manœuvre audacieuse surprend énormément Cyril Lavache, car le cordonnier sait fort bien que ces truands nichent quelque part dans la direction opposée. Cyril s'attendait donc à voir ces voyous franchir le pont pour aller se terrer dans leur repaire, au sein des ruines partiellement inondées du camp voisin. Le vieux cordonnier se préparait à feindre la déception, à jurer sur le Code Civil d'avoir la tête de Chuck Trois-Frères dès qu'il ressortirait de sa tanière ; à expliquer aux policiers étrangers que les risques de tomber dans une embuscade étaient bien trop grands pour poursuivre l'opération. L'intuition de Cyril Lavache lui suggère que les fugitifs vont effectuer un tour presque complet du quadrilatère, se mettre en marche arrière ou fairedemi-tour, puis revenir les mitrailler en poussant des cris d'allégresse. Heureusement, l'indicateur lumineux orange de la jauge à carburant du véhicule de police se met à clignoter. En tant que chef de bord et policier le plus haut gradé, Cyril Lavache choisit de se garer devant une pompe de la station-service d'Elzéar Michelet. 

- Pourquoi tu t'arrêtes ! s'écrie aussitôt le sergent Pyram Malvenu, consterné. C'est quoi, ce caca ? 
- Faut faire le plein, répond posément Cyril.
- On devrait peut-être alerter les autres au commissariat pour assurer la poursuite de la chasse, marmonne Robin Monarque avec nonchalance et une once d'inquiétude dans la voix. 
- Qui était responsable de la camionnette aujourd'hui ? demande Pyram, hors de lui. 
- Apparemment, un irresponsable, ironise Cyril Lavache. Et la radio semble gâtée. 
- Comment ça, gâtée ? gueule Pyram. 
- Ben, le câble entre le micro et la machine est absent, explique le cordonnier. Y a été sectionné, c'est clair. Vous ne trouvez pas que ça empeste l'essence ici dedans ? 
- Normal, on est garé sur des réservoirs, explique Pyram Malvenu en sortant du pick-up afin de procéder à une inspection sommaire du véhicule. 
- On pourrait utiliser le téléphone du pompiste pour avertir le commissaire Malvenu ou la MINUSTAH, propose Evans Ferjuste. 
- Tu bouges sans ton cellulaire, toi ? fait Robin Monarque sur un ton réprobateur à son compatriote canadien. 
- Pourriez-vous reformuler ça en créole, Lieutenant ? 
- C'est pas l'temps pour les cours de langue, le jeune. 
- J'ai dû l'oublier sur la table de bésigue ou celle de dominos, avoue Evans. 
- Oublie jamais rien nulle part si tu veux survivre ici, mon gars. Un jour, c'est ton portable, l'autre jour, ton arme, pis patlow ! 
- Y est où le vôtre, Lieutenant, votre téléphone ? 
- Euh... le mien ? Je l'ai retourné à la boutique de m'sieur Mullet. Y m'avait mis la puce de quelqu'un d'autre dedans, le maudit torrieux. Ça a pris un débat sans queue ni tête pour y faire comprendre que j'voulais récupérer la mienne, la vraie, celle que j'y avais laissé la veille, pas celle de madame Unetelle que je connais même pas. Pour se débarrasser de moi,  y m'a déclaré être cholérique, contagieux et ben trop fiévreux pour se mettre à chercher partout dans son foutoir. Y m'a conseillé de repasser le lendemain. Ben, j'ai revu le sagouin dans le salon de coiffure installé dans la cour de Fresnel Beltias une heure plus tard, sur l'avenue Céligny-Ardouin, une bière Prestige dans les mains, le coude bien levé, les deux pieds sur un pouf. 
Goddamn ! vocifère soudain Pyram Malvenu en pointant le dessous de la camionnette. Y a eu sabotage, merde ! C'est tout plein de trous dans le tank. Boss Elzéar ! Boss Elzéar ! 

Un vieil homme frêle à l'allure fantomatique apparaît à l'étage supérieur de la bâtisse. Le poste d'essence tient contre toutes les lois de la gravité sur la moitié restante de ce qui fut un jour son rez-de-chaussée. Trois murs de briques et un cube en feuille de tôle font office d'espace habitable au deuxième. Un jardin d'hibiscus agrémente la pièce, divisée de façon à former un salon, deux chambres et une cuisinette. Le tout est complété par une salle de bain qui semble littéralement suspendue dans le vide, sans portes, sans murs et sans fenêtres. L'aïeul édenté porte un t-shirt à l'effigie de Jean-Bertrand Aristide sous une veste militaire de l'armée de l'air pakistanaise authentique. Le vieux semble plutôt à l'aise sans pantalon ni caleçon. D'après le folklore domestique, Elzéar Michelet est un zombi autonome ou un redoutable sorcier. Entré dans le corps des Macoutes en 1969, pour devenir progressivement l'incarnation de Belzébuth pour plusieurs, il aurait été battu, poignardé puis brûlé vif par des membres de sa belle-famille et un consortium de ses créanciers frustrés lors du déchoucage de 1986.  Reconverti en trafiquant de narcotiques après la chute de Noriega au Panama, de nombreux témoins l'auraient vu se faire matraquer, écarteler puis noyer par des partisans du parti Lavalas en 1991, suite au coup d'État de Raoul Cédras. Exilé en Floride par l'administration du Môle- Saint-Nicholas après une affaire de génératrices laotiennes défectueuses, Elzéar Michelet serait devenu prédicateur anabaptiste, vendeur d'aspirateurs puis fraudeur dans le domaine des assurances-vie. Pendant longtemps, la police du comté de Miami-Dade a cru que le corps momifié retrouvé entre deux murs de son ancienne église était le sien. De retour au pays en 2004, plusieurs prétendent encore aujourd'hui que Elzéar Michelet se serait joint aux forces du chef rebelle de l'Armée cannibale, Buteur Métayer, en tant qu'expert en aiguisage de machettes et empoisonneur. Le supposé revenant aurait été pendu puis décapité par les Chimères lors de la seconde déportation d'Aristide. Finalement, un grand nombre de personnes respectables ont affirmé, la main droite posée sur une Bible de Jérusalem, que durant le tremblement de terre meurtrier de janvier 2010, Elzéar Michelet cuisinait, bien peinard, un potage aux courges pour les gamins de sa fille adoptive trisomique. Personne ne les avait vus sortir du foyer et nul n'avait assisté à leur sauvetage. 

