Thursday, November 28, 2013

chapitre 11f 
(L'Usurpateur) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11f 
L'Usurpateur 

Pendant ce temps au club Kompa Lakay de Mizérikod, Jim Falafel et Jeff Sprinter planifient la prise de contrôle du village avec la complicité et le support de son premier magistrat, le maire Amédée Fleurinor. Jim Falafel tient en sa possession le très précieux Blackberry de Chuck trois-Frères, récupéré aux objets perdus de la populaire boîte de nuit contre une cravate en soie et une promesse de garder le silence. Le numéro de téléphone de Noémie Naud apparaît 78 fois sur la liste des appels entrants de l'appareil. Aux yeux de ces deux malfaiteurs, le contenu de la carte SIM de ce téléphone intelligent est d'une valeur inestimable, l'outil principal de leur accession à la tête de la pègre locale. Le maire Amédée Fleurinor a choisi de rencontrer Jim Falafel et Jeff Sprinter dans cet établissement hautement fréquenté afin de montrer au public que les criminels de la commune mangent bel et bien dans le creux de sa main. 

L'animateur Rico Mars est aussi gérant et copropriétaire du fameux cabaret. Il prépare le programme de fin de soirée sur des feuilles en carton recyclé. Une minute de silence sera consacré aux victimes du cyclone tropical Sandy avant la performance du groupe résident, une seconde sera dédiée durant l'entracte à la mémoire de Millionnaire, un habitué et gros dépensier de l'endroit, décédé, selon les informations de Vidal Gascon, responsable de la maintenance à la clinique Mission Baptiste du Calvaire et journaliste amateur employé à temps partiel au quotidien L'Hexagone, au cours d'une violente fusillade survenu en matinée. Devant et derrière le bar, DJ Évasion, aide-cuisinier, barman, comptable et second propriétaire du Kompa Lakay, s'occupe du ménage, de la sécurité des lieux et du service pour les rares clients du lounge bar en attendant l'arrivée du personnel de soir. Cet homme de petite taille est prompt à la colère et vachement imprévisible. DJ Évasion a notamment agressé plusieurs personnes avec des bouteilles de cola vides, des pieds de chaises en fonte et des tabourets en acier, simplement parce qu'ils refusaient de reconnaître que le terme nain est péjoratif. En époussetant par ici et par là, il remarque qu'à fois qu'il s'approche de la table du trio, la conversation en langue française s'estompe instantanément. Fouinard comme un raton, Évasion finit par s'installer sur une chaise haute à proximité du maire ; un apéro, un cigare éteint et une copie du journal local entre les mains. Connaissant très bien le tempérament impulsif de DJ Évasion, mais le sachant aussi incapable de déchiffrer le français avec la moindre petite once de joual, Jeff Sprinter poursuit la discussion en baissant le ton et en adoptant un accent proche du gaspésien. Il abuse du double sens et inverse l'ordre syntaxique des mots dans presque chaque phrase afin de confondre encore plus l'espion maladroit campé à deux pas. 


Ce que Jeff Sprinter communique au maire Amédée Fleurinor est énormément troublant : une guerre totale éclatera cette nuit dans Mizérikod. Dans quelques heures à peine, Chuck Trois-Frères sera convaincu que Jones Brooklyn a causé la mort de sa protégée, Noémie Naud, et volé l'argent qui devait lui permettre de retourner au Québec. Cela devrait amplement suffire pour le rendre complètement marteau selon Sprinter. Les armes pullulent dans tous les recoins de la ville, du couteau à lame rétractable au fusil d'assaut, du marteau électrique sans fil au lance-roquettes de fabrication britannique. Personne ne verra rien venir, car toute la commune sera en mouvement. C'est en effet le Jour des Morts, la Fête des Guédés, nul ne trouvera étrange qu'il y ait autant de monde dans les rues et dans les environs du cimetière. Les belligérants choisissent l'un des trois camps à l'heure qu'il est, fait savoir Jim Falafel. Les Duvaliéristes préparent leur retour au pouvoir dans les mornes au sud, les Aristidistes occupent le nord et le bord de mer, les Martellistes contrôlent le centre. Les Anarchistes, les Communistes, les Extrémistes et les Socialistes Utopiques se mêlent déjà aux trois autres factions avec la ferme intention de se joindre à l'équipe gagnante. 

D'après Jeff Sprinter, les gens ordinaires décamperont sans réfléchir dès la première étincelle. Ils partiront sans vivres, sans culottes et sans brosses à dents. Après le déclenchement du chaos, les habitants plus téméraires déserteront d'eux-mêmes la cité, ce qui facilitera les procédures d'occupation et leur expropriation définitive du bourg, tel que désiré par le maire et les grandes pétrolières. Si le Québécois qui est supposé venir à Mizérikod pour faire un travail de contrôleur général, combattre la corruption et remettre de l'ordre dans les affaires publiques, possède la moitié de son bon sens, il ne mettra même pas les pieds dans le village voisin. Mais pour ce qui est de prévenir un bain de sang, prévient Jim Falafel avec un accent proche du madelinot, rien n'est plus impossible à prévoir. Les multinationales veulent protéger leur image, proteste le maire. Même si elles ont la réputation d'être outrageusement immorales, les actionnaires de ces compagnies demeurent des humains avec un cœur, une morale et des sentiments. Les citoyens effrayés et en exode n'auront rien à craindre, soutient Jim Falafel. Pour ce qui est des matérialistes attachés à leur propriété et aux biens temporels qui ne voudront pas lever le pied, eh bien malheur à eux, l'attachement aux choses inanimées de ce foutu monde est leur problème, pas le nôtre. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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