Sunday, November 17, 2013

chapitre 10a 
(Le Comédien) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 



10a 
Le Comédien 

Confiné dans la cellule numéro 7 de la prison municipale de Mizérikod depuis trop longtemps pour un homme à l'esprit fragile, Réal Couture réalise qu'il va, en langage populaire québécois, péter sa câlice de coche, d'une minute à l'autre. Il croupit dans ce cachot insalubre depuis bientôt deux jours, à la merci des rats, des punaises et d'un taux d'humidité intenable. Trois autres détenus occupent cet espace exigu de neuf mètres carrés avec lui. La dernière fois que Réal Couture s'est assoupi, l'un de ses compagnons de geôle a essayé d'utiliser son corps afin de soulager ses pulsions. Suite à ce malencontreux incident, Réal s'est informé auprès du gardien de nuit au sujet de ses étranges colocataires. Celui qui avait tenté de l'outrager, un perverti en érection quasi permanente, attendait son procès pour trafic humain et une tentative de vol d'organes sur une victime vivante. Le second énergumène, soupçonné d'anthropophagie, auteur d'interminables discours anarchistes et incohérents visant l'abolition de toutes formes de gouvernement, avait été retrouvé enfouis sous les débris d'une épicerie de Port-au-Prince, neuf mois après le tremblement de terre, dodu comme un cochon gris. Enfin, le dernier original, un bizarroïde en dialogue constant avec lui-même et une figurine plastique à moitié fondu de Spider-Man, aurait, selon son acte d'accusation depuis longtemps déclaré introuvable, volé puis revendu, au plus fort de la crise post-Sandy, plusieurs tonnes de denrées alimentaires et de médicaments destinées à des sinistrés dans le besoin. 

Un mélange de déshydratation, d'hypoglycémie et d'insolation, additionné de peur et de fatigue, ont contribué à transformer les lamentations de Réal en un rire nerveux et discontinu vide d'émotions. Cet ancien ouvrier apicole de Rimouski pressent de plus en plus que ses chances de sortir vivant et sain d'esprit de cet enfer sont minimes. Réal Couture aurait-il pu refuser l'offre du directeur de casting de Replica Entertainment ? Pas vraiment, car à l'époque, il peinait à garnir son garde-manger et à boucler les fins de mois avec son maigre chèque de chômage de l'usine à miel. Sans ses petits cachets d’acteur de théâtre saisonnier et de chanteur country, le budget pour sa bière et ses gratteux aurait été insuffisant. Voilà soudain que son lointain cousin, chasseur de têtes pour une agence artistique montréalaise, venait lui proposer ce rôle de composition pour le moins inusité. Contre un salaire indécemment élevé, Réal devait entrer dans la peau d'un chargé de projet dans une vidéo corporative doublé d'un documentaire, pour le compte d'une entreprise californienne impliquée dans la reconstruction d'Haïti sous l’égide des Nations Unis. Afin de cacher ses paiements extravagants au ministère du revenu, ce germain, désormais devenu son agent, avait poussé Réal à commettre une fraude bancaire en ouvrant un compte bidon sous un faux nom. Le cousin lui avait ensuite demandé de se procurer un visa pour Haïti valide six mois, toujours sous une fausse identité. Peter Couture avait finalement sommé Réal de suivre à la lettre une série de consignes saugrenues intimement reliées aux nombreux formulaires de consentement attachés au contrat final ; la plus étrange instruction étant de camper son personnage d'entrepreneur immobilier plus grand que nature vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au risque de ne pas toucher la seconde moitié de sa prime si la vérité venait à éclater avant la fin du tournage. 

Cinq semaines après son oui initial, et exactement trois heures avant le décollage de son avion pour Bangkok, Réal Couture fut terrassé par une crise d'angoisse incapacitante. 

