chapitre 7
(La Veuve)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
7
La Veuve
Eudoxie-Angélique Légitime, née Fleurinor, adore cette délectable sensation de liberté et de détachement que lui procure le cannabis. Lorsque son médecin lui a recommandé puis prescrit ce psychotrope afin d'apaiser ses douleurs arthritiques chroniques, la septuagénaire a d'abord cru que le docteur Stewart faisait dans l'humour. La vieille doit maintenant cacher à ses proches qu'elle abuse de sa médication. Grand-mère Légitime a dû se trouver un pharmacien subsidiaire en la personne d'un camelot du Palm Beach Post pour répondre à ses besoins toujours grandissants. Eudoxie-Angélique ne souffre plus ses soixante-quinze ans, elle les savoure désormais avec joie. L'aïeule de la famille Légitime se recueille en position du lotus dans la cour de sa luxueuse propriété donnant sur l'Atlantique. Elle est en symbiose avec la brise matinale et la musique d'Anoushka Shankar, un sourire béat sur le visage. Un témoin la croirait seul, sauf qu'Eudoxie-Angélique est convaincue que son défunt mari a laissé une partie de son âme dans cet iguane qui lui tient compagnie durant ses séances de méditation. La vieille est tellement riche et susceptible que son entourage évite de la contredire au sujet de monsieur Norbert. Même son toubib serre la pince et converse avec ce reptile asocial lors de ses visites hebdomadaires. Madame refuse d'être ausculter en l'absence de son petit protecteur à sang froid.
Les cinq récepteurs téléphoniques de la résidence sonnent depuis bientôt cinq minutes, mais le bien-être atteint par la matriarche de la famille Légitime est un état rarissime qui réclame toute sa concentration. Le nirvana tant convoité lui semble à portée de main. Son téléphone cellulaire laissé sur le comptoir de la cuisine prend la relève. La sonnerie est un bout de partition d'un tube du groupe Kassav, jouée sur un luth électrique. Eudoxie-Angélique finit par entendre cette mélodie devenue irritante au douzième coup. Elle n'a aucunement envie de sortir de sa transe, mais son instinct maternel envahissant vient lui rappeler qu'elle n'est pas seule au monde. Son passe-temps principal a toujours été de s'inquiéter en permanence de la santé de ses petits. Elle entreprend donc une descente vers la lourdeur du monde réel et de ses inconvénients. Une fois de retour, le silence reprend le dessus. De plus, les afficheurs de ses appareils indiquent un numéro inconnu. Il reste fort heureusement la moitié de son herbe médicinale pour annuler la frustration causée par cette fâcheuse distraction.
Quinze minutes s'écoulent. Eudoxie-Angélique ne se souvient plus pourquoi elle a interrompu son exercice de relaxation. La grand-mère décide de s'attaquer à un pot de crème glacée avec une cuillère à soupe et plonge tête première dans une boîte de biscuits salés danois. Son faciès se met littéralement à briller. Elle semble approcher d'un état voisin de la félicité. Elvis revit sur la chaîne Bravo. Le King chante sur une plage de Maui, entouré de jeunes adulatrices aguichantes. On sonne à la porte. Mémé Légitime se sent instantanément aspirée par la réalité. Mais qui peut bien venir déranger une vieille dame de Seagate Road à cette heure du jour ? se questionne Eudoxie-Angélique. S'il s'agit de la voisine, pense-t-elle, tous les plans de l'après-midi seront ruinés, car madame Papadakis est une bavarde infatigable qui revient tout juste d'un voyage en Chypre avec dix mille récits pour épater la galerie. Le salon empeste d'ailleurs le chanvre récréatif, se dit Mémé Légitime à voix haute, je n'ai n'a pas du tout envie d'expliquer mon choix de produit naturel relaxant à cette emmerdeuse prohibitionniste. Un temps passe. Eudoxie-Angélique entend quelqu'un frapper à coups de poings sur la porte en rotin du patio. Elle jette un coup d'œil vers le boîtier du système d'alarme central. Il n'indique rien d'anormal. Elle se dirige vers la cuisine, cuillère à la main, prête à faire face à un éventuel cambrioleur. Son jardinier tout en sueur l'aperçoit à travers la fenêtre. Il pousse un long soupir de soulagement.
