Saturday, November 2, 2013

chapitre 2c 
(Les Mutins) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 

2c 
Les Mutins 

Pendant ce temps au Québec, dans un bungalow plutôt moche de la petite municipalité de Saint-Basile-le-Grand, les rebelles de la bande criminelle appelée SSG discutent de l'avenir incertain de l'organisation. Tit Ronnie Costco ne s'est jamais autoproclamé chef, mais le fait qu'il préside la réunion en dit long sur ses intentions. Gunjah Spliff et Jedi n'ont aucun problème avec cet éventuel changement, pourvu qu'ils maintiennent le droit de faire ce que bon leur semblent ainsi que l'avantage de bénéficier des mêmes privilèges que Tit Ronnie Costco. Candy est l'unique femme du groupe, condition qui fera inévitablement d'elle la dirigeante de la faction féminine de la nouvelle association. Candy paraît agitée. Le futur sans Chuck Rasta Playa et la modification du nom de l'organisation est à l'ordre du jour. Calme, Gunjah Spliff roule un joint de cannabis sur la table de cuisine, le dos tourné à ses camarades installés dans le salon. L'air détaché, le regard lointain, son casque d'écoute sans fil sur les joues, le dénommé Jedi joue à Grand Theft Auto : The Ballad of Gay Tony sur son PlayStation 3. Nerveuse, Candy manipule un rideau du salon avec insistance. C'est à croire qu'elle planifie de se tailler une robe de soirée avec son tissu lustré. Elle jette aussi de temps à autre des coups d'œil furtifs vers l'extérieur, comme si elle appréhendait une descente policière imminente ou des représailles brutales de la part des dissidents du SSG. 

- J'ai pensé à SSH pour Hustlers ou SSM pour Mobsters, annonce Tit Ronnie Costco en calant un verre de whisky. 
- On est ni l'un ni l'autre, proteste Jedi. Le SSG, c'est nous. On était là bien avant Paolo et Drive-By. Ces deux-là étaient juste des enfants dans le temps où on commençait déjà à piper big time autour du métro de Longueuil, alors pourquoi y garderaient un nom qui nous appartient ? 
- Moi, j'ai jamais aimé SSG, avoue Gunjah Spliff. South Shore Gangsters, c'est cruche en hostie comme raison sociale, parce que ça indique aux bœufs qu'on est de la Rive-Sud et qu'on est hors-la-loi. Duh ! Pour passer inaperçu, moi, je mettrais de côté les indices géographiques et les indices sur notre statut légal ou nos activités courantes. Pourquoi pas un nom de gang en sanskrit ou en mandarin, pas de Black, pas de Posse, pas de Crew dans notre nom ? 
- Qu'est-ce que t'en penses, Candy ? demande Tit Ronnie Costco. 
- Vous avez pas peur que Chuck Rasta Playa revienne, vous autres ? 
- Les chances qu'y soit déjà retourné en prison sont pas mal élevées. Haïti le laissera pas quitter son territoire vivant et le Canada le laissera pas franchir ses frontières, même mort ou en pièces détachées. Pis, arrête de regarder par la fenêtre, crisse de folle, les voisins vont penser qu'on planifie leur exécution à la prochaine pleine lune. 
- Je viens de fumer ; mon bad trip va passer. 
- Y lui faudrait de l'argent, à Chuck Rasta, pour organiser son évasion, et on sait tous que sa galette est cachée quelque part ici, poursuit Tit Ronnie Costco. 
- Ça fait deux murs que je défonce, rage Gunjah Spliff. On a viré la piaule à l'envers. Vous êtes tous au courant des risques d'explosion si jamais on accrochait le mauvais fil. Continuer de fouiller est devenu un peu trop hasardeux à mon goût. C'est pas moi qui ai supervisé l'installation des pièges dans la maison. Je trouve ça trop dangereux de continuer à chercher cet argent-là à l'aveuglette. Je continue de penser que Noémie connaît la vraie cachette de Chuck ; et c'est certainement pas ici dedans. Je crois que ça explique sa disparition soudaine. Elle en savait juste assez pour foutre le camp avec le cash sans laisser de traces. 
- J'ai pensé à une solution extrême au cas où on retrouverait pas Noémie au plus vite, dit Jedi. Mais c'est assez heavy par exemple. 
- Envoie, dit Tit Ronnie Costco. 
- Invasion de domicile chez la mère de Chuck Rasta Playa dans le West Island dans le milieu de la fuck'n nuit. Si le pèze est là, ça vaut la gravité du crime. Si on trouve rien, on s'arrange pour entrer en communication avec Chuck et on le fait chanter avec sa tite môman au bout du fil comme otage. 
- T'es deux octaves au-dessus de psychopathe ou quoi ? Tu serais prêt à t'attaquer à la mère de Chuck ?  s'offusque Candy. Quand je pense que cette femme-là refusait des journées de travail dans le temps pour pouvoir te garder. T'es rien qu'un maudit sans-cœur. 
- Mon agente de liaison a mentionné à plusieurs reprises dans sa paperasse pour la Cour que j'étais un sociopathe fini, pas psychopathe. Pour le bon prix, je lui prouve qu'elle a entièrement raison. 

