chapitre 10b
(Le Geôlier)
Moïse Berri
et la Reconstruction de l'Agence
Spatiale d'Haïti
Jude Antoine Jarda
10b
Le Geôlier
Le geôlier en chef de la prison municipale de Mizérikod se présente de bien mauvaise humeur devant la cellule numéro 7, source d'un vacarme exorbitant. Oscar Perceval est armé d'une matraque électrique, d'une bombe au poivre et d'un rictus insidieux qui cache un homme irritable, atrabilaire et prompt à la colère. Oscar est un individu courtaud aux mains massives et au front plat. Il boite, bave et converse constamment avec sa propre personne et les nombreuses voix dans sa tête. Les coiffeurs de la commune ignorent sans doute son existence, et le dentiste de l'avenue Jean-Baptiste-Mars-Belley n'a probablement jamais aperçu son ombre. Ses vêtements sont des haillons, mais Oscar Perceval est chaussé de bottes de cowboy en peau d'anaconda et porte au poignet une dispendieuse montre Patek-Philippe. Il cligne souvent des yeux et jette fréquemment des coups d'œil succincts derrière lui en poussant des petits cris aigus, comme s'il appréhendait une agression imminente.
Réal Couture se tient tout sourire derrière les barreaux, toujours en proie à un accès de folie passagère.
- À moé, mes amis, foutre tonnerre ! s'exclame subitement le geôlier en apercevant Réal. Par tous les Saints, monsieur Berri, que faites-vous donc au fond de ce donjon puant ?
- J'suis mort, là, finalement ? lui demande Réal Couture, soudain serein.
- Vous me paraissez bien vivant, Monsieur le Directeur, ha ! ha ! ha ! mais vous avez définitivement pris un sacré coup de vieux. Attendez seulement que je mette les mains autour du cou de l'imbécile qui vous a envoyé pourrir dans cet endroit infect. Scandale est le premier mot qui me vient à l'esprit. Votre nom ne figure même pas sur la liste de mes pensionnaires. C'est le quartier des oubliés ici. Hiii ! Vous auriez facilement pu y passer Pâques et la Toussaint sans jamais sentir l'odeur d'un avocat. Cette bêtise administrative pourrait me coûter mon poste. Qu'arriverait-il au pauvre Oscar, dites ? Je ne connais rien d'autre à part garder des bêtes. Soyez certains que je trouverai un responsable à punir pour payer cet outrage. Il y aura douleur en représailles à cette erreur. Je vous le jure et je crache par terre.
- Sortez-moi de ce trou là au plus sacrant !
- Tout de suite, Monsieur Berri. Vous êtes ma priorité. Je vous dois bien ça. Si vous n’aviez pas abusé de vos pouvoirs pour exiger mon transport d'urgence vers Cuba le trimestre dernier, je n'aurais pas eu ce triple pontage coronarien à temps. Regardez-moi, aujourd'hui. Mon marteau s'est même remis à fonctionner. Plus besoin de ce foutu comprimé bleu pour faire tenir mon bidule au garde à vous. Le sang circule parfaitement dans la région du bassin. Je me réveille adolescent chaque matin. Je n'arrive même plus à viser le vase de nuit. Hiiiii ! Allons de ce pas dans mon bureau afin de tirer tout ça au clair. Parlez-moi d'une couillonnade majeure qui pourrait me coûter mon fond de pension. Jeter Millionnaire au cachot sans que j'en sois averti... Mes hommes en veulent-ils à ma peau ? Picot et Albin m'ont dit de ne pas toucher à un cheveu du Blanc, ordre du sénateur Fleurant. Quand je leur ai demandé de quel Blanc il s'agissait, ces deux ratés étaient déjà ivres, complètement givrés. Je ne pensais même plus à cette affaire à la fin de mon dernier quart de travail. C'est que j'ai d'autres préoccupations, moi. Vous comprenez ? Ce sont ces murmures dans mon crâne. Ils me rendent amnésiques. Hiii ! Y a que les lamentations des autres qui parviennent à les calmer. Il y a bien sûr ces médicaments, mais sait-on vraiment ce qu'ils contiennent ? Monsanto, ça vous dit quelque chose ? Laissez-moi réfléchir tranquille ! Foutre tonnerre ! C'est pas à vous que je m'adresse. Vous avez vu, derrière vous ? Ne regardez pas tout de suite. Ils sont là. Faites comme si de rien n'était. Suivez-moi.
