Tuesday, November 19, 2013

chapitre 10c 
(Le Maire) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


10c 
Le Maire 

Le chef de l'administration municipale de Mizérikod se pointe à la prison vers midi. Il se promène avec un plat pour emporter qu'il s'est procuré au restaurant de madame Consuelo. Amédée Fleurinor déverrouille la porte du bureau d'Oscar Perceval avec sa propre clé passe-partout, dépose sa bouffe sur la table à repasser, démarre le ventilateur à plein régime, puis se met à siffler un air populaire de Boukman Esperyans en tapant du pied et des mains. Le premier magistrat de la commune a la réputation d'être un bourgeois déguisé en pingre de première classe. En effet, Amédée Fleurinor porte des vieilles lunettes à montures dorées, dotées de verres épais et égratignés. Les souliers du maire sont vétustes et son complet bon marché semble avoir été taillé pour son petit frère. Le geôlier ne tarde pas à trouver la source de cette alléchante odeur de lambis grillés, de fruits à pain et de sauce aux haricots rouges. Oscar Perceval exagère son sourire au point de déformer son visage lorsqu'il croise le regard hautain de son patron. 

- Bien le bonjour, monsieur le maire, salue le gardien en humant l'air. Quel plaisir de vous voir. Ça fait longtemps que vous moisissez ici-bas ? 
- Je viens tout juste d'arriver. 
- C'est plutôt rare de vous croiser ici-bas dans ma cave. Vous vous plaignez tout le temps de la malpropreté des lieux, ajoute le gardien en zieutant le repas du maire. Miam-miam, mais quel parfum exquis, vous permettez que je me joigne à vous avec mon bouillon sans viande et sans sel ? Ce sont des restes du souper d'avant-hier. La furieuse Sandy a eu raison de la vieille génératrice de mon oncle, Horace. Nous mangeons froid et cru depuis. De quoi je me plains, y reste un os entouré de gras. Voulez-vous mélanger puis partager nos repas, comme ça y en aurait plus pour vous et moi ? 
- Non merci, répond Amédée Fleurinor en réprimant un haut-le-cœur, je n'ai pas vraiment faim. 
- Besoin de mes services, Monsieur le Maire ? 
- J'ai un contrat pour toi, du sérieux en terme d'oseille, du solide pour les affaires. 
- Refilez-moi le nom, l'endroit et la date qui vous convient. 
- Rogatien Gingras, ici même et dans trois jours. 
- Ooooh ! désolé, Monsieur le Maire, y a conflit d'intérêts majeur. Je ne besogne plus dans notre département ou dans la région du lac Saumâtre depuis l'incident Vaval. Hiii ! Qui aurait cru que j'avais de la famille à Thomazeau ? C'était plutôt gênant pour moi à l'enterrement, avec toutes ses doléances et ses appels à la vengeance. Si tous ces endeuillés avaient su ? 
- Ce genre d'erreur sur la personne ne risque pas de se reproduire, mon cher Oscar. Ta prochaine victime est un étranger, un Québécois, tout ce qu'il y a de plus génétiquement modifié de ton arbre généalogique. 
- Vous traînez une photo ? 
- Inutile, il s'agit d'une vieille connaissance ; le Blanc que tout le monde appelait Missionnaire, l'ancien coordinateur de l'ONG Rivière Espérance. Il débarque en ville lundi matin, selon mes sources. Mon commanditaire voudrait que tu lui donnes une bonne frousse. Un petit séjour de trois heures dans un réfrigérateur de la morgue devrait suffire. Le financeur de cet acte strictement politico-économique le veut de retour chez lui le plus rapidement possible, terrifié et traumatisé à vie. 
- Intéressant comme concept, mais soyons clair, je charge le même tarif que pour un cadavre. 
- Faisons preuve de logique pour bien se comprendre, Oscar. La différence entre le meurtre prémédité et la simple menace est énorme au sens formel de la loi. Les condamnations encourues ont deux décennies d'écart. Travaillons ensemble comme deux bons associés sur l'aspect financier de la chose et rejoignons-nous amicalement au milieu de la soumission. 
- Mon prix est fixe. Les records de longévité au sein des pénitenciers du pays déclinent de façon radicale depuis quelques temps. Je ne dispose pas même d'un mois de liberté à gaspiller. Le bruit qu'on m'a enfermé parviendrait aux oreilles de mes ennemis à la vitesse d'un vent violent. Je ne survivrais pas une seule nuit avec mon karma surchargé. Ajoutez à cela ma claustrophobie, je me pendrais avec mes propres intestins à la première occasion. Alors, il a peur de quoi notre sujet ? 
- Réglons d'abord la question financière, Oscar. Je n'ai que la moitié de l'argent sur moi. Je te refile la balance, plus cinquante pour cent de frais de retard la semaine prochaine. 
- C'est comme ça que vous payez vos dîners et vos caisses de suppositoires à la glycérine, Monsieur le Maire ? Vous me demandez de terroriser un citoyen canadien, pas de rosser un crève-la-faim ou de prélever le rein gauche d'un sans-papiers Dominicain. Qui peut m'assurer que notre homme n'a pas d'amis hauts placés ou qu'il ne sera pas protégé en permanence durant son séjour ? Pff ! Hiii ! La moitié de ma paie, ajoute Oscar Perceval avec condescendance. J'ai beaucoup de difficulté à vous cerner, Monsieur le Maire. Vous voilà assis sur le budget comme sur un trône depuis plusieurs mois déjà, vous devez donc être un habitué de la cueillette. Vous n'allez pas me faire croire qu'une force invisible vous empêche aujourd'hui de piger dans le sac, de vous signer plusieurs chèques pour services rendus ou de vous glisser une énorme enveloppe brune sous le tapis, ni vu ni connu. N'êtes-vous pas officiellement responsable du trésor municipal, unique surveillant du trésor communal et vérificateur ultime de tous les comptes et transactions reliés au trésor avant qu'ils n'aboutissent sur le bureau du délégué départemental sous forme de comptes rendus, de procès-verbaux et d'états de comptes du Trésor ? 
- Y a un problème majeur à la Scotiabank de Mizérikod. Tous les fonds de la ville en provenance de la Banque Centrale sont temporairement gelés. 
- Revenez me voir quand le réchauffement global deviendra une réalité, Monsieur le Maire. 
- Le temps presse, Oscar. 
- Alors donnez-moi tout ce que vous avez sur vous. Je veux aussi votre mangeaille. Et laissez-moi quelque chose de valeur en garantie. Oubliez votre montre ; Rolex prend un seul L. 

