Sunday, November 24, 2013

chapitre 11d 
(Monsieur B.) 


Moïse Berri 
et la Reconstruction de l'Agence 
Spatiale d'Haïti 


Jude Antoine Jarda 


11d 
Monsieur B.


Hilaire Vériquin procède à une introspection approfondie, allongé sur le tapis usé d'une chambre de motel de Châteauguay. Il tente de se vendre l'idée que la perte de contrôle sur sa vie est une affaire récente et remédiable. Son ego le renvoie par contre vingt ans derrière, face à des souvenirs précis qui marquent le début de sa longue chute autour de la fin du siècle dernier. Hilaire a en effet beaucoup de choses à se reprocher, mais sa plus récente bévue pèse plus lourd sur sa conscience que la somme des cinquante dernières. 

Il y a sept jours, Hilaire Vériquin se blâmait pour la dilapidation de son patrimoine familial. Il se cognait la tête contre les murs, incapable de saisir pourquoi il avait flambé toutes ses économies sur des tables de jeu aux quatre coins de l'Amérique. Hilaire demeurait néanmoins optimiste, répétant parfois à voix haute au volant de sa voiture qu'il s'en sortirait bientôt, que ses épais nuages finiraient bien par passer. L'argent est un produit qui change de mains, après tout, une denrée qui circule, un produit qui va et vient. Cinq jours plus tard, croyant enfin avoir trouvé une solution à ses problèmes, voilà que ce paisible chauffeur de taxi sans histoires s'improvisait kidnappeur amateur afin de réparer ses erreurs du passé, sans préparation aucune, le visage à découvert. Hilaire Vériquin louait ensuite une chambre avec sa carte de crédit prépayée et montrait son permis de conduire avec photo comme preuve d'identité. Ce cumulonimbus passerait beaucoup moins bien, pensait maintenant Hilaire, car il était désormais question de crime contre la personne avec une preuve d'achat et une vidéo incriminante de sept minutes enregistrée par les trois caméras de surveillance installées dans le lobby du motel. 


Pour comble d'embarras et de balourdise, Hilaire Vériquin avait franchi cet après-midi, selon son propre code d'éthique, la mince frontière entre l'homme irrationnel et la bête inconsciente. En effet, le commanditaire de l'enlèvement de Noémie Naud accusait un énorme retard au lieu et à l'heure fixé pour leur rendez-vous. Les balbutiements de l'énigmatique Monsieur B. à propos d'un problème de télécopieur et de service interurbain, lors de leur dernière conversation téléphonique, avaient laissé planer un doute sur le bon fonctionnement de la combine. Persuadé que d'éventuelles complications ne tarderaient pas à survenir, et à cours d'excuses pour expliquer sa longue absence à son épouse et à son employeur, Hilaire Vériquin voulait désormais abandonner la galère et rentrer chez lui. Après avoir promis à Monique qu'il se pointerait à la maison aujourd'hui même en lui montant un nouveau bateau de menteries, Hilaire a ressenti le besoin de dire la vérité à quelqu'un, de se confier à tout prix au premier venu ou de mourir étouffé par son angoisse et son insupportable sentiment de culpabilité. Il a tout d'abord téléphoné à Fritz Alphonse, son compagnon d'entraînement au gym de boxe, travailleur social dans une polyvalente de la Couronne Nord. Fritz Alphonse fréquentait cependant certains membres de la belle-famille d'Hilaire, et ce fêtard invétéré se transformait généralement en pie bavarde une fois exposé à la moindre petite goutte d'alcool. Les risques de fuites étaient bien trop grands. Il fut aussi momentanément question de tout avouer à Roger Picotte, le voisin tapageur d'Hilaire. Picotte avait l'oreille attentive d'un sage, mais le boss du barbecue de la 35ème Avenue à Lachine parlait seulement le joual du Saguenay. Pour être incompris de sa victime, étendue sur ce lit double à seulement deux mètres de lui, il fallait absolument effectuer ce partage d'informations en créole. Hilaire choisit donc d'entrer en contact avec Bachir, un compagnon taximan libanais qui bredouillait assez bien cette langue pour tenir une conversation rudimentaire. Soulagé de passer à confesse avec un Maronite pratiquant, et copieusement interrogé par ce dernier, Hilaire Vériquin lui a tout dévoilé pendant que Noémie écoutait l'émission, Voyage d'enfer sur Canal D. 