Le téléphone principal du domicile se met à sonner. Tout le monde se regarde et semble se demander s'il devrait répondre. Candy a peur que l'appel vienne de Chuck. Jedi espère au fond de lui qu'il s'agit d'un ancien confrère du SSG appelant à la réconciliation. Tit Ronnie Costco croit que ce serait une imprudence de décrocher, puisque ce numéro est au nom du propriétaire de la maison ; c'est-à-dire, Chuck, un membre techniquement en prison. De plus, cet appareil ne sonne pratiquement jamais ; et quand cela se produit, le groupe ignore habituellement sa sonnerie. Gunjah Spliff décide de répondre sur un coup de tête après avoir inhalé une première bouffée de son pétard à l'allure d'un gros cigare cubain. 

- Yeah
- Bonjour, pourrais-je parler à monsieur Charles-Henri Vériquin, s'il vous plaît ? 
- Mauvais numéro, mon chumy a pas de Henri-Charles Machin ici dedans, réplique Gunjah Spliff
- C'est le vrai nom de Chuck Rasta, l'informe Jedi dans un murmure. 
- Qui le demande ? souffle Tit Ronnie Costco. 
- À bien y penser, ouais, c'est bien moi, Charles-Henri Machin, ment Gunjah Spliff. C'est de la part de qui ? 
- Mon nom est Sylvain Boileau-Beaudry, de la Caisse Populaire de Saint-Hubert. Pour faire suite aux lettres qu'on vous a envoyées, un dépôt de trois mille trois cent quinze dollars serait grandement apprécié afin de remettre votre dossier à jour. 
- Va falloir que je fasse travailler ta mère ou ta sœur pour ramasser c'te bidou là, mon chum
- Pardon ? 
- J'pense pas que je puisse payer ça aujourd'hui ou demain, ni jamais d'ailleurs, si j'me fie à mon horoscope. Fait que... 
- Euh... dans ce cas là, monsieur Vériquin, je vais me trouver dans l'obligation de référer votre dossier au département du recouvrement. Vous allez découvrir qu'ils sont beaucoup moins flexibles que nous. 
- C'est une menace, ça, Dracula ? 
- Écoutez, monsieur Vériquin, vous accusez un retard de trois mois dans vos paiements. On veut bien être compréhensif, on veut même vous aider, mais… 
- À quelle heure tu finis ? 
- Nos bureaux sont ouverts jusqu'à seize heures, monsieur. 
- La Mazda rouge dans le stationnement, c'est bien toi qui conduis ça ? 
- Euh... non, mais vous me perdez, là. 
- C'est quoi la marque encore... le modèle de ton char ? 
- Je loue une Subaru, et elle est grise. Mais en quoi ma voiture à rapport avec le montant en souffrance, monsieur Vériquin ? 
- Pour te reconnaître quand j'vais venir payer la balance tantôt. Tu dois être petit, toi, la face ronde, avec des lunettes tendances, style libraire, les fesses serrées, l'air à son affaire ? 
- Où est-ce que vous allez comme ça, monsieur Vériquin, aidez-moi à y voir plus clair ? 
- Ben quand mon couteau à beurre va commencer à te saigner dans le parking de la caisse populaire, tu vas la voir la tabarnak de lumière, mon câlice de twit
- Ce sont des menaces de mort, ça, monsieur. Vous rendez vous compte que nos conversations sont enregistrées ? 
- Ben non, hostie de con ! T'as pas saisi que j'suis complètement fada, sacrament ! Waaaaaah ! 

Gunjah Spliff raccroche. Tout le monde se regarde et semble se demander qui devrait expliquer à Spliff l'ampleur de sa gaffe. Candy pense que la police sera là dans moins de quinze minutes avec un mandat de perquisition, et que ses potes ne lui pardonneront jamais d'avoir recommencé à se piquer en cachette. Jedi se demande s'il doit quitter la maison avec ou sans ses armes ultramodernes, toutes illégales en territoire canadien. Tit Ronnie Costco est pour sa part convaincu que le cannabis et l'alcool contribuent grandement à exagérer la gravité de la situation. Prendre la fuite par précaution pourrait aggraver les choses, pense-t-il. Le SSG dispose d'une seule bagnole, une Dodge Charger de couleur noire, munie de mags chromés à mille dollars pièce et dotée d'un châssis surélevé. Ce véhicule ressemblerait à une berline de bandits même coloré d'urgence en rose bonbon et flanqué de deux ailerons couleur arc-en-ciel. Gunjah Spliff passe le blunt de marijuana à Jedi et retourne s'installer à la table de la cuisine, ciseaux et cocotte en mains pour commencer à en rouler un second.

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda 

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