- Alejandro ! fait Mémé Légitime en lui ouvrant. Je t'avais donné congé aujourd'hui, mon pauvre.
- Oooh, Doña Angelica, vous allez bien. Gracias a Dios !
- Qu'est-ce qui se passe, mi corazón, tu me sembles exténué ?
- Mon téléphone, souffle-t-il, c'est pour vous. La señorita qui vous cherche, elle m'a trouvé par votre fils, par le numéro de l'agence. Santa Madre de Dios ! Je vous croyais victime d'un grand malheur, tombée de l'escabeau à cause des céréales... les armoires sont trop hautes, que je vous répète. La señorita dit qu'elle essaie de vous rejoindre depuis des heures et des heures. J'ai volé sur le pont, inme-diate-mente. Je crois que c'est une urgence.
- De qui s'agit-il, exactement, Alejandro ?
- Miss Awalee, qu'elle a dit, la dame.
- Et c'est à quel sujet ?
- Elle parle un anglais plutôt argot de l'Europe. Je comprends absolutamente nada. Elle dit que Don Ulyses-Heracles, votre fils, il est en prisión, en grand danger. Comme vous savez, mon anglais n'est pas bien avancé, et la miss Awalee parle le britannique avec un accent impossible, rien d'américain, peut-être zélandais ou australien.
- S'agirait-il de son avocate ?
- Nooon, elle dit être la mama de son petit niño.
- Tu veux dire, Bérénice, la maman de Clyde, d'Armandine et de... Comment s'appelle-t-il encore l'autre petit fripon qui grandit trop vite ?
- Meredid Awalee, c'est ce qu'elle a dit, Doña Angelica.
La conversation entre Eudoxie-Angélique Légitime et Meredith O'Reilly se déroule dans un atmosphère de confusion spectaculaire. La jeune Irlandaise de vingt-quatre ans s'exprime dans un anglais urbain de Dublin qu'elle ponctue d'expressions gaéliques à chaque fois qu'un sanglot lui monte à la gorge. Croyant simplifier les choses, elle insère des fragments de franglais à chaque fois qu'elle se heurte aux moments de silence et d'interrogations de Mémé Légitime, bilingue créolophone et francophone. En résumé, Meredith O'Reilly tente d'expliquer à la vieille que, Ulysse-Hercule, l'homme qui lui a promis une vie exempte de soucis financiers, et le père de l'enfant qu'elle accouchera si tout va bien dans quatre mois, est présentement au poste de police de Harwood Heights, au nord-ouest de Chicago. Sous l'effet d'un médicament ou d'une drogue illicite, il aurait agressé deux représentants des forces de l'ordre, menacé de mort une conductrice de bus scolaire souffrant de fibromyalgie, traumatisé une douzaine d'enfants en posant des gestes obscènes et indécents tout en tenant des propos inappropriés, volé une voiture sans police d'assurance, en plus de se retrouver en possession d'une arme non-enregistrée et chargée à bloc. Ulysse-Hercule a communiqué avec Meredith pour recueillir l'argent nécessaire afin de payer sa caution fixée à un demi-million de dollars. Or, le compte bancaire que le couple partageait en secret est vide, et ceux d'Ulysse-Hercule inaccessibles ou gelés. Si Meredith ne trouve pas cette somme faramineuse avant seize heures, Ulysse-Hercule sera transféré en détention préventive, faute de place, au centre correctionnel de Cook County, une jungle sauvage où la violence est omniprésente et les viols pratiquement tolérés par l'administration. Le père de Meredith est un catholique fondamentaliste et un combattant émérite de la défunte Armée Républicaine Irlandaise. Même s'il a purgé une peine de prison pour meurtre en Ulster, cet ancien militaire est un homme de principe avec des valeurs conservatrices. Veuf, Keenan Quinn O'Reilly ne jure que par le bien-être de sa fille unique. Or, il vient tout juste d'apprendre la nouvelle concernant cette grossesse hors mariage. Il n'est pas content, mais pas content du tout, le monsieur O'Reilly. D'après lui, Ulysse-Hercule aurait jeté un mauvais sort sur sa fille et l'aurait charmée grâce à une potion magique dont lui seul connaîtrait la recette. Cela mériterait d'après lui sa mise à mort pour crime de sorcellerie. Ces menaces pourraient être prises à la légère si K.Q. O'Reilly n'avait pas été expulsé de l'Opus Dei pour fanatisme ou s'il n'était pas le parrain et mentor de Dillon Patrick Carrigan, le numéro deux du gang des Lethal Irish de Joliet et le porte-parole et président élu des prisonniers de Cook County.