Hilaire s'attendait certainement à bouleverser son collègue. Il craignait de subir son jugement et même d'être dénoncé à la police. Jamais n'a-t-il pensé, même l'instant d'un éclair, que le danger se trouvait tout juste à côté de lui. Noémie décodait parfaitement le créole, et pas un traître mot des aveux d'Hilaire ne lui avait échappé. Selon les messages textes qu'elle recevait depuis hier en provenance d'Haïti, Noémie croyait se trouver dans cette chambre suivant les directives de Chuck. Toujours d'après le contenu des textos de Noémie, le chef du SSG planifiait en ce moment même son départ pour Monaco, où elle était sensée le rejoindre pour enfin officialiser leur liaison et passer le reste de leur vie ensemble. La jeune femme s'est donc empressé de demander des explications à son ravisseur. C'était quoi ce tas de balivernes à propos d'enlèvement de citoyens, de confinements dans des cercueils artisanaux, de paiements et de recouvrements de dettes en argent liquide par la force ? Noémie s'est mise à questionner Hilaire sur les intentions et les motivations réelles de Chuck, connu par contre uniquement sous les noms de Charles et de Charlot par le chauffeur de taxi. Comme Hilaire Vériquin n'en savait rien, simplement parce qu'il ne connaissait personne prénommé Chuck, et que Charlot, son neveu, ne faisait pas du tout partie de cette machination initiée par Paolo, son autre neveu, l'imbroglio a rapidement pris de l'ampleur. Plongé dans cet embrouillamini sans queue ni tête, Hilaire a commencé à ressentir la montée d'une accablante et fulgurante migraine, tout juste derrière son globe oculaire droit. Alarmé et transi, Hilaire a gentiment demandé à Noémie de lui céder ce téléphone cellulaire qu'il ignorait être en la possession de la jeune fille, voyant cet appareil comme un pont direct entre lui et le chemin du pénitencier. Noémie Naud a vivement protesté. Hystérique, consternée et décontenancée, la jeune femme s'est mise à hurler son mécontentement et à briser tout ce qui lui tombait sous la main, en commençant par la télécommande du téléviseur et la grille du climatiseur. Hilaire Vériquin n'avait pas dormi depuis un bon moment, ce qui réduisait considérablement la longueur de sa mèche déjà très courte. L'uppercut est parti sans crier gare. La combinaison classique crochet de gauche et droite au menton a suivi. La petite est tombée comme un fruit mûr. Hilaire s'est aussitôt mis à prier pour que Noémie se réveille amnésique et sans aucune trace de violence sur le visage. Complètement affolé, le chauffeur de taxi s'est ensuite mis à arpenter la pièce en poussant des longs soupirs, répétant constamment le mot Kèt, les mains pratiquement clouées sur ses tempes. Hilaire Vériquin réalisait alors qu'une présence devant le juge pour kidnapping, séquestration et voies de faits graves, diminuerait grandement ses chances d'obtenir cette résidence permanente canadienne depuis si longtemps convoitée. 

