Thursday, November 21, 2013

chapitre 11c 
(Le Poseur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11c 
Le Poseur 

À la même heure sur une plage de la Baie de Jacmel, une quarantaine de kilomètres au sud, Yves Baudouin-Lacroix obtient beaucoup plus de succès auprès de l'ancien compagnon de cellule de Chuck Trois-Frères. L'échange entre les deux coquins a lieu au milieu d'un bataillon d'artistes. L'art naïf est roi dans cette partie de la ville. Badigeonneurs arrivistes et barbouilleurs opportunistes se mêlent aux maîtres de renommée internationale pour se disputer la manne de touristes venue se procurer un morceau de l'âme du pays en souvenir. Paquito Luis Villacampa joue tantôt au spéculateur profane, tantôt au collectionneur raffiné. Le Québécois d'origine salvadorienne a tout de suite constaté qu'Yves Lacroix était gaucher, la ressemblance avec Chuck lui a donc paru moins frappante. Yves n'a nullement eu besoin d'insister ou de recourir à la menace et à la torture pour lui faire déballer son sac à propos des épargnes de Chuck. Le jumeau a vite saisi qu'il était en présence d'un verbeux de première classe qui pourrait tout lui dévoiler sans même s'en rendre compte. 


- L'argent de Chuck Playa ? Sûr que j'sais où y est planqué, Chico. Tu dis à ton boss de me proposer un prix, je délivre dans l'après-midi. C'est comme ça que ça marche avec moi. You give I, I and I give you. C'est de l'anglais, tu me donnes, je te redonne, le mouvement du balancier, quoi. 

- Bon sang ! anglais, français, espagnol, créole, tu pourrais travailler pour l'ONU à New York, Paquito, t'es un véritable amas de culture, une bibliothèque ambulante. Mais dis, tu habites au Québec, à vingt minutes de la case de Chuck, alors pourquoi t'as pas essayé de tout lui chipé toi-même ? 
- L'invasion de domicile, c'est pas mon truc. J'suis un voleur à cravate, moi. De toute façon, les gars du SSG connaissent la forme de ma tête depuis trop longtemps. Même déguisé, je serais facilement identifié. Y ont installé des caméras et des pièges dans leur cabane. Tu ouvres la mauvaise porte... patlow ! un fusil de chasse te balance cinquante grammes de chevrotine dans la figure. Y manquent deux boulons et un tas de vis dans la tête de ces cowboys, Chico. Y sont pas tout à fait normaux.   
- Qu'est-ce qui nous garantit que tes infos sont sûres, Paquito ? Une fois que t'auras quitté le pays, ça va devenir vachement compliqué d'obtenir un remboursement si tu t'es trompé ou si tu nous as bernés. On te connaît pas, nous. Tu pourrais être le plus grand fabulateur de toute l'Amérique et on en saurait rien. 
- Ouvre tes grandes oreilles, Compañero. Chuck Playa a déménagé trois fois depuis qu'il dirige le SSG. À chaque fois, y a balancé son mobilier, tout ce qu'y a de plus moderne, pour du nouveau. Y tient par contre mordicus à ce vieux fauteuil puant que son père lui a légué. Cette chaumière à punaises, c'est comme sa poupée ; regarde, mais pas touche à sa néné. Tu me suis ? Je combine avec Chuck depuis treize ans. J'invente rien. L'histoire du père est une fabrication de son cerveau perturbé. Ce grand absent n'a jamais existé. T'as lu Freud, Chico
- Où y se trouve, ce fauteuil, Paquito. Tu dois bien avoir une adresse, le nom d'une rue, quelque chose ? 
- Holà, Amigo ! T'en sais déjà assez pour un type qui a encore rien déboursé. Combien tu trimbales sur toi, fais-moi voir ? Avec moi, les choses doivent être claires. I give, I give, but I and I must take too. Traduit ça par : je donne et je redonne, mais je dois m'en prendre aussi. 
- C'est mon boss qui gère les finances. Viens avec moi, y nous attend. Ma moto est garée derrière le marché. 
- Tu me prends pour une cloche, Gringo ? Je préfère parler affaires en public, devant tout plein de témoins, si ça te va. 
- Tu penses à tout, toi, dis donc, Villacampa ? Jones Brooklyn adore la canaille intelligente. Tu serais le bienvenu dans notre clan si tu choisissais de rester en terre d'Haïti pour un temps. On est armé jusqu'aux dents et le maire de notre patelin fait partie de la famille chaque fois qu'il est bien rémunéré. 
- Je touche pas à l'armement, moi, mon intellect me suffit amplement. 
- T'étais pourtant avec Chuck lors de cette fameuse fusillade sur l'avenue Saint-Florent. Y nous en a parlé au moins cent fois. 
- Saint-Laurent, corrige Paquito, le Boulevard Saint-Laurent. Cette rue s'appelle la Main pour les montréalais, le carrefour des cultures. On voit que t'es jamais sorti de la savane, toi. C'était durant le Festival International de Jazz, en plein mois de juillet. On a fait la une des journaux, mais moi, je guettais, c'est tout. J'ai tiré sur personne. 
- Tu guettais ? 
- J'ai travaillé longtemps sur l'équipe de surveillance du SSG. Les gars me font confiance, tu vois ? J'ai fait mes preuves. Ma blonde est Haïtienne. Je fais partie d'un cercle de privilégiés, Amigo. Le job de sentinelle, ça paye mon herbe, et y est pas question de se faire pincer pour port d'arme illégal. Mon truc à moi, c'est la fraude par carte de crédit ; pas de violence, aucune conséquence, le premier sorti quand la prison déborde. 
- Et moi qui te croyais dangereux, fait Yves Lacroix avec un certain soulagement dans la voix. 
- On m'appelle Paquito le Pacifique dans le nord de Montréal, parce que, comme le nom le dit, j'aime la paix. Peace and I love, Yo
- Eh ben, enchanté, mon cher Paquito, fait Yves Lacroix sur un ton ténébreux. Ici, en cette contrée montagneuse, les journalistes me surnomment le Cauchemar Incarné parce que je tire sur n'importe qui, n'importe quand, et devant autant de témoins que la circonstance m'amène. Vois-tu, je suis fou à lier et j'aime la publicité ? Maintenant, tu me suis, ajoute le jumeau Baudouin-Lacroix en montrant la crosse de son Glock à Paquito. Tu vas me dire tout ce que j'ai besoin de savoir sur le passé de Chuck Canada. Pour chaque mot que tu rajoutes sans ma permission, c'est un œil que je te crève. Cric, tu es borgne, crac, dans l'obscurité totale. Appelle à l'aide, même en mimant la panique ou en te raclant la gorge, et tu manges par un tube nasal pour le restant de tes jours. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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