Angélique-Eudoxie Légitime ne s'est jamais donné beaucoup de mal afin de maîtriser l'anglais, malgré ses cinquante et un ans d'exil en sol floridien. Elle n'a même jamais pris le temps de comprendre l'Amérique. L'avant-dernier magazine d'information sérieuse qu'elle a feuilleté décortiquait le scandale Watergate ; le dernier consacrait son éditorial au premier mandat d'Obama. Mémé Légitime parvient tout de même à faire comprendre à Meredith O'Reilly qu'elle ne saisit que dalle de son charabia. Elle refile finalement par erreur le numéro de téléphone toujours actif de son défunt mari à la jeune femme au bord de l'hystérie en lui souhaitant bonne chance en créole.
- Alejandro ! fait Mémé Légitime en lui ouvrant. Je t'avais donné congé aujourd'hui, mon pauvre.
- Oooh, Doña Angelica, vous allez bien. Gracias a Dios !
- Qu'est-ce qui se passe, mi corazón, tu me sembles exténué ?
- Mon téléphone, souffle-t-il, c'est pour vous. La señorita qui vous cherche, elle m'a trouvé par votre fils, par le numéro de l'agence. Santa Madre de Dios ! Je vous croyais victime d'un grand malheur, tombée de l'escabeau à cause des céréales... les armoires sont trop hautes, que je vous répète. La señorita dit qu'elle essaie de vous rejoindre depuis des heures et des heures. J'ai volé sur le pont, inme-diate-mente. Je crois que c'est une urgence.
- De qui s'agit-il, exactement, Alejandro ?
- Miss Awalee, qu'elle a dit, la dame.
- Et c'est à quel sujet ?
- Elle parle un anglais plutôt argot de l'Europe. Je comprends absolutamente nada. Elle dit que Don Ulyses-Heracles, votre fils, il est en prisión, en grand danger. Comme vous savez, mon anglais n'est pas bien avancé, et la miss Awalee parle le britannique avec un accent impossible, rien d'américain, peut-être zélandais ou australien.
- S'agirait-il de son avocate ?
- Nooon, elle dit être la mama de son petit niño.
- Tu veux dire, Bérénice, la maman de Clyde, d'Armandine et de... Comment s'appelle-t-il encore l'autre petit fripon qui grandit trop vite ?
- Meredid Awalee, c'est ce qu'elle a dit, Doña Angelica.