Quelqu'un frappe à la porte de la chambre 29. C'est la police et mon cas est perdu, pense Hilaire en se précipitant vers le judas. Il aperçoit un homme dans la cinquantaine avancée, le visage vérolée, le regard alerte, l'air d'un fugitif fuyant un chasseur de primes armé et déterminé. Le sinistre personnage ressemble à l'homme-corbeau dans les albums de Lucky LukeIl porte un complet Burberry taillé sur mesure, un nœud papillon en bois et un chapeau haut-de-forme marron garni d'un œillet en laiton. L'étrange personnage tient un cartable de cuir couleur fauve serrée contre son torse. Il protège son sac comme s'il s'agissait d'un bébé chétif ou prématuré. Les lettres BB sont gravées sur son sac. Ce sont les initiales de Burns Breton, le directeur funéraire de la maison Passage Légitime de Montréal, le directeur des opérations du nouveau cimetière de la commune de Mizérikod, l'homme de confiance de Déodas-Démosthène Légitime. 

- Monsieur B. ? 
- Ouvrez-moi vite, Vériquin, y a des caméras aux quatre coins. 
- Je vous attendais plus tôt ce matin, fait Hilaire en invitant l'individu agité dans la pièce. 
- Désolé, vous serez dédommagé. Montrez-moi vite la marchandise. 
- Elle s'est enfermée dans la salle de bain. Nous avons eu une petite dispute. Rien de sérieux, mais elle refuse de déverrouiller cette foutue porte. 
- Dites-moi qu'elle n'a pas accès à une fenêtre. 
- Y en a pas, Monsieur B., nous occupons une unité de coin. Écoutez, mon cher... associé, je ne veux surtout pas en savoir plus qu'y faut, fait prudemment Hilaire. Ne vous sentez pas obligé de me répondre, mais que va-t-il arriver à la demoiselle ? 
- Donnez-moi un instant, lance Burns Breton en se laissant tomber sur le lit. 

L'entrepreneur en pompes funèbres sort un portable Getac à l'allure particulièrement robuste de son sac d'écolier. Burns Breton démarre la machine, puis consulte brièvement les données qui défilent sur l'écran de l'ordinateur. Un sourire extatique modifie graduellement son visage lugubre. 

- Y a combien de minutes dans vingt-quatre heures ? demande-t-il à Hilaire sur un ton songeur. 
- Soixante minutes par heure, je multiplie par vingt-quatre, calcule le chauffeur de taxi... alors six fois quatre, vingt-quatre, six fois vingt, cent-vingt, donc cent quarante-quatre plus le zéro... 
- Mille quatre cent quarante. 
- Exact. 
- Multiplié par mille, je rajoute trois zéros. 
- Mille jours… plus ou moins deux ans et neuf mois. 
- Ou un point quarante-quatre million, dès demain, soupire Burns Breton en fermant les yeux. Je préfère ma calculette. Bon, vous disiez, à propos de cette petite garce ? 
- Je m'inquiétais pour elle et aussi pour moi, en fait... du moins, un peu. Pouvez-vous me dire ce qui va lui arriver ? 
- Qui veut savoir et pourquoi ? 
- Elle m'a vu, vous comprenez ? Elle sait techniquement qui je suis. J'ai été très imprudent. Disons que je ne suis pas un spécialiste en matière d'enlèvement. Je voulais juste faire un coup d'argent. 
- Amateur, je savais, mais idiot, c'est à voir. Qui peut témoigner de votre présence ici en dehors de cette nénette ? 
- Je me suis confié à un ami, Monsieur B., sans bien sûr entrer dans les détails. 
- Mais vous êtes un véritable accidenté ! s'exclame Burns Breton. Espèce d'arriéré ! Lui avez-vous fait la moindre mention de mon existence ? 
- Non... du moins, pas comme ça, pas directement. 
- Pas directement ? Vous me racontez quoi, là ? Cette chambre est louée sous votre nom, Vériquin, dites-moi ? 
- Que voulez-vous dire ? 
- Vous m'avez parfaitement compris, abruti. Je devine que ce vieux tacot, là dehors, est votre propre taxi et qu'ils connaissent votre identité à l'accueil. Votre bêtise verse du côté phénoménal, Vériquin, un désordre mental devrait avoir l'honneur de porter votre nom au grand complet. 
- Comme je vous disais, Monsieur B., tout ça est nouveau pour moi. J'avais pas prévu des fausses cartes et la location d'un véhicule d'occasion. Y me fallait cet argent et... 
- Qu'est-ce que vous cachez dans votre main, Vériquin ? 
- Oh ! rien, un téléphone, c'est tout. 
- Un téléphone... attendez... le vôtre ? 
- Euh... 
- Donnez-moi ça, imbécile ! explose Burns Breton. Vous êtes François Pignon matérialisé, vous alors. On vous a privé d'air à la naissance ou vous êtes né à cinquante-quatre semaines ? 