- Allô, Peter ? 
- Ah, ben, salut, le Réal ! mon maudit chanceux, toi. T’es-tu déjà couché en bedaine s'a plage dans ton Speedo, le parasol déplié pis ton seize onces de fort sur glace à une coudée ? 
- J’suis encore à l'aéroport. 
- Coudonc, sont-y toujours en retard à Trudeau ? 
- J’sais pas comment t'dire ça, Pete, mais ça plus de bon sens, c't'affaire-là. Tout d'un coup, j’ai la crisse de chienne. J'panique ben raide, là. Les capsules de Valium font plus effet. J'veux débarquer de la gimmick, c'est ben trop risqué. 
- Es-tu viré fou, toi, Chose ? T’as déjà encaissé la moitié de tes honoraires ! 
- J’ai pas encore prélevé un sou de cet argent-là, Pete. J’voulais attendre d’être sûr à cent pour cent. Ma fille est pas encore majeure, t'sais, ça serait plate si y m’arrivait malheur. C’est déjà assez dur de l'élever sans sa mère. 
- Ostie d’égoïste à marde ! Pis moi là-dedans ? Y me reste plus un rond de ma commission. Je rembourse ça comment, moi, quinze pour cent de un demi-million ? 
- Ben, y a mon terrain à Saint-Valérien. 
- Je m'en tabarnaque de ton simonaque de champ de blé d'Inde ! Avale une poignée de Tylenol ou trouve-toi des Gravol, Chose. Qu'est-ce qui te chicotte, là, tout d'un coup, ça fait un mois et demi qu'on travaille sur ce job-là ? 
- C'est pas toi qui va passer les douanes avec un faux passeport. Le nom va même pas avec ma face. Moïse Berri... Ramsès Beaulieu, tant qu'à y être ? Même la directrice de la Caisse Pop de Rimouski m'a demandé d'où je venais avec un nom comme ça. Pis veux-tu bien me dire pourquoi y faut que je passe une semaine en Thaïlande avant d'atterrir à Port-au-Prince ? J'ai pas reçu un seul vaccin. 
- Je l'sais-tu, moi, ciboire ? Ça faisait partie des conditions, Réal. Imagine la scène avec moi deux minutes, juste deux minutes, siouplaît. Ferme les yeux. Dans six mois, pas plus, okay, toi, ben assis dans ton nouveau char, tu passes au ralenti dans ton ancien quartier sur la rue Saint-Germain. Tu paies la traite à tout le monde au Steak House, pis t'annonces à Sandra Rochon, la papotière, que t'es millionnaire. Hein ? La paroisse de Sainte-Blandine au complet est au courant de ton nouveau statut social dans l'heure qui suit. Vois-tu la boucane sortir des oreilles de ton ancien boss ? 
- J'ai les mains moites, pis je tremble, bâtard. Si y faut que je signe quoi que ce soit, c'est certain qu'y me fouille à nu. Pis j'ai comme l'impression d'être suivi depuis avant-hier. 
- Une grosse Lincoln noire ? Arrive en ville, Réal. Mars appelle Pluton, allô, la Terre. J'ai été franc dès le départ avec toi. Je t'ai averti qu'on avait affaire à des gens qui niaisent pas. Y ont payé un char de cash pour tes services de comédien jusqu'à date. Tout ce que t'as dans ton CV, c'est une annonce de pneus, deux répliques dans un film sorti direct sur DVD, des pièces en région que personne a vues pis une couple d'apparitions muettes dans Virginie. Tu vas là parce que tu ressembles comme deux gouttes d'eau à quelqu'un d'important là-bas. That's it
- J'ai juste pas envie de finir en prison dans un pays où, même riche pis libre, tu manges pas à ta faim. 
- Compare-toi pas aux p'tits clins qui essayent de passer de la dope dans leur fond de culotte à partir de Bangkok, mon Réal. Toi, t'es un artiste, man, un entertainer. Même le chef d'état là-bas fait partie de ta gang. Écoute, mets-nous pas dans le trouble. J'veux pas t'énerver avec ça, mais c'est sûr que les gars qui te suivent en Town Car sont au courant que t'as une fille, pis c'est pas ta vieille mère en chaise roulante qui va les empêcher de s'en approcher. Hein ?  

Le documentaire de la compagnie Legit Imco Construction devait être filmé au même rythme que l'avancement des travaux de reconstruction de la commune de Mizérikod. Comme rien de concret ne semblait voir le jour au bout de trois mois, Réal Couture s'est tranquillement remis à lever le coude du matin au soir et à reprendre goût à la nicotine, trop souvent laissé seul et à lui-même dans la somptueuse villa qui lui servait de logis. Couture aurait bien voulu profiter de tout ce temps libre pour visiter le pays et se fondre dans la masse, mais il était constamment sous surveillance et interdit du moindre déplacement en solitaire. 
Le cuisinier de la maison finit un jour par profiter de l'absence des deux gardes du corps de Réal, occupés à changer les freins d'une motocyclette, pour tenter d'en apprendre un peu plus au sujet de ce personnage inaccessible. Car ce pensionnaire particulier du sénateur Fleurant devait être fichtrement important pour qu'un tel dispositif de sécurité soit déployé en permanence autour de lui. 

