Sunday, November 17, 2013

chapitre 9 
(L'Utérin) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


L'Utérin 

Déodas Démosthène Wilfrid Évariste Légitime contemple les plans du complexe funéraire de Mizérikod en compagnie de son secrétaire personnel et de son chef des opérations. Son bureau est situé, rue Beaubien, dans l'arrondissement de Rosemont, au troisième étage du salon mortuaire Passage Légitime de Montréal. Tout en sermonnant les deux hommes au sujet de leur manque de vision et d'aggressivité, l'octogénaire à la colonne vertébrale et aux doigts déformés par l'ostéoporose et l'arthrose leur donne un véritable cours de vente, de micro économie et de marketing. Le vieux routier réclame aussi des changements majeurs aux plans architecturaux du nouveau cimetière de Mizérikod. Déodas Légitime s'adonne à cet exercice avec beaucoup de rigueur, ayant lui-même financé ce projet plus grand que nature dans le but ultime d'y être enterré le premier. Le vioque affiche une mine confiante, fier d'organiser lui-même son départ de la vie terrestre et de pouvoir ainsi profiter jusqu'à la fin de ses pouvoirs décisionnaires de président-directeur-général de sa propre entreprise. 

Le secrétaire du vieillard est aussi son comptable et le neveu de sa belle-sœur. Kennedy Fleurinor est un freluquet empestant l'eau de Cologne bon marché. Il tient serré contre son torse un portable durci Getac X500 particulièrement massif. Cet ordinateur, qui pourrait aisément être confondu avec une mallette militaire, semble plus précieux à ses yeux qu'un œuf de Fabergé. Kennedy Fleurinor et son patron repassent une dernière fois au peigne fin tous les alinéas de la procuration qu'ils doivent confier à Burns Breton, le directeur des pompes funèbres Passage Légitime et leur homme de confiance sur le terrain à Mizérikod. Ce monsieur Burns Breton, qui aime bien se faire appeler, M, est la pierre angulaire des entreprises de blanchiment d'argent, de rackets et de prêts usuraires de Déodas Démosthène Légitime. L'édification d'une nécropole urbaine moderne étant une nouvelle aventure pour tous, certains points nébuleux nécessitent encore une révision ultime ou de légères modifications de dernière minute. Burns Breton choisit de jouer le jeu de l'ancien. Il accepte de se répéter pour une ixième fois, question de ne pas le contrarier et d'avoir à reprendre le tout du début. 

- À propos de la sécurité et de la surveillance permanente de votre mausolée, indique par exemple Burns Breton, la barrière électrique et le service de gardes armés ne me causent aucun problème. Par contre, la question des mines anti-personnelles se heurtent à l'opposition des Américains. Ils demeurent stricts sur leur interdiction et leur importation. Il faut les comprendre, le nom de leur pays figure en dessous de ces engins mortels. Mon ingénieur en aménagement a plutôt proposé de creuser une profonde tranchée autour de votre monument et d'y poser des pièges à ours importés d'Alaska. Nous mettrons des avertissements bien visibles en noir sur jaune, couleur police. N'est-ce pas ? Pour ce qui est de la question épineuse des familles récalcitrantes qui refuseront sans doute de quitter le terrain avec leurs tentes et leurs biens, nous rejetons catégoriquement l'utilisation de la force brute. Un bain de sang nous ferait de la mauvaise publicité, chose dont nous pourrions nous passer. Mais avec les titres de propriétés en mains, Amédée Fleurinor se fera un devoir de nous prêter assistance en tant que maire de Mizérikod. Un peu de propagande devrait suffire. Nous annonçons aux habitants, le visage consterné, que le sol est hautement radioactif et contaminé... Et vlan ! Nous leur brandissons un document falsifié frappé du sceau de l'AIEA, avec la demi-vie du césium 137 inscrit en caractère gras. Je range mon arme ; l'affaire est dans le sac. Ajoutons à nos arguments le fait qu'Amédée Fleurinor est votre beau-frère et le père de votre comptable et secrétaire, la situation ne pourrait nous être plus favorable. 
- Mon chien s'appelle Amédée, crache le vieillard avec amertume, et je fais piquer cette boule de poils puante lundi prochain. Maintenant, je veux voir mon cercueil. S'il n'est pas pareil à mon croquis, c'est toi que je mets dedans, Breton. 
- Inutile de menacer votre humble serviteur, Maître Légitime. Votre cercueil prépayé se trouve au sous-sol. Vous pouvez descendre tous les deux. Je vous rejoins dans une minute. Vous pouvez laissez la paperasse sur mon bureau. Cette œuvre d'art nous vient de l'atelier ghanéen fondé par Seth Kane Kwei. Il est en forme de tambour congo. C'est une merveille, du Picasso en cèdre massif. L'intérieur est doublé de coton égyptien et de soie du Cambodge. Sentez-vous libre de l'essayer. Vous ne le regretterez pas. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda 


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