Le bureau d'Oscar Perceval est en parfaite harmonie avec sa psyché. Des affiches du président Martelly tapissent les murs fuchsias du local et un nombre impressionnant de cierges, de crucifix et d'icônes représentant la Vierge et des saints martyrisés sont dispersés aux quatre coins. Son aménagement intérieur indique que le responsable de la prison municipale réside au sein de ce chaos en permanence. Il y a même présence d'un coin salle de bain, reconnaissable à la cinquantaine de rasoirs électriques qui y traînent. Un lit simple pliable sert de support à vêtements. On y retrouve aussi une cuisinette avec grille-pain, cafetière, assiettes, casseroles, napperons et ustensiles assortis. Des dizaines de cubes Rubik résolus, entamés ou encore neufs traînent un peu partout. Tout ça baigne au milieu d'archives, de rapports d'incidents et d'autres dossiers importants. Le gardien de prison met de l'eau à bouillir. Il offre un choix intéressant de tisane à Réal. Oscar Perceval compose ensuite un numéro de téléphone à partir de son cellulaire en prenant soin d'activer la fonction haut-parleur. Il choisit au hasard un cube multicolore qu'il résout avant la cinquième sonnerie.
- Albin ?
- Oui, mon général ?
- M'appelle pas comme ça, panouille. Suffit que la mauvaise oreille t'entende, et voilà mon passé sous enquête. Ceci est un appel confidentiel. T'es seul et chez toi ?
- Bien sûr.
- Alors c'est quoi tout ce brouhaha, tu me prends pour une mule qui s'est cogné le crâne ? Je connais tous les bruits de cette commune. Je reconnais clairement la voix de Rico Mars qui annonce un de ses concours truqués derrière toi. J'entends les klaxons impatients et le pouls du marché. Tu es donc par déduction chez Mélissandre Présumé, juste en face du club Kompa Lakay. Y a des endroits sur cette planète qui réservent la lapidation aux adultères. Je ne sais pas si t'étais au courant. Y a aussi un tas de maris jaloux dans les couloirs de la mort parce qu'ils sont rentrés chez eux au mauvais moment.
- Aucun danger dans ce cas, Chef, la Présumé est veuve. Pas sur papier ; le corps de son homme n'a jamais été retrouvé. Mais c'est tout comme. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
- Hiii ! Ça te dit quelque chose, Moïse Berri ?
- Il s'appelle comme ça, le mari de la Présumé ?
- Abruti ! Moïse Berri est le président de la Fondation Zanmi d'Haïti, le directeur de Vilaj Espwa. On parle du type qui a créé quatre-vingt pour cent de l'emploi à Mizérikod depuis son arrivée dans notre coin de pays. Et toi, tu me dis, Moïse quoi, Moïse qui ?
- Tout le monde connaît Millionnaire, Chef. J'ignorais seulement son nom. Ce que je sais par contre, c'est qu'il aurait été kidnappé cette nuit à la villa du sénateur Fleurant.
- Imbécile de bedolle précoce ! Dis-moi comment diable quelqu'un serait parvenu à enlever un de nos détenus sous nos yeux ? C'est toi-même qui a jeté le Blanc dans la cellule numéro 7, en compagnie du cannibale, y de ça trois nuits, mardi, soir du cyclone.
- Là, vous me perdez complètement, Chef. Puisque je vous dis que la nouvelle est d'actualité en ville. Vidal Gascon et ses copains de l'entretien ménager de la Fondation Zanmi d'Haïti se font aller la gueule. Ils radotent n'importe quoi, mais le fond est solide. Millionnaire a été enlevé peu avant l'aube. Le journal local de Victor l'Hexagone est édité, imprimé et en vente libre. Vous prenez toujours les médicaments que vous a prescrits le Chinois, Chef ?
Quelqu'un frappe à la porte du bureau d'Oscar Perceval avec insistance.
- Entrez !
Le commissaire Malvenu entre dans la pièce avec un porte-documents qu'il plaque violemment sur le bureau du gardien. Son nez coule, ses lèvres sont gercées et sa mâchoire serrée. L'homme est sans aucun doute sous l'effet d'un puissant psychotrope.
- Laisse-moi seul avec le suspect, ordonne-t-il à Oscar sans établir un contact visuel.
Le geôlier demeure sourd à la demande du commissaire. Il observe longuement le visage de Réal Couture en oscillant la tête, la langue sortie, intrigué.
- Mais ça par exemple, par la syphilis de Napoléon, vos yeux sont verts, finit-il par murmurer, y sont pas bleus, mais pas bleus du tout.
- Donne-moi un quart d'heure avec lui, Oscar. C'est une affaire de sécurité municipale urgente qui pourrait facilement devenir départementale, voire nationale, attention.
- Je dois rester avec ce prisonnier en tout temps, ment le geôlier en chef, ordre du sénateur Fleurant.
- Quand est-ce qu'y a dit ça, le vieux croulant ?
- Je viens de raccrocher, ajoute Oscar Perceval. Vous pouvez le rappeler pour obtenir plus de détails. Il allait prendre une sieste, le vieux croulant, comme vous l'appelez affectueusement. Il me semblait par contre grincheux et à bout de nerfs.
- C'est bon. Vous ? fait le commissaire en pointant Réal Couture. Qui êtes-vous, exactement ?
- Je connais mon droit de garder le silence, répond Réal Couture. Mettez-moi en contact avec l'ambassade canadienne.