- Pardonnez-moi, monsieur, je sais qu'il nous est strictement défendu de communiquer avec vous, mais c'est plus fort que moi. Seriez-vous par hasard, Moïse Berri, le président de la Fondation Zanmi d'Haïti ? 
- Euh... oui ? mentit Réal Couture, en pensant à ce qui arriverait à sa famille s'il révélait sa véritable identité. 
- Le, Moïse Berri ? 
- Juste Moïse fera l'affaire. J'suis pas du genre snob et plein d'cul
- Pardon ? 
- Je ne m'enfle pas la tête avec des bagatelles, reprit Réal Couture avec un fort accent bordelais. 
- Et d'une telle humilité, soupira l'employé avec admiration. Du fond de mon cœur, monsieur Berri, je vous dis merci. Je vous remercie au nom de tous les miens, de tous les croyants, de tous les indigents et de tous les écoliers de la commune de Mizérikod. Je vous remercie pour la restauration de l'église, la nouvelle aile remplie de machines de survie toutes neuves du dispensaire de mademoiselle Lamisère, et aussi pour les fournitures scolaires du lycée. Permettez-moi de citer le grand Madiba : « L'éducation est l'arme la plus puissante pour changer le monde. » Que Dieu vous bénisse, monsieur Berri. Vous êtes un homme saint. Dire que je vous prenais à votre arrivée pour un jeune pédant imbu de lui-même. Je comprends maintenant pourquoi on vous appelle Tit Papa dans le village voisin. L'artiste qui a réalisé votre portrait devrait retourner se ressourcer à l'école des beaux-arts. C'est aberrant comme il est nul. 
- Que dites-vous ? Un portrait, une peinture de moi, comment ça, pis où ça ? 
- Dans le salon du troisième, je crois qu'il est à l'huile. 
- Y a un troisième étage ici ? Au fait, pouvez-vous bien me dire où est-ce que j'suis exactement ? Je sais que j'suis en Haïti, à Mizérikodville ou quelque chose du genre, mais ici, c'te maison là, c'est y un hôtel ou une espèce de prison de luxe ? Y a pas un mausus de téléphone qui marche, c'est tout plein de portes qui ouvrent pas pis des couloirs qui mènent nulle part. 
- Plutôt étrange que vous me demandiez ça à moi, monsieur Berri. Vous êtes l'unique invité du sénateur Fleurant. On dit que vous et lui, c'est comme Laurel et Hardy, Tom and Jerry, Bouki et Malice, inséparables. Je ne veux pas vous manquer de respect, monsieur Berri, mais puis-je vous poser une question personnelle ? 
- Ouan. 
- Êtes-vous un Blanc, blanc, ou un Haïtien à la peau très claire ? 
- J'suis Québécois plus ou moins pure laine avec du sang micmac du côté de ma mère. 
- Ce qui explique donc l'étrange accent. 
- Pouvez-vous me rendre un petit service, mon homme ? 
- Je serais fort gêné de vous refuser un rein après tout ce que vous avez fait pour nous, monsieur Berri. 
- Vous vous appelez comment, mon brave ? 
- Doudou, c'est comme ça qu'ils m'appellent, les amis, la famille, bref, ceux qui m'aiment. Vous faites désormais partie de ce cercle restreint. Comment puis-je vous aider, monsieur le président ? 
- Personne, je dis bien personne, doit savoir que j'vous ai parlé de ça, monsieur Doudou, pas même la police. Regardez, c'est comme dans le très urgent. Faudrait trouver un moyen de me mettre en contact avec l'ambassade du Canada, des États-Unis, de la France ou... en fait, avec n'importe quelle ambassade de la capitale si vous trouvez pas la canadienne. C'est tout. 
- Et je leur dis quoi, dites-moi ? 
- Dites-leur que j'ai des renseignements importants sur un ressortissant canadien, un terroriste du nouveau FLQ. Réal Couture... c'est son nom. Aucun avion de ligne devrait atterrir ou décoller de l'aéroport Toussaint-Louverture avant que je sois mis en contact avec un représentant officiel d'un gouvernement étranger. 

Cette conversation eut lieu un jeudi soir. Le menu et le goût de la nourriture changea abruptement le vendredi midi. Lorsque Réal Couture décida de sonder le chauffeur de la limousine sur ce changement soudain, Archibald lui déclara, l'air terriblement mal à l'aise, que Doudou le cuisinier travaillait désormais dans un endroit sans pleurs et sans souffrances. Puis en bougeant les lèvres sans émettre le moindre son, le chauffeur rajouta, les yeux remplis de terreur : 

- Les micros, les caméras... ils sont partout, monsieur Berri, partout. Ne l'oubliez jamais.