- Vous savez quelle heure il est, sale cohorte de sans aveux ? 
- S'agit de nous, Colonel, dit Pyram, la police... le chausseur Lavache et moi. On aurait besoin de pétrole, urgent. 
- Notre réservoir est percé, lui rappelle, Cyril. 
- La merde, mais c'est vrai, y nous faudrait un autre tacot. Vous avez les clefs pour une de ces carrioles rongées dans la cour, colonel Michelet ? 
- Moi, mon cher, je m'occupe des comptes et des pompes, répond le vieil homme à brûle-pourpoint. La mécanique, c'est le département de Lordy de Grâce. Y traîne le trousseau autour de son cou depuis qu'on lui a chipé sa Fiat.  Là où il va, là vont les clés. C'est pas moi qui vous l'ai dit... mais y est pas chez lui, si vous enquêtez. Faudrait vous trouver une excuse pour aller cogner chez mademoiselle Mélissandre Présumé, et tâcher de lui expliquer pourquoi vous cherchez un homme marié chez elle à cette heure de la nuit. Je sais de source sûre que son Pamphile respire toujours. Vous me pensiez donc étranger à l'Internet ? Vous ne connaissez pas le téléphone arabe. Car en vérité, mes très chers compatriotes, il est écrit, la mort, la vraie, refusera le repos éternel à tous les hommes vertueux qui se présenteront à elle avant la fin de leur mission sur cette terre. Ce n'est qu'une question de temps avant que Pamphile Dutervil ne resurgisse des entrailles du néant. 
- Mais qu'est-ce qu'y raconte, ce vieux maquignon sans pantalons ? Des clés, Colonel ! hurle Pyram, le temps presse. 
- La Chrysler a la crémaillère en compote et l'ambulance est sans freins depuis Pâques. C'est à vos risques et périls. Faites une grande croix sur les autres, l'ouragan Sandy a noyé tous mes moteurs. Vous avez des nouvelles de mes petits-enfants ? 
- Vous n’avez pas entendu ce qu'a dit le psychiatre ? explose Pyram Malvenu. Ces enfants sont... 
- Nous poursuivons les recherches, l'interrompt Cyril Lavache. Merci bien, boss Elzéar, vous pouvez maintenant retourner au lit. 
- Quelqu'un va bien finir par lui faire comprendre qu'y reverra plus ses rejetons, ronchonne Pyram entre ses dents. Je parie que ses petits garnements sont encore sous les débris de son garage ou que ce vieux loup-garou les a tout simplement mangés avec du potage. 
- Le ressortissant chinois de l'ONG est ni médecin ni psychologue, Pyram. On parle d'un électricien avec des aptitudes pour l'écoute. Y fait son possible. De toute façon, le pépé est peut-être plus joyeux dans les vapes. Si y revient sur terre, y va avoir besoin de médicaments pour négocier avec la réalité. Et c'est à peine si y possède assez pour se nourrir un jour sur deux. 

Le bruit sourd d'un puissant moteur V8 annonce le retour des kidnappeurs. Des crissements de pneus se font entendre peu après au coin de la rue. Le tout-terrain noir des fuyards réapparaît dans la pénombre à environ cent mètres des forces de l'ordre. Le policier du Manitoba et le jeune Beauceron comprennent d'instinct qu'ils doivent se mettre à l'abri derrière la camionnette de la Police Nationale, dégainer rapidement et se préparer à vivre un affrontement. Cyril Lavache subit une attaque nerveuse paralysante soudaine, réalisant encore une fois qu'il n'est pas taillé pour cette profession. Il sent tous les sphincters de son corps se dilater. Ses dents s'entrechoquent. Le cordonnier entend battre son pouls au niveau des tempes et du creux poplité de sa jambe gauche. Pyram Malvenu se précipite quant à lui vers le véhicule des brigands, l'arme à la main. Le sergent se met aussitôt à décharger le contenu de son Beretta vers les criminels en les invectivant. Pyram Malvenu n'a jamais pris ses cours de tir au sérieux. C'est à peine si le sergent sait viser. Des cartouches sifflent et sont littéralement éjectées dans toutes les directions. En théorie, le bras de Pyram devrait rester en extension après chaque détonation, mais irrité et incapable de contenir sa rage, le sergent Malvenu exécute plutôt des motions complètes, pareil à un lanceur de baseball, comme pour donner de l'élan, de la vitesse et plus d'impact aux munitions. Cela a pour conséquence de mettre à peu près toutes les personnes présentes dans le quartier en danger, incluant les gens endormis dans les tentes ravagées par le vent et la pluie de l'autre côté du pont. La Lincoln Navigator des gangsters démarre en trombe et traverse sur l'autre rive, talonnée par le sergent Pyram Malvenu qui finit par utiliser son pistolet comme projectile.  

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda 




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