- Je te donne cinq cent dollars et une caisse de Barbancourt cinq étoiles, Oscar, si tu me laisses quinze petites minutes avec cette pédale. J'aimerais discuter de ses droits en privé avec lui.
- Hors de question, Commissaire.
- Vous voulez pas me dire votre nom ? reprend Malvenu en fusillant Réal du regard. D'accord, mais si par tout hasard, vous portez le nom de baptême de Joseph-Henri-Paul-Réal Couture, domicilié à Rocher-Blanc, au Québec, sachez que la SQ et Interpol vous traquent au moment où je vous parle. Reconnaissez-vous vos victimes, espèce de pervers ? rajoute le commissaire avec dégoût, en sortant une douzaine de photos d'enfants abusés de sa serviette de cuir. Ils ont trouvé 54 243 fichiers dans le disque dur de votre ordinateur personnel à Rimouski. Ils savent que vous êtes à la tête de la pyramide, que vous en êtes le cerveau. Bruxelles, Amsterdam, Bangkok, Rimouski et Budapest sont tous en état d'alerte. L'opération Angelot est lancée, les arrestations se multiplient. Et tout semble indiquer que vous êtes le fournisseur et le distributeur principal de ces images insupportables. Vous photographiez ces enfants dans la cave de votre maison, dans un entrepôt désaffecté ou dans un endroit encore plus sordide ?
- Wooow, les moteurs, Alfred ! proteste, Réal. T'es-tu malade, toi, sacrament ? J'ai une tite fille que j'adore. J'aime les bonnes femmes avec des gros totons, ben matures pis ben cochonnes. J'suis pas un câlice de pédophile.
- Alors qu'est-ce que vous êtes allé chercher en Thaïlande avant de venir ici, un petit mâle sans poils ? N'est-ce pas là une destination connue des adeptes de la prostitution juvénile ?
- Je vous jure que j'avais absolument aucun contrôle sur l'itinéraire de ce voyage-là. J'suis resté enfermé cinq nuits d'affilée à l'hôtel. J'ai peur de la tuberculose et de la fièvre jaune. Ça faisait partie de mon maudit contrat. Regardez, si j'vous en dis trop, je mets la vie des deux seules personnes qui comptent pour moi en danger de mort. Y a quelqu'un derrière tout ça qui nous manipule comme des marionnettes, vous, moi, tout le monde. Je sais même pas ce que j'peux vous dire. Si vous travaillez pour eux, pis que tout ça c'est un piège pour me tester, moi j'suis fait d'un bord comme de l'autre. Vous me parlez de fichiers pis d'ordis. Moi, à part les courriels pis les achats en ligne, Internet est un mystère total. Je sais même pas par où commencer pour voir un film gratis.
- Combien de temps y vous faudrait pour fondre en larmes si vous imaginiez votre fille en détresse ?
Le résultat est instantané. Réal Couture se met à brailler avec tellement de désespoir que son corps se recroqueville jusqu'à prendre la forme d'un fœtus.
- Qu'est-ce que vous faites avec un passeport au nom de Moïse Berri, monsieur Couture ? brame le commissaire Malvenu. C'est le grand marionnettiste qui vous l'a fourni ?
- Moouais ! râle Réal. Y m'ont payé un char de cash pour me plonger dans leur merde. Waaaaah ! J'suis juste un acteur amateur de la ligue d'improvisation du Bas-du-Fleuve. Mon vrai travail, moi, c'est préposé à l'extraction, à la fabrique de miel de mon village. Mon agent, dans le fond, y a suivi aucune formation. C'est le cousin de mon cousin, pis je pense qu'y couche avec sa cousine. Waaaaah ! Y m'a dit que je ressemblais à quelqu'un de ben important, pis que si je l'écoutais, les problèmes d'argent, c'était fini pour la vie. Mettez-vous à ma place. Du jour au lendemain, je passais de deux de pique à big shot, juste en signant au bas d'une page blanche.
- C'est vrai qu'y ressemble à l'Architecte, mais en plus usé, laisse échapper Oscar Perceval. Haaaa ! Lui aussi à une tête de Joe Dassin, vous trouvez-pas, Commissaire ?
- Une tête à quoi ? fait Malvenu.
- Joe Dassin, c'est un chanteur américain francophone qui aurait fini par ressembler au vrai Moïse Berri, s'il était mort plus vieux.
- Un américain qui chante en français, hein, je vois... pourquoi pas un Kazakh qui chante en swahili ? Quelque chose me dit que tu continues de refiler les médicaments que t'a prescrits le Chinois aux chiens dans la cour, Oscar. Une chance pour toi que PETA est une affaire de riches. Je vais de ce pas consulter le sénateur Fleurant. La gravité de la situation justifie l'interruption de sa sieste. Garde l'œil sur cet homme pendant mon absence. Personne ne doit savoir que ce canadien est ici en dehors de ceux qui savent déjà.
©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda
No comments:
Post a Comment