La conversation entre Eudoxie-Angélique Légitime et Meredith O'Reilly se déroule dans un atmosphère de confusion spectaculaire. La jeune Irlandaise de vingt-quatre ans s'exprime dans un anglais urbain de Dublin qu'elle ponctue d'expressions gaéliques à chaque fois qu'un sanglot lui monte à la gorge. Croyant simplifier les choses, elle insère des fragments de franglais à chaque fois qu'elle se heurte aux moments de silence et d'interrogations de Mémé Légitime, bilingue créolophone et francophone. En résumé, Meredith O'Reilly tente d'expliquer à la vieille que, Ulysse-Hercule, l'homme qui lui a promis une vie exempte de soucis financiers, et le père de l'enfant qu'elle accouchera si tout va bien dans quatre mois, est présentement au poste de police de Harwood Heights, au nord-ouest de Chicago. Sous l'effet d'un médicament ou d'une drogue illicite, il aurait agressé deux représentants des forces de l'ordre, menacé de mort une conductrice de bus scolaire souffrant de fibromyalgie, traumatisé une douzaine d'enfants en posant des gestes obscènes et indécents tout en tenant des propos inappropriés, volé une voiture sans police d'assurance, en plus de se retrouver en possession d'une arme non-enregistrée et chargée à bloc. Ulysse-Hercule a communiqué avec Meredith pour recueillir l'argent nécessaire afin de payer sa caution fixée à un demi-million de dollars. Or, le compte bancaire que le couple partageait en secret est vide, et ceux d'Ulysse-Hercule inaccessibles ou gelés. Si Meredith ne trouve pas cette somme faramineuse avant seize heures, Ulysse-Hercule sera transféré en détention préventive, faute de place, au centre correctionnel de Cook County, une jungle sauvage où la violence est omniprésente et les viols pratiquement tolérés par l'administration. Le père de Meredith est un catholique fondamentaliste et un combattant émérite de la défunte Armée Républicaine Irlandaise. Même s'il a purgé une peine de prison pour meurtre en Ulster, cet ancien militaire est un homme de principe avec des valeurs conservatrices. Veuf, Keenan Quinn O'Reilly ne jure que par le bien-être de sa fille unique. Or, il vient tout juste d'apprendre la nouvelle concernant cette grossesse hors mariage. Il n'est pas content, mais pas content du tout, le monsieur O'Reilly. D'après lui, Ulysse-Hercule aurait jeté un mauvais sort sur sa fille et l'aurait charmée grâce à une potion magique dont lui seul connaîtrait la recette. Cela mériterait d'après lui sa mise à mort pour crime de sorcellerie. Ces menaces pourraient être prises à la légère si K.Q. O'Reilly n'avait pas été expulsé de l'Opus Dei pour fanatisme ou s'il n'était pas le parrain et mentor de Dillon Patrick Carrigan, le numéro deux du gang des Lethal Irish de Joliet et le porte-parole et président élu des prisonniers de Cook County.
Angélique-Eudoxie Légitime ne s'est jamais donné beaucoup de mal afin de maîtriser l'anglais, malgré ses cinquante et un ans d'exil en sol floridien. Elle n'a même jamais pris le temps de comprendre l'Amérique. L'avant-dernier magazine d'information sérieuse qu'elle a feuilleté décortiquait le scandale Watergate ; le dernier consacrait son éditorial au premier mandat d'Obama. Mémé Légitime parvient tout de même à faire comprendre à Meredith O'Reilly qu'elle ne saisit que dalle de son charabia. Elle refile finalement par erreur le numéro de téléphone toujours actif de son défunt mari à la jeune femme au bord de l'hystérie en lui souhaitant bonne chance en créole.
Alejandro exige bien sûr un résumé de cet échange afin de garnir son calepin à potins, ce que la vieille dame consent à lui donner, à condition qu'il demeure encore un peu avec elle au cas où cette folle tenterait à nouveau de l'importuner. L'aïeule des Légitime allume une nouvelle cigarette thérapeutique et tente d'expliquer au jardinier ce qu'elle a cru comprendre du délire de l'ancienne secrétaire de son fils. Cette Meredith O'Reilly, et non Awalee, prétend avoir été droguée, puis engrossée à son insu par Ulysse-Hercule. Armé d'un revolver, il se serait enfui vers les Highlands avec un autobus scolaire et son poupon de quatre mois. Elle demande à être dédommagée en argent comptant ou jure d'envoyer un prêtre catholique à la poursuite d'Ulysse-Hercule pour le liquider. Y a-t-il matière à s'affoler ? demande Alejandro à la matriarche de la famille Légitime. Nous sommes en pleine saison des ouragans, répond la veuve de Sixte-Osmer Légitime sur un ton évasif. Faire l'inventaire de l'équipement anticyclone est constructif, tandis qu'essayer d'arbitrer des querelles entre adultes vaccinés serait définitivement contre-productif.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
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