Amédée Fleurinor prend une longue pause pour réfléchir. Il arpente la pièce en silence, les deux mains couvrant son nez et sa bouche, les yeux hagards, visiblement tourmenté. Au bout d'un temps, le maire prend une grande inspiration, puis sort une liasse de billets de banque et un document de la poche intérieure de sa veste. 

- Voici la moitié du pognon comme convenu, fait le maire avec gravité. Et tu sais ce qu'y vaut ce petit bout de papier, Oscar ? 
- Y vaut quoi ? 
- C'est un fac-similé du titre de propriété le plus important de ce pays. Dans quelques jours, je serai copropriétaire du terrain allant du cimetière jusqu'au pont Jacques-Roumain. 
- Et alors, vous comptez vendre de la poussière, des ruines et des déchets aux touristes ? 
- Le sol ne vaut pas grand-chose, je l'admets, mais ce qui repose en dessous est hors de prix. Tu sais, à propos de cette odeur fétide et envahissante qui étouffe la ville depuis sa fondation ? Tout le monde y allait de son opinion depuis quelques temps. Moi, j'ai préféré utiliser la méthode scientifique, comme ils font dans Paris, Berlin ou Harvard. J'ai sans doute des ancêtres Blancs. Les résultats du laboratoire de Caracas sur mon petit prélèvement sont positifs. Nous vivons depuis notre enfance sur une mer de pétrole, mon cher Oscar. Le baril de brut se vend quatre-vingt-cinq dollars américains en date d'aujourd'hui sur Wall Street. Et d'après mon partenaire en affaire, y en aurait pour trente ans, même si on en pompait un million par jour. Calcule-moi tout ça avant de t'évanouir. 
- Haaaa ! 
- C'est pour ça qu'il ne faut pas t'inquiéter pour la seconde moitié de ton salaire, ni te faire du mauvais sang pour ton avenir financier. Tu dois simplement suivre mes directives et faire exactement ce que je te dis... associé. 

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  


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