Le mercredi suivant, Réal Couture se fit réveiller en pleine nuit par une équipe de tournage comptant une bonne trentaine d'ouvriers et de techniciens. Sans vraiment lui prêter attention, comme si Réal était une poupée quelconque, une coiffeuse et deux maquilleuses se jetèrent sur lui afin de le rendre esthétiquement présentable selon leurs propres dires. Un type efféminé qui trimbalait des foulards et une boîte remplie de pots de crèmes auto-bronzantes vint s'additionner au trio pour, dit-il, donner de la vie au teint blafard de Couture, incompatible avec celui d'un Blanc puissant vivant sur l'île d'Hispaniola. La personne en charge de cette cavalerie, une matrone corpulente aux sourcils constamment froncés, lança sur le torse de Réal, une pile de feuilles couvertes de fragments de nourritures et de tâches de condiments. Visiblement irascible et acariâtre, elle dévisagea longuement Couture avec aversion, puis finit par hocher le chef en esquissant un sourire d'approbation teinté de dédain. 

- Vous avez deux heures pour mémoriser vos lignes, fit-t-elle sèchement. Oubliez les parties hachurées. 
- C'est quoi qui se passe là, vous savez l'heure qu'il est ? 
- Ce sont les scènes 18, 26 et 27, extérieures de jour. Je m'appelle Rosa-Liz avec un Z et c'est moi le capitaine de ce paquebot. Je coule, vous vous noyez seul, parce que moi, je demeure en tout temps sur le pont avec ma bonbonne d'oxygène. Ne reposez plus de questions insignifiantes ou je vous fous une baffe de catégorie A, pour amnésique. Voyez la largeur de mes mains ? Dix ans dans les mines. Alors, dans la 18, extérieur de jour, nous sommes à l'orphelinat. Vous sortirez de la limousine pour plus ou moins quinze minutes. Souriez en tout temps, mais évitez les contacts visuels prolongés avec les responsables de l'institution, surtout avec monsieur Saint-Saëns. Vous le reconnaîtrez, il a l'air d'un pleureur sous contrat. On vous présentera à un petit lépreux. C'est de la frime. Il s'agit du garçon de mon machiniste ; le petit espiègle est pétant de santé. Vous refusez de porter des gants avec véhémence et vous me le caresser comme si vous étiez immunisé comme le cardinal Léger. L'argent que vous allez distribuer est réel, alors un peu de contrôle, c'est le budget de notre manger. On veut que le peuple vous adule et que les enfants vous prennent pour Saint-Nicolas, pas pour le Christ Rédempteur. Dans la 26 et la 27, il y aura des décideurs importants et des membres du cabinet présidentiel dans l'assistance. Ne changez pas un mot et ne rajoutez surtout pas une ligne au discours qu'on vous a écrit. En dehors des bonjours et des enchantés de faire votre connaissance, limitez le social au minimum. Un tireur d'élite vous aura à l'œil en tout temps, alors ignorez votre instinct si l'envie d'appeler à l'aide vous frôlait l'esprit. 

Les journées de tournage se multiplièrent. S'ajoutèrent à ces longues périodes de travail ardus, des soupers bénéfices, des spectacles organisés par des enfants autistes en plein air, des parties de football avec des amputés ou des aveugles, et de fréquentes visites à la pouponnière et aux soins intensifs du dispensaire de Mizérikod, le tout filmé en haute définition. Réal Couture développa à la longue un rapport amical apparenté au syndrome de Stockholm avec la réalisatrice du documentaire promotionnel. Au début, les gifles de Rosa-Liz lui arrivaient avec puissance, sans motifs apparents et sans avertissements. Elles visaient presque toujours à faire exploser ses tympans. Quand Réal découvrit la passion de Rosa-Liz pour les westerns spaghetti, Johnny Cash, Patrick Normand et Léo Ferré, Réal usa de ses connaissances en matière de partitions, de son charme rimouskois et d'une guitare de flamenco avec deux cordes manquantes pour acheter la pitié de la réalisatrice. Leur proximité devint telle qu’ils finirent par s'échanger des faveurs. Usant de petites notes écrites sur des bouts de papiers essuie-tout pour communiquer entre eux, ils parvinrent à déjouer les gardes et les caméras qui se trouvaient jusque dans les toilettes. En échange de son aide pour répondre aux questions d'un examen en ethnologie de l'université de Strasbourg, suivi par correspondance par le cousin de Rosa-Liz, Réal obtint des nouvelles par écrit de sa famille, soulagée de le savoir au moins vivant. 