Le directeur du salon mortuaire Passage Légitime s'assoit sur le lit pour réfléchir. Il consulte la mémoire du cellulaire, la liste des contacts, l'historique des messages et des appels. Le croque-mort se masse le front et les arcades sourcilières en poussant de multiples soupirs de découragement. Hilaire Vériquin n'ose pas revenir sur la délicate question de sa paye pour l'instant. 

- Vous allez devoir vous taper une dernière corvée pour notre organisation, finit par lâcher Burns Breton avec emphase. Ça ne réparera en rien vos bévues, Vériquin, mais ça justifiera votre salaire aux yeux de mon patron. Vous amenez la fille au salon funéraire, Passage Légitime, rue Beaubien Est, et vous l'enfermez à double tour dans le bureau au deuxième. Tenez, voici ma carte et les clés de mon commerce. Si vous entendez des plaintes en provenance du sous-sol, n'y portez aucune attention. Ce sont des gens qui me doivent du pognon, des imprudents sans cervelles, pas des revenants. Vous vous assoyez ensuite sagement dans le vestibule et vous patientez calmement. Le café est frais. Ne répondez ni à la porte ni au téléphone. Ne touchez à rien. Mêlez-vous uniquement de vos affaires. 
- Juste une minute, Monsieur B., vous ne me comprenez pas. J'en ai plus qu'assez. Tout ça doit s'arrêter, chiale Hilaire, la larme à l'œil. Je n'en peux tout simplement plus. Observez mes mains, c'est pas normal, elles s'agitent sans mon consentement. Oubliez les dix mille dollars que vous me devez. Montrez-moi la moitié et je disparais de votre vue, ni vu ni connu... 

- C'est plutôt vous qui tardez à piger la gravité de la situation, Vériquin. À cause de votre penchant pour la sottise, cet établissement doit maintenant être incendié. À cela s'ajoute que si les employés de la réception ne sont pas conciliants, lorsque j'exigerai la destruction des enregistrements vidéo et du registre des clients, vous aurez deux morts sur la balance de votre karma. Alors, vous faites exactement comme je dis ou ce n'est pas cinq mille dollars que je vais vous refiler, mais cinq balles de neuf millimètres et des fleurs de condoléances pour votre famille élargie. Votre taxi doit disparaître, allez, hop ! lancez-moi les clés. Tenez, v'là les miennes. C'est une Lincoln noire avec un transit temporaire collé sur la lunette arrière. Elle est stationnée derrière les arbustes, près du boîtier utilisé pour déposer les clés avant la sortie. Ramenez-moi le bidon d'essence que vous trouverez dans le coffre. Jetez un coup d'œil sur banquette arrière. Revenez avec le masque de ski et le flacon de méthanol enveloppés dans ma redingote. 
- Devrais-je porter des gants ? Vous savez... les empreintes. 
- Quelle idée de génie, votre brillance m'aveugle ! Dire que j'ai cru un moment voir en vous une andouille dépourvu de son cortex cérébral. Allez donc en acheter une douzaine au dollar store d'en face. Mais prenez tout votre temps, surtout, Vériquin, y a pas de quoi se presser. Profitez-en pour vous offrir une manucure et un massage sensuel. Une pipe vous remettrait les pendules à l'heure, espèce de corniaud de bon à rien de bouse de vache séché. Et que ça saute ! Magnez-vous le train !  

©Jajjazz ©Jude Antoine Jarda  

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