Par un soir de grands vents, mardi dernier pour être plus précis, la nuit du cyclone Sandy, Réal Couture réalisa qu'il était un pion d'une importance cruciale dans ce jeu cruel qu'était devenue son existence. L'arnaque ou la conspiration qui se tramait autour de lui avait nécessairement besoin de sa présence pour fonctionner ou atteindre son but visé. 

- Si je prends la fuite, les gardiens vont-ils me tirer dessus ? se demanda-t-il. Les gardes devraient probablement me pourchasser, me rattraper et me ramener en un seul morceau pour ne pas décevoir le sénateur Fleurant. Tous les gardiens souffrent d'embonpoint ou se baladent avec des armes ultra pesantes faites pour abattre des avions de chasse. Je fous le camp d'ici aujourd'hui. 

Même s'il voyageait toujours les yeux bandés, Réal avait déduit, suivant ses allers et venues, que la Morne de la Gloire se trouvait à dix minutes en voiture du centre de la ville, et qu'une ravine coulait tout juste derrière la villa. Réal décida sur un coup de tête de saisir sa chance et de courir vers la liberté. S'il parvenait à contacter les autorités de l'ambassade canadienne, pensait-il, la GRC ou le SCRS sauraient sûrement mettre les siens en sécurité à temps. Profitant du changement de garde qui prenait toujours un temps fou parce que ces types avaient toujours des anecdotes à se raconter, Réal Couture sauta de la fenêtre de sa chambre, dévala la colline jusqu'au ruisseau, puis couru contre le vent vers les lumières de la commune. Réal commençait à anticiper la fin de son supplice à l'approche de la route Nationale #2, quand il se buta à une clôture électrifiée. Nullement surpris, il entendit presque aussitôt des aboiements lointains. Comme il avait utilisé un savon parfumé pour se laver ce soir là, Réal comprit que semer ses chiens serait du domaine de l'impossible. Il rebroussa donc chemin, la mine complètement abattue. 

La raclée que Réal Couture reçu cette nuit dans les bois fut très désagréable. Seule sa tête et son scrotum furent épargnés. Les gardes le firent passer par la porte sud-ouest de la résidence et le conduisirent dans une aile de la maison que Réal n'avait jamais vue auparavant. Après avoir traversé une bibliothèque fournie en encyclopédies antiques et en livres rares, ils débouchèrent sur un cabinet tapissé de portraits d'anciens présidents haïtiens, dont Cincinnatus Leconte, Pierre Nord Alexis et Tirésias Simon Sam, où deux hommes en smoking disputaient une partie d'échecs en sirotant du cognac. Le premier était un vieillard à l'air vicieux, enlaidi par une énorme pustule au menton et un œil de verre mal ajusté ; le second, un sosie de Réal Couture coiffé d'une kippa. Même si l'individu comptait dix ans de plus, la ressemblance demeurait tout de même frappante. Curieusement, l'homme semblait aussi abasourdi que Réal. 

- Qu'est-ce qu'on fait de lui, Sénateur ? a demandé l'un des fiers-à-bras au patriarche. 
- Cet imbécile a mis notre vie en danger, a déclaré un second. Tu parles d'une idée, essayer de nous fausser compagnie en plein cyclone ? J'ai vu voler un cabri gris ! Un peu plus et je recevais une couverture de tôle en pleine figure. 
- Envoyez-le réfléchir à la prison municipale, il verra si c'est aussi confortable là-bas. Passez par le toit. Vérifiez au passage les attaches de l'hélicoptère, puis redescendez par l'escalier de secours extérieur. Savez-vous qui est de service cette nuit ? 
- Picot et Albin. 
- Dites-leur de spécifier à ce sadique d'Oscar Perceval qu'il ne doit pas malmener ce prisonnier sans ma permission. 

En gravissant les escaliers, Réal vit une chose particulièrement troublante au troisième niveau. Le personnage figurant sur cette fameuse peinture à l'huile dont lui avait parlé Doudou le cuisinier n'était nul autre que Joe Dassin, dans la trentaine. Si le type à la kippa que Réal venait de croiser lui ressemblait un peu en plus jeune, ce dernier était en revanche pratiquement une copie conforme du chanteur représenté sur ce canevas. Réal se souvint alors qu'en parcourant l'Europe avec son band country dans les années quatre-vingt, une aubergiste Wallonne lui avait plusieurs fois répété qu'il ferait fureur en France s'il montait sur scène dans la peau de Joe Dassin pour un spectacle hommage ou un truc du